‹ Saint Justin, philosophe et martyrChapitre 30 sur 96 · LX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LX INTRODUCTION

La raison humaine avait, à ce qu’il semblait, fait son œuvre et donné tout ce qu’elle pouvait produire. Son plus grand effort n’avait abouti qu’à faire éclater son impuissance à réunir les âmes dans une croyance commune. Pour fonder cette croyance, pour donner aux âmes l'aliment dont elies ne pouvaient se passer, les délicatesses des métaphysiques de Platon et d’Aristote, et l’altière morale du Portique ne suffisaient pas. En vain Sénèque avait écrit que la philosophie lutit pour tout le monde (1). Sa lumière n’était pas descendue dans la foule. Sur les hauteurs mêmes où elle brillait, elle éclairait les esprits plus qu’elle n’échauffait les cœurs.

À l’époque dont nous parlons, soit par suite d’une défaillance inhérente à la vieillesse, et à laquelle rien d’humain n’échappe, soit par suite du contact de l'esprit oriental avec le génie grec, la philosophie, loin de combattre et de rejeter les mythes, ou de se tenir, au moins, en face de la religion populaire dans un silence dédaigneux, semblait se complaire dans les fictions, comme si

san v 2,02 lon) là vérité nue avait un éclat que la raison humaine était

ass, Ÿ&uum incapable de supporter.

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Le temps était loin où Platon renvoyait Homère de sa République. Aujourd'hui les platoniciens réhabilitent la poésie sacrée et reconnaissent dans les fictions que le disciple de Socrate traitait de mensonges corrupteurs, les

(1) « Non rejicit quemquam philosophia nec eligit: omnibus lucet. » (SÉNÈQUE, Ep. ad Lucil., xLIV, p. 147.)

CH. II. — ÉTAT MORAL DE L'’EMPIRE. Lx

germes cachés de la plus profonde sagesse. Aujourd'hui on proclame qu’il ne faut pas proscrire l'imagination, séparer la philosophie de la poésie. « Au fond, le poète « est philosophe. L’un emploie, pour enseigner la vérité, « une parole nue et sévère que la foule n’entend pas; a l’autre, avec une discrète réserve, la cache sous des « aliégories et des symboles. De même que les médecins, «a pour faire prendre à leurs malades des médicaments « amers, parfument de miel le bord de la coupe, ainsi « la sagesse antique (Orphée, Homère, Hésiode) sait « adoucir par la grâce du langage, les modulations des « vers et le charme des fictions, la sévérité de ses ensei- « gnements. Quel plus heureux langage que la fable pour «a parler des choses divines! Homère, en vérité, n’est-il « pas plus philosophe. qu'Épicure (1)? » Les spéculations abstraites, qui étaient de tradition dans l’école pythagoricienne, sont aujourd’hui délaissées. Apollonius de Tyane est hiérophante plus encore que philosophe. Ce fut surtout vers la réformation et la purification des pratiques religieuses qu’il tourna l’effort de sa pensée.

La philosophie essayait alors de comprendre et d’expliquer les traditions et les symboles, et paraissait consacrer de son autorité ce qu’elle avait attaqué ou méprisé jusque là. Les mythes religieux lui paraissaient une philosophie sensible, appropriée par les législateurs à la

(1) MaxIME DE TYR, Dissert., X, 6, 7.

LxII INTRODUCTION.

faiblesse d’esprit de l’homme (4). « Sans doute, dit

Muxime de Tyr, Dieu le père et l’architecte de Funivers est plus ancien que le soleil, plus ancien que le ciel, plus grand que le temps, supérieur à tout ce qui dure et ce qui change. Il est sans nom et inaccessible aux regards ; mais, ne pouvant saisir SOn essence, nous empruntons le secours des paroles, des noms, des animaux, des figures d’or, d'ivoire et d’argent, des plantes, des fleuves, des sommets des montagnes et des 1orrents. Dans le désir où nous sommes de l’atteindre, et en même temps dans notre impuissance d’y arriver, nous attribuons à sa nature tout ce qu’il y a de plns excellent parmi nous. Ainsi font les amants, qui se plaisent à contempler les images des personnes qu’ils aiment; qui de la même manière prennent plaisir à regarder la lyre ou le javelot qu’elles ont manié, ou le siége sur lequel elles se sont assises, ou le cirque où elles ont coutume de courir, ou tout ce qui leur remet en mémoire Île souvenir de l’objet aimé... Qu’on ait du moins la pensée de Dieu. Si l’art de Phidias réveille

(1) « Quand les enfants apprennent leurs lettres, les maîtres leur er-

seignent à tracer les caractères, en conduisant Jeur main, jusqu’à ce que, peu à peu, grâce à la mémoire, ils s’habituent à les former d’euxmêmes. Les légisiateurs n’ont pas fait autrement pour les peuples, en imaginant des symboles qui sont les signes de l'honneur dû à la divinité, et pour ainsi dire des caractères par lesquels ils conduisent l’homme comme par la main jusqu'à la pensée de Dieu. » (MAXIME DE Tye, Dissert., VIII, 2, 3.)

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