CH. II. — QUESTION DE LA NATURE DE DIEU
leurs, nul essai de les ramener à une unîté métaphysique.
Saint Justir, comme nous l’avons dit déjà, s’explique très-nettement sur la personnalité et la divinité du Verbe Fils de Dieu. Selon lui, le Verbe n’est pas inséparable de Dieu comme la lumière du soleil (4); il est distinct de Dieu réellement, numériquement et non pas seulement d’une façon abstraite et idéale (2). Cette distinction est si profondément marquée, qu’il semblerait que saint Justin incline au dithéisme, et que le Verbe est plutôt un second Dieu qu’une seconde personne divine. Le Père, l’auteur du monde, c’est le Dieu inconnu et ineffable, le Dieu par excellence, le seul vraiment Dieu, à ovrax 666, comme dit saint Justin. Le Verbe, son fils, n’est ni coéternel, ni consubstantiel, ni égal au Père. Il est le serviteur du Père, il est la première puissance après le Père (3). C’est à lui seul que se rapportent les apparitions et les communications divincs rapportées dans les livres sacrés des Juifs. C’est un Dieu subalterne et médiateur.
Qu'est-ce maintenant que le Saint-Esprit ou Esprit prophétique (car saint Justin se sert de ces deux termes et quelquefois les unit en une seule expression), que saint Justin nomme après le Fils et qu’il place au troisième rang ?
(1) OÙùx Ge To roù nliou pois ôvouate pivoy Gpiueirou, Xl} nai Rpôu Etepov té ëdte (yes). (Dial. avec Tryph , 8 128, p. 432.)
(2) (Aoyoç) Etepos rod ravra romauvtos soù ape Xéyw où yvoun.
(3) Après tous les textes si précis que nous avons cités sur ce point, en voici encore un où l'infériorité du Fils relativement au Père est neltement déclarée : H Ô8 momrn Güvauus meta Toy matépa mévtoy xai Gsonornv Oedv ka dog à Àiyos éativ. (Apol. I, $ 32, p. 84.)
Il n’y a rien de plus vague que l’enseignement de saint Justin sur le Saint-Esprit. Il dit à plusicurs repriscs qu'il a inspiré les propuètes, qu'il a parlé par la bouche de Moïse et d’Élie (4) et annoncé l'avenir ; mais il ne s’explique nulle part, ni sur sa nature, ni sur $a personnalité, ni sur son mode de génération, ni sur ses rapports métaphysiques avec le Père et avec le Fils.
Bien plus, aux deux professions de foi que nous avons citées plus haut et où l'Esprit est nommé comme méritant après le Verbe, fils de Dieu, les hommages des chrétiens, on pourrait opposer d’autres professions de foi dans lesquelles saint Justin n’en fait nulle mention. « Les Écritures, « dit-il dans son Dialogue avec Tryphon, ne nous en- « seignent à adorer aucun autre Dieu que le Père de cet « univers et le Christ (2). »
L'Esprit, il est vrai, est appelé puissance de Dieu, êuvae 0600 (3), comme le Verbe, mais nulle part saint Justin ne l’a appelé Dieu, ne l’a distingué du Père ou du Fils, n’a affirmé ou marqué sa personnalité.
Dira-t-on que c’est assez affirmer son existence et sa personnalité distinctes que d'enseigner qu’il a inspiré les prophètes et prédit par eux les événements futurs ?
Mais comme puissance inspiratrice mème, l'Esprit est souvent confondu et identifié avec le Verbe dans la doctrine de saint Justin.
Les textes sont fort précis :
« Lorsque vous entendez citer les paroles des pro- « phètes, sachez que ce ne sont pas ceux qui étaient
(1) Apol. I, $ 22, p. 86 ; $ 38, p. 92 ; $ 44, p. 108.
(2) Dial. avec Tryph., $ 68, p. 234. — Voir encore dans ce même traité, $ 7, p. 30, et 8 65, p. 224.
(3) Apol. I, $ 35, p. 86.
CH. II. — QUESTION DE LA NATURE DE DIEU. 143 « inspirés qui parlent, mais le Verbe divin qui les pos- « sédait (1).
« C’est le Verbe qui pénètre tout, qui a prédit l'avenir « par les prophètes, et par lui-même, lorsqu'il enseignait « les hommes pendant le cours de sa vie mortelle (2). »
Saint Justin, s’exprime encore.avec plus de précision, s’il est possible, dans un autre passage :
«a Suivant les révélations de Moïse, dit-il, il n’est pas « permis de tenir autre chose pour l’esprit et la puissance « issue de Dieu que le Verbe, qui est aussi le premier- « né de Dieu. » To TVEUUA oÙv xai Thv dUvVEqUY Thv Tapa ToÙ Oeou oùdév Go voñou Gén A Tov Àoyov 0 xai mpuroroxos T& Oeé ét. (Apol. I, $ 33, p. 86.)
Si l’on entend ces textes, et il suffit pour cela de les lire une seule fois, on ne peut raisonnablement soutenir que saint Justin ait professé et enseigné l'existence personnelle et distincte du Saint-Esprit et l’ait considéré comme une hypostase de la substance divine : tout au moins ne pourra-t-on s'empêcher d'accorder que cectte théorie de l'Esprit saint — si on peut nommer théorie et prendre pour expression d’une opinion réfléchie et dogmatique, les propositions vagues, douteuses et parfois contradictoires qu’on peut recueillir çà et là dans les Apologies et dans le Dialogue avec Tryphon — est extrêmement indécise. Il est certain que l’Esprit saint est appelé puissance de Dieu; mais dans la même page, quelques lignes plus bas, on lit qu’il n’y a d'autre esprit ni d'autre puissance issue de Dieu que le Verbe.
(1) Mn ér aùrüv Tüv éurenveuauévey }éyeodar vouionts, &1\ ànd TOÙ uvoUvros œUTous Baiou Xoyou. (Apol. I, $ 35, p. 90.)
(2) Adyos yap nv xt Ecrey à v navti Gv, xx due Tv rpoynTüv roosruv Ta méAovte yiveoôa. (Apol. 11, 8 10, p. 194.)
Il est certain que l'Esprit saint est désigné comme ayant inspiré les prophètes, et par leur organe, annoncé les événements à venir. Mais ailleurs, on lit que c’est le Verbe de Dieu qui agitait l’âme des prophètes et parlait par leur bouche.
Il est certain que l'Esprit saint est nommé comme un des objets de la vénération des chrétiens. Mais ailleurs, on lit que les chrétiens ne doivent rendre de culte qu’au Dieu père de toutes choses, et au Verbe de Dieu, son Fils.
Ces fluctuations, pour ne pas dire ces contradictions, ne semblent pas pouvoir être conciliées et constituer une théorie fort homogène : encore moins pourrait-on ajuster cette théorie au symbole de Nicée.
On possède maintenant les éléments de la Trinité de saint Justin :
Dieu, père, auteur, générateur, producteur, architecte du monde, rernp, yewvñrup, momTis, Snpuoupyos Tüv &mévraw, Dieu par excellence, à ovrus 66, seul incréé, incommunicable et sans nom (1) ;
Le Verbe ou Logos, né de la substance du Père, mais au-dessous du Père, numériquement distinct de lui, em tenant le premier rang après lui, son ministre et sons" intermédiaire auprès des bommes ;
Enfin, au troisième rang, au milieu de la milice sainte dés bons anges, l’Esprit saint, l'Esprit prophétique, sans personnalité distincte et nettement accusée, et dont nous == ne connaissons guère autre chose que le nom, puissance indéterminée que saint Justin a plusieurs fois identifiée == avec le Fils, et comme fondue dans sa nature.
(4) Saint Justin l'appelle même & æo@ros 650$, le premier Dieu. (Voir Apol. 1, $ 60, p. 140.)