L INTRODUCTION
sentait, dit Eusèbe, qu’il lui semblait fort inique d’accorder aux clameurs du peuple la vie d'hommes innocents. Il renouvelait aussi la question de Pline : la simple profession de foi et l’adhésion à la secte chrétienne est-elle un crime (1)?
Le rescrit d’Adrien à Minucius Fundanus, successeur de Granianus, nous a été conservé. L'empereur accordait satisfaction sur le premier point. C’était un bienfait réel de soustraire les chrétiens aux emportements de cruauté de la foule pour les remettre entre les mains de la loi. Pour ce qui est du second point, la réponse du prince était fort équivoque : « Si quelqu'un, disait-il, accuse les chrétiens, « et prouve qu'ils font quelque chose contre les lois, jugez- « les selon la faute qu’ils auront commise ; s’ils sont calom- « niés, punissæ le calomniateur (2). » Les accusateurs sont, il est vrai, tenus de prouver que les chrétiens violent la loi; mais la pratique même du christianisme est une violation expresse de la loi. I suffit donc, après tout, de prouver simplement qu'ils sont en effet chrétiens pour les condamner légalement. Adrien ne pouvait entendre la chose autrement. Ne déférer les chrétiens aux tribunaux que s'ils se sont rendüs coupables de quelque crime, c'était admettre implicitement et autoriser le christianisme ; c'était révoquer le rescrit de Trajan, c'était accorder d'avance ce que les chrétiens demanderont par la bouche
(1) EusÈèBe, Hist. ecclés., 1V, 8; Chroniq.
(2) EusÈBE, Hist. ecclés., 1v, 9.
CH. Ier. — PREMIÈRES PERSÉCUTIONS. LI
de tous leurs apologistes. Si le rescrit d’Adrien eût eu un sens aussi favorable au christianisme, saint Justin, Tatien, Méliton de Sardes, Athénagore, Tertullien, Minucius Felix, tous ceux qui, au Ile siècle et au commencement du ÏIILe, réclämèrent si vivement la liberté de conscience, n’eussent pas manqué de le rappeler et de l’invoquer hautement. Saint Justin l’a fait, dira-t-on, et a joint à sa première Apologie le texte même de ce rescrit, et Tertullien ne compte pas Adrien au nombre des persécuteurs du christianisme. Il est vrai, pour saint Justin, c'était d’une habile politique, et il était bien permis à l'avocat du christianisme d'employer ce dernier moyen de défense après avoir épuisé tous les autres. Mais saint Justin ne se méprend pas au point de faire grand fonds sur cet argument. Pouvait-il, en vérité, espérer faire lever par une équivoque l’interdit qui pesait sur : la religion chrétienne ? Si le rescrit d’Adrien eût été à ses yeux un acte officiel de protection, n’en eût-il pas tiré un plus grand parti? L’eût-il ainsi relégué à la dernière page de son Apologie ? Quant à Tertullien, il ne nomme que Néron et Domitien parmi les persécuteurs du christianisme; et encore fait-il honneur à ce dernier d’être bientôt revenu à des sentiments d'humanité et d’avoir rappelé ceux qu’il avait exilés (4). C’est qu’en effet ni Trajan, ni Adrien, ni les Antonif}fs ne se montrèrent violents et gratuitement cruels à l’égard des chrétiens, et, sans désarmer les lois qui
(1) TERTULLIEN, Apologél., v.