XXVI INTRODUCTION
de tout métier et de tout pays, vivant au jour le jour dans les bas-fonds de la société, qui troublaient l’ordre par leurs tumultueux débats et abusaient le peuple, disaiton, par les prestiges d’un grossier charlatanisme. Les termes dont se servent Tacite et Suétone pour parler des chrétiens (1) prouvent clairement, en effet, que les premiers affiliés à la doctrine nouvelle étaient confondus par l'opinion avec les charlatans, les faiseurs de miracles, les magiciens venus de Chaldée, de Syrie ou d'Égypte, que consultaient souvent les grands de Rome, incrédules et superstitieux tout à la fois, et qui séduisaient par leur industrie la foule, de tout temps plus accessible au merveilleux qu'aux opinions raisonnées. Ce qui est incontestable, c’est qu’à Rome, comme à Corinthe, l’Église primitive se recruta parmi les ignorants, les pauvres, les esclaves, les vieillards, les femmes et tous les déshérités de la société païenne. Cela n’était-il pas naturel? Qui donc plus que ceux-là avaient besoin de consolations et d’espérances? À qui convenait-il mieux de regarder le ciel et d’y attacher leurs vœux, qu’à ceux à qui tout manquait des biens de la terre?
Nous n’avons rien à dire du premier voyage de saint Pierre à Rome et de sa prédication dans cette ville. C’est
(1) « Genus bominum superstitionis novæ et maleficæ. » (SuÉT., Vie de Néron, 16.)
« Quos per flagitia invisos vulgus christianos appellabat. » (Tacrre, XV, 44.)
CH. ler. — PREMIÈRES PERSÉCUTIONS. XXVIL
une tradition qui n’est peut-être respectable que par son antiquité, que celle qui fait venir saint Pierre dans la capitale. de l’empire au commencement du règne de Claude, vers l’année 42. On peut affirmer, en tout cas, qu’elle ne repose sur aucun témoignage tiré des écrits apostoliques ; et il y a vraiment lieu de s’étonner que saint Paul, qui admet si complaisamment les détails les plus familiers, n’ait fait, dans son épitre aux Romains, aucune aliusion à la visite de saint Pierre à Rome. La chronologie de la primitive Église est trop incertaine pour qu’on en puisse rien conclure ni pour, ni contre. Nous ne pouvons fixer avec certitude la date de la conversion de saint Paul, ni, par conséquent, déterminer précisément l’époque où, trois ans après (1), il vit à Jérusalem les apôtres saint Pierre et saint Jacques. Ce qui est certain, c’est que saint Pierre était à Jérusalem au commencement de l’année 44. Hérode Agrippa, qui mourut cette année même, le fit mettre en prison vers Pâques de cette année.
Quoi qu’il en soit, et à accepter même cette tradition du voyage de saint Pierre à Rome au commencement du règne de Claude, l'esprit plus ferme que large de l’apôtre “et son attachement au formalisme Judaïque (2) permettent de supposer qu'à cette époque son enseignement ne fut guère
(4) Ép. aux Gal., 1, 18.
(2} N’avait-il pas fallu le secours d’une vision pour décider saint Pierre à aller trouver Corueille ? A Antioche, ne se sépara-t-il pas des païens ? Saint Paul, dans le second chapitre de son Épütre aux Galates, nc représentc-t-il pas saint Pierre comme l’apôtre des Juifs, et n’oppose-
XXVIIL INTRODUCTION.
répandu hors de la colonie juive de Rome et eut peu d’écho parmi les païens. Plus tard, quand saint Pierre revint à Rome avec saint Paul. le christianisme était, sinon affranchi de la synagogue, tout au moins la rupture de l’ancienne loi et de la nouvelle avait depuis longtemps éclaté, et en même temps l’inimitié des Juifs e contre ceux qu'ils traitaient d’apostats.
L'autorité romaine avait jusque là refusé de se mêler à ces débats, où la politique et les lois n'étaient pas intéressées. Gallion avait opposé une fin de non recevoir aux
p'aintes des Juifs, et avait allégué son incompétence; de | même, à Jérusalem, le tribun Lysias, tout en faisant arréter saint Paul comme perturbateur de la paix publique (1), avait écrit au gouverneur romain Félix, en lui envoyant son prisonnier : « J'ai trouvé qu’il n’était accusé que de « certaines choses qui regardent leur loi (2), sans qu’il y « eüt en lui aucun crime qui fût digne de mort ou de pri- « son. » Félix fit instruire l’affaire, entendit les accusateurs et l'accusé, et, sans oser renvoyer celui que tout un peuple accusait, il craignit d’outrepasser ses pouvoirs en tranchant une question purement religieuse, et s’abstint de prononcer la sentence. Porcius Festus remplaça Félix.
t-il pas son évangile à celui de saint Pierre, qu'il appelle l'évangile de Ja Circoncision ?
(1) « Hominem pestiferum, concitantem seditiones omnibus Judæis in universo. orbe. » (Ac£., xx1v, 5.) Ce sont les termes do l'accusation des Juifs.
(2) « De questionibus legis ipsorum, » (Act, Xxu11, 29.)
CH. Ier. — PREMIÈRES PERSÉCUTIONS. XXIX
Les Juifs, dont ces délais n’avaient pas lassé la haine, réclamaient de nouveau la condamnation du prisonnier : « Ce n’est point la coutume des Romains, répondit Fes- « tus, de condamner un homme avant que l’accusé ait « ses accusateurs devant lui, et qu’on lui ait donné la li- « berté de se justifier du crime dont on l’accuse (1). » — « Si cet homme a commis quelque crime, qu’ils l’en aceu- « sent devant moi. » C’est la réponse même que Gallion avait faite aux Juifs de Corinthe. On sait ce qui suivit. Saint Paul en appela à César. Cet appel faisait tomber toute procédure.
Saint Paul arriva à Rome vers 62. Il paraît, pendant sa captivité, avoir été traité avec indulgence et avoir joui d’une grande liberté. Il continua, en effet, sa prédication, put s’entretenir avec les Juifs et gagna de nouvelles âmes à la foi chrétienne. La tolérance dont on usa avec le prisonnier prouve encore combien paraissait peu redoutable ce missionnaire inconnu d’une religion qui devait conquérir le monde.
Nous n’avons pas de renseignements sérieux et dignes de foi sur la prédication de saint Pierre et de saint Paul à Rome, et les conversions qu’ils y opérèrent. La critique la plus facile ne saurait accepter sur ce sujet les exagérations oratoires des panégyristes des saints apôtres. Nous pous représentons difficilement saint Paul préchant Île Christ crucifié, sur les places publiques de Rome, au
(1) Actes, xxv, 16.