CH. II. — ÉTAT MORAL DE L’EMPIRE. LXVIL
les âmes ({). Les esprits sont en travail pour opérer un rapprochement entre les diverses écoles. Mais, dans cette ville même, où le mouvement, pour ne pas dire le tumulte philosophique, est le plus intense, l’érudition et la critique dominent. On s'inquiète moins d'innover et d’inventer des systèmes que de connaitre, de comprendre, d'interpréter et de concilier tous les systèmes, toutes les doctrines, toutes les traditions sacrées ou profanes. En Grèce et en Asie, des sophistes courent les villes, enseigoant, discourant, et, comme au temps des Gorgias et des Carnéade, promenant de pays en pays, pour l’amusement des oisifs, leur rhétorique ambulante, et faisant étalage d’une science à laquelle eux-mêmes ne croient plus.
Le mysticisme et le scepticisme sont les extrémités opposées entre lesquelles flottent les meilleurs esprits de cette époque de décadence et de trouble.
Que dire de l’état des mœurs? faut-il recueillir et citer les témoignages de Sénèque, de Pétrone, de Tacite, de Martial et de Juvénal? Faut-il remuer cet amas d’impuretés? Faut-il décrire l’abaissement général des caractères, le débordement inoui du luxe, les raffinements du vice,
(1) On lit ce curieux passage d’une Icttre de l’empereur Adrien à Servicn, son beau-frère, dans la Vie de Saturnin de Flavius Vopiscus : « Ægyptum quam mibi laudabas, totam didici, levem, pendulam, ad omnia famæ mounenta solitanten. lili qui Serapim colunt, christiani sunt: ct devoti sunt Serapi qui se christiarorum episcopos dicunt. Nemo illic archisynagogus Judænrum, nemo Samarites, nemo chrisüanorum presbyter, non mathematicus, non aruspex, non aliptes. »
Le mème passige se trouve dans les Fragments des pelils historiens grecs. (Biblioth. giecq., Firm. Did., 111, p. 624.)
EXVUU INTRODUCTION.
les fréquents divorces, l’adulière passé en habitude, les aVorlements, les expositions d'enfants, l’effrayante corruplion de toutes les classes? Faut-il montrer des chevaliers romains transformés en histrions, en bateleurs et en cochers, paraissant sur le théâtre ou descendant dans le cirque ? un Gracchus devenu gladiateur rétiaire, livrant aux divertissements de la populace le nom du petit-fils de Cornélie (1)? des femmes de race libre et de famille noble se faisant inscrire par les édiles sur le registre des courtisanes (2)? Pouvait-on imaginer un vice dont on ne fit montre et dont on ne fatiguât le ciel?
Le goût de la liberté, le sentiment de la dignité humaine, le patriotisme même, avait dès longtemps disparu. ” Les grands de Rome disputaient de servilité et de bassesse, et traînaient sans gloire le poids incommode de grands noms qu'ils ne savaient plus porter. Le peuple avait depuis longtemps désappris le travail de la charrue et les rudes exercices du champ de Mars. Nourris et amusés par leurs maîtres (3), les descendants de Romulus pas-
(1) Juvéna, Sat. II, 143; VIT, 198.
(2) « Cautum ne quæstum corpore faceret cui avus aut pater aut maritus cques Romanus fuisset. Nam Vestilia prætoria familia genita licentiam stupri apud ædiles vulgaverat. » (TACITE, Ann., 11, 85.)
(3) « . . . . . Jamdudum, ex quo suffragia nulli Vendimus, effugit curas, et qui dabat olim Imperium, fasces, legiones, omnia, nunc se Continet, atque duas tantum res anxius optat Panem et circenses. « « + + + + + + + + + D (JuvéNaL, Sat. X, v. 76.) « Sciebat, » dit Fronton en palant de Trajan, « populum Romanum