‹ Saint Justin, philosophe et martyrChapitre 16 sur 96 · XXXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXIV INTRODUCTION

leurs aïeux, et fourvoyés, comme on Île croyait, dans les plus abominables susperstitions. Quel ménagement à garder avec des hommes sur qui pesait la réprobation universelle ? Sur le sol de l'Orient, centre de leur religion, les Juifs, nombreux, riches, industrieux, mêlés par Aristobule et Philon aux spéculations helléniques, vivaient avec les Grecs sur un pied d'égalité. En Occident et à Rome surtout, relégués et parqués au-delà du Tibre, haïs et calomniés à cause de l’isolement volontaire où ils vivaient, et qu'on taxait d’insociabilité et de huine pour le genre humain, ils étaient méprisés comme le rebut et la lie de la plus vile populace. Les chrétiens furent associés au mépris où l’on tenait les Juifs, et ce mépris s’accrut peutêtre encore par suite des plaintes et des calomnies des Juifs, dont ils s'étaient séparés.

On sait l’occasion, ou si l’on veut, le prétexte, de cette persécution. « Les largesses du prince, dit Tacite, « et les expiations solennelles, ne pouvaient conjurer « la rumeur flétrissante qui attribuait à Néron l’incen- «a die de Rome. Pour étouffer ces bruits et détourner « ces accusations, l’empereur supposa des coupables, « et livra aux tortures les plus raffinées des hommes « détestés pour leurs forfaits, que le peuple appelait « chrétiens (1). »

Ainsi, aux yeux des païens, aux yeux de Tacite même, qui écrit ce récit au commencement du Ile siècle, les chré-

(1) TACITE, Annales, XV, 44.

© CH. Ier, — PREMIÈRES PERSÉCUTIONS. xxxv

tiens ne sont autre chose qu’une troupe de malfaiteurs vulgaires, de sectaires fanatiques, au-dessous de la calomnie, dignes des derniers supplices et bien capables d’avoir mis le feu aux quatre coins de Rome (1). Faut-il chercher ici des finesses et expliquer cette accusation d’incendiaires en disant que, comme les chrétiens parlaient fréquemment du dernier jugement et de l’universelle conflagration qui devait le précéder, le vulgaire ignorant, si porté à mal comprendre et à envenimer les expressions les plus innocentes, put les taxer d’avoir voulu avancer ce jour qu'ils désiraient, et préluder aux flammes célestes en brû.ant Rome de leurs propres mains ? Quoi qu’il en soit, si nous en croyons Tacite, ce fut pour donner un aliment aux ressentiments du peuple que Néron, accusé lui-même, frappa les chrétiens que la voix publique désignait à la vengeance des lois. L’impératrice Poppée, qui protégeait les Juifs, porta peut-être aussi jusqu'aux oreilles de Néron les calomnies dont ils poursuivaient les chrétiens, et les fit accueillir.

Les chrétiens ne furent pas traités en accusés ordinaires. Les formes légales observées dans les procès criminels ne furent pas suivies. On agit avec eux comme avec des hommes placés hors la loi et l’humanité. Des supplices

(1) Suétone, contemporain de Tacite, ne dit rien de cette accusation singulière d’avoir incundié Rome. Il mentionne seulement la proscription des chrétiens parmi les mesures administratives dont il loue Néron. » (SUÉTONE, Néron, xv1.)

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