CHAPITRE I
Question de la Providence divine.
Ample matière à rapprochements entre le christianisme et le paganisme dans la question de la Providence divine. — Critique que saint Justin adresse à la doctrine stoicienne, de ne pas reconnaître une Providence spéciale. — Enseignement de saint Justin sur la Providence spéciale. — Enseignement de Platon (Livre x des Lois). — Enseignement de Sénèque et d'Épictète, — L'intervention des anges et des démons reconnue par les chrétiens et les païens. — De la priére. — Le paganisme l’a connue comme le christianisme. — Le fiat voluntas tua du christianisme est une formule essentiellement stoicienne.
Nous descendons des hauteurs un peu arides de la métaphysique pour aborder les questions où la théologie touche à la morale : je veux parler des problèmes de la Providence divine, de l’immortalité de l’âme, de la vie future, des peines et des récompenses. Il ne s’agit pas ici de dogmes mystérieux que la Religion se réserve, qu’elle enseigne, ou, pour mieux dire, qu’elle impose d’autorité, dédaignant d’apporter aucune preuve, et triomphant même de l'impossibilité où se trouve la raison humaine de les démontrer et de les comprendre.
Saint Justin n’a pas établi cette distinction entre les dogmes purement religieux et les dogmes philosophiques, entre les questions qui relèvent des lumières naturelles, et celles qui relèvent de la foi seule et sont en dehors de Ja raison. La doctrine qu'il expose est, à son avis, entièrement conforme à la raison, puisqu'elle est l’œuvre entière de la raison même, et c'est pour cela, et parce
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qu'il fait profession de croire que la philosophie dérive de la même source, qu’il invoque à chaque instant le témoignage des philosophes.
Cependant, il ne fait guère mention des opinions des philosophes à propos de la Providence divine. Il eût trouvé là une ample matière à de nouveaux rapprochements entre la sagesse profarre et le christianisme, et une nouvelle occasion de rendre hommage aux efforts de la raison humaine.
Les auteurs inconnus du Aôyos maparverexos et du Iepi Movepyias, faussement attribués à saint Justin, selon nous, pourraient nous aider à remplir cette lacune. Par malheur, une grande partie des textes des auteurs paiens qu’ils citent sont apocryphes, composés peut-être par des juifs ou par des chrétiens d'Alexandrie pour amener les paiens au judaïsme ou au christianisme. En s’appuyant sur de pareils textes, en rappelant les voyages de Pythagore et de Platon, et leurs rapports prétendas avec les prêtres de l'Égypte, en invoquant la forme souvent allégorique de leurs enseignements, et les traditions obscures qu’ils se plaisent à alléguer, on concluait qu'ils avaient transporté dans leurs écrits, en les voilant à demi, les vérités qu’ils avaient trouvées dans les livres sacrés des Hébreux. On transformait ainsi les maîtres de la sagesse grecque en disciples de Moïse; on faisait de la philosophie profane un ruisseau détourné de Ia révélation. Moïse devenait de la sorte le premier instituteur des Grecs à leur insu. Quoi de plus simple alors que d’abandonner les interprètes incomplets et souvent infidèles de la vérité, pour revenir aux organes inspirés et à la source pure et inaltérable de toute vérité!
Ainsi devenait facile et naturel le passage de l’hellé-
nisme au mosaisme, et du mosaisme au christianisme il n'y avait qu’un pas.
Mais était-il besoin de forger des textes et de faire des interpolations? Les ouvrages de Platon, d’Aristote, de Sénèque et d’Épictète n’étaient-ils pas assez riches pour fournir à la polémique juive ou chrétienne des arguments contre les folies et les absurdités du polythéisme, et en même temps des preuves pour établir l’existence de Dieu, sa Providence et la sainteté de la vertu? La théologie de Moïse et des prophètes est-elle en effet plus pure, plus digne de son objet, et plus précise que la théologie de Platon ou d’Aristote? Où pouvait-on trouver l'existence de l’être infini plus hautement proclamée, sa nature et ses attributs plus rigoureusement déterminés que dans le Xe livre des Lois de Platon, et dans le XIE: livre de la Métaphysique d’Arisiote ? Toutes les fois que les docteurs de l’Église entreprirent d’établir par voie de démonstration l'existence de Dieu et de la Providence divine, que firentils autre chose que répéter et développer les preuves que la philosophie profane avait déjà présentées? Tertullien lui-même, ce fougueux ennemi de la science païenne, dans sa polémique contre Marcion, défend la Providence divine par des arguments que cette science paienne, qu'il méprise, avait dès longtemps mis au jour. N’est-il pas, à plus de six siècles de distance, l'écho de Socrate, quand il proclame que la puissance et la bonté de Dieu sont écrites en caractères ineffaçables dans le monde visible et dans le cœur de l’homme ? N'est-ce pas ce même argument de Socrate développé par Cicéron dans son De natura Deorum, que Minucius Félix dans son Octavius, Lactance dans son De opificio Dei, Théodoret dans son Traité de la Providence, et tant d’autres se bornent à
paraphraser ? Les païens aussi, quand ils prirent la plume pour combattre le christianisme, accusèrent Moïse d’avoir copié les Grecs (1). Des deux côtés on reconnaissait donc des analogies entre la sagesse révélée et la science profane. Mais la communauté des besoins de l’esprit humain et l'identité de la raison suffisaient à les expliquer, sans qu’il fût nécessaire d'imaginer des plagiats qu’on ne pouvait démontrer. |
L'enseignement de saint Justin sur la question de la Providence divine se réduit à fort peu de chose; et, bien que, sur ce point, 1l ait taxé la philosophie d’insuffisance, on peut dire qu’il n’a pas émis une idée et presque une expression qu’on ne puisse trouver facilement dans les écrits des philosophes païens, sur ce dogme important.
Voyons l’accusation : selon saint Justin, la Providence des philosophes (c'est aux stoïciens qu’il fait allusion, et il le dit ouvertement) est faite à l’image de leur philosophie. Celle-ci ne s'adresse qu’aux intelligences cultivées et dédaigne la foule ignorante, comme ces médecins ou ces avares bienfaiteurs qui n’accordent leurs soins ou leurs bienfaits qu’à ceux qui les peuvent payer. De même le Dieu de la métaphysique gouverne le monde d’une manière générale, et sans descendre aux humbles détails du gouvernement des individus, il-se borne à veiller sur les genres et les espèces (2).
Est-ce donc que la philosophie est obligée de choisir entre l’immutabilité nécessaire de l’être infini proclamée
(1) ORIGÈNE, Contra Celsum, V, *.
(2) Kai muas ércyepobar mailles w$ TOÙ pEr CUUTAVTOS Kai aÙTHY Tov yEvdy xx eidoy éreusheirau Oecc , éuoû dE xui dou oÙx’ Etre xt ToÙ xaÿ" Zragtu, émet o00" &v nÜyoueba œÜtov Ôù OÂnç vuxrôç xat nuépaç. (Dial.
avec Tryph., $ 1, p. 4.)
par la raison, et la Providence spéciale qu’elle exclut, à ce qu'il semble? tandis que la religion chrétienne, qui enseigne aussi, par la bouche même de saint Justin, que Dieu est immuable (&rpsrros) et que c’est folie de prétendre que l’auteur et le père de l’univers ait jamais quitté les régions supra-célestes pour apparaître sur un petit coin de terre (1), aurait trouvé le secret de concilier ensemble ces deux notions incompatibles ?
« Quand l’Auteur du monde, dit saint Justin, eut sou- «a mis la terre à l’homme et disposé les astres, qu'il fit « évidemment pour lui, de manière à rendre la terre fé- « conde, et à ramener le retour des saisons, il confia le « soin des hommes et de toutes les choses qui sont sous « le ciel à des anges qu’il préposa à cet effet (2). »
Voilà la Providence spéciale. Le Verbe, l’Ange par excellence, l’organe des révélations de Dieu, auquel saint Justin rapporte les théophanies dont il est fait mention dans l’Ancien Testament, et les bons anges, ses compagnons, communiquent avec le monde et y exécutent les volontés du Dieu suprême qui demeure dans son impassible immutabilité.
Il s’en faut que toutes les difficultés que soulève l’admission d’une Providence spéciale soient levées. Mais,
(4) Où roy omTny Tüv GÂwv xai Tarépa, xaxTaATOVTE TA UTEP OÙpævv arravtra, év OÀiyo yüs uopio mepavôa mc Goteaobv, xav puxpov voûy Ex ov, Toluiñose etreiv. (Dial. avec Tryph., 8 60, p. 202.)
(2) O Geôs rdv mavra njauoy rowioaç nat To émiyeux &vôpomow Vro- TaËxs xai Ta dupavux oTougelx sis RUENTLY x2 PT xai opov peTa6ohas xoouioas, xat Üsiov roûrow vouoy Tabac, à xxt aùræ O0 àvôporous pœiveTa nenomm, Thv pr Tüv avfporwy nat Tüv UTù TOY OÙpavôv æpôvosav, àyyéhous oÙs Ent Toûtou &raËs, mapédexev. (Apol. Il, & 5, p. 180.)
enfin, saint Justin, sans expliquer son moda d'action, admet implicitement la Providence spéciale, puisqu'il proteste contre la doctrine qui refuse à Dieu le soin des individus; et explicitement, puisqu'il professe que des puissances subalternes sont commises par Dieu à l’administration du monde. |
La philosophie parle-t-elle un autre langage ?
« Ne faisons pas, dit Platon, cette injure à Dieu de le mettre au-dessous des ouvriers mortels; et tandis que ceux-ci, à proportion qu'ils excellent dans leur art, s'appliquent aussi davantage à finir et à perfectionner, par les seuls moyens de cet art, toutes les parties de leurs ouvrages, soit grandes, soit petites, ne disons pas que Dieu, qui est très-sage, qui veut et peut prendre « soin de tout, néglige les petites choses auxquelles il lui « est aisé de pourvoir, comme pourrait le faire un ouvrier indolent ou lâche, rebuté par le travail, et qu’il ne « donne son attention qu'aux grandes (4). »
On sait que toute la fin du X° livre des Lois est destinée justement à répondre à ceux qui prétendent que la Providence divine ne s’abaisse pas jusqu’à prendre soin des affaires humaines. « Qu’on répète tant qu’on voudra, « dit encore Platon, que nos affaires sont petites ou « grandes aux yeux des dieux ; il serait contre toute vrai- « semblance, dans l’un et dans l’autre cas, que nos « maîtres étant très-attentifs et très-parfaits, ne prissent « aucun soin de nous (2). »
Cicéron aussi est d’accord avec Platon, et par suite avec saint Justin: « Tous les citoyens, lit-on dans les Lots,
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(1) PLATON, Lois, liv. x, à la fin.
(2) PLATON, Lois, trad. Cousin, liv. x, p. 460.
« doivent avant tout être convaincus que les dieux sont « les maitres et les modérateurs de toutes choses, et que « tout ce qui s’accomplit se fait par leur puissance et « leur volonté; qu’ils sont les bienfaiteurs du genre hu- « main; que leurs regards pénètrent l’intérieur de chacun « de nous, nos actions, nos intentions bonnes ou mau- « vaises, et qu’ils tiennent compte des hommes de bien et « des impies (1). »
Saint Justin pouvait enfin mvoquer contre la rigidité des premiers stoiciens de nombreux passages de Sénèque, et presque toutes les maximes d’Épictète. N'est-ce pas un adorateur de la Providence qui dit : « Le premier ‘hommage qu’on doit aux dieux, c’est de croire en eux : le second de reconnaitre leur majesté et surtout leur bonté, sans laquelle il n’y a pas de majesté; de savoir que ce sont eux qui président au monde, qui gouvernent l'univers comme leur domaine propre, qui veillent à la conservation du genre humain en général, et quelquefois des individus en particulier ; ils ne peuvent envoyer le mal, 1l n’est pas en eux; au reste, ils répriment, ils punissent, et quelquefois ces punitions sont des biens apparents (2). »
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(1) CIcÉRON, De Legibus, Il, 7.
(2) SÉNÈQUE, -Épit. à Lucilius, xcv. C'est.ce passage, et quelques autres du De Providentia de Sénèque, qui inspiraient sans doute à Lactance ces paroles : « Que si quelqu'un souhaite d’être plus particulièrement informé des raisons pour lesquelles Dieu permet que les méchants soient riches, puissants et heureux, qu'il prenne en main un livre de Sénèque dont le titre est : Pourquoi plusieurs malheurs arrivent aux gens de bien, quoiqu'il y ait une Provédence. Ce philosophe a avancé dans cet ouvrage un grand nombre de propositions qui n'ont rien de l’ignorance du siècle, et qui semblent plutôt venir de la sagesse de Dieu. » (Inst. div., V, 22.)
Est-ce un blasphémateur de la Providence, celui qui dit : « La parenté de César ou de quelque puissant per- «a sonnage de Rome suffit pour garantir notre sécurité. « Nous avons Dieu pour auteur, pour père et pour pa- « tron, et cela ne suffira pas pour chasser nos craintes « et bannir nos chagrins (4). » Et encore : « Si tu veux « te souvenir dans toutes tes actions que Dieu te voit, « tu éviteras le mal, et Dieu habitera avec toi (2). » A. chaque ligne du Manuel et des Entretiens d’Épictète, on lit en traits éclatants la croyance en un Dieu bon, ami des hommes, et qui ne sait négliger aucune des parties de son œuvre. L
Il ne servirait de rien d’opposer à ces passages, et à mille autres qu’on pourrait citer, la métaphysique stoicienne et l’inflexible fatalité qui, dans ce système, doit peser sur le monde. Qu’ils soient ou non conséquents, il est vrai que les stoïciens parlent souvent de Dieu comme du bienfaiteur des hommes, qui fait lever son soleil sur les bons comme sur les méchants (3). Dieu, dans le système stoicien, ne peut avoir une personnalité distincte; cela est certain; mais il est également certain que les stoiciens parlent souvent de la Providence divine avec l'amour le plus pieux et la plus fervente reconnaissance.
Il est certain aussi que Maxime de Tyr est un sophiste et un faiseur d’antithèses, et cependant il a quelquefois aussi parlé de Dieu dans un langage que le christianisme n’eût pas désavoué. « Homère, dit-il quelque « part, donne à Jupiter le titre de Père des dieux et
(4) ÉpicT., Dissert. 1, 1x, 7, éd. Did., p. 47.
(2) Ericr., Fragm., Bibl. grecq. Did., cxxxvi, p. 28.
(3) « Et sceleratis sol oritur et piratis patent maria. » (SÉNÈQUE, De benef., IV, 26.).
« des hommes, non pas parce que, descendu clandesti- « nement de l’Olympe, il a eu des enfants de femmes «a mortelles; mais le poète fait entendre par là qu’il est « l’auteur et le conservateur de toutes choses, et il lui « donne en conséquence le nom de père, le plus ancien « des noms de tendresse et d’amour (1). »
Le paganisme ne s’est, pas plus que saint Justin, borné à l’afirmation vague de l’existence d’une Providence à laquelle rien n’échappe; de même que saint Justin, et aussi, sans doute par respect pour la nature divine, qu’il ne faut pas abaisser inconsidérément, il a enseigné, sous forme de légende, l'existence de démons ministres et instruments du Dieu suprême et gouvernant sous ses yeux et par ses ordres tous les êtres mortels. « Saturne, dit Platon, reconnaissant que nul homme n’était capable de gouverner les hommes avec une autorité absolue, établit dans les villes pour chefs et pour rois, non des hommes, mais des intelligences d’une nature plus excellente et plus divine que la nôtre, les démons, pour faire à notre égard ce que nous faisons nous-mêmes pour les troupeaux de petit et de gros béa tail qui sont apprivoisés. En effet, nous ne faisons « point gouverner les bœufs par des bœufs, ni les chèvres « par des chèvres ; mais notre espèce, qui l’emporte de a beaucoup sur la leur, prend elle-même ce soin. De « «a
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même ce Dieu, plein de bonté pour les hommes, préposa pour nous gouverner des êtres d’une nature supérieure « à la nôtre, les démons, qui, nous gouvernant avec une
(4) Tv &rtiar avabets adté vod elvar Ta yévn Taüta xai cobecbat rpoosinev rarépa toy Év quie ôvoudtov To mpasbuTatov. (MAXIME DE Tyr, Disserl., vi, 1, éd. Didot, p. 17.)
égale facilité de leur part et de la nôtre, firent régner sur la terre la paix, la pudeur, la liberté, la justice, et procurèrent à la race humaine des jours tranquilles et
« heureux (1). » Dans un autre dialogue, Platon fait encore mention du gouvernement des démons : « Toutes les
différentes parties du monde étaient divisées comme aujourd’hui, par régions, entre les dieux qui les gouvernaient. Les animaux mêmes étaient tombés en partage par genre et par troupes, à des démons qui leur servaient comme de divins pasteurs, et dont chacun suffisait à tous les besoins de son troupeau (2). »
Cette opinion, ou, si l’on veut, cette tradition populaire,
est acceptée et enseignée avec plus de précision encore par les platoniciens contemporains de saint Justin :
« Il est, dit Plutarque, une première et suprême Providence qui est l’intelligence du premier et souverain Dieu, ou, si vous l’aimez mieux, sa volonté bienfaisante envers tous les êtres, et qui la première a donné à toutes les choses divines et à chacune l’ordre le plus admirable et le plus parfait. La seconde Providence est celle des seconds dieux qui parcourent le ciel, qui règlent toutes les choses humaines et maintiennent tout ce qui est nécessaire pour la conservation et la perpétuité des différentes espèces d’êtres. La troisième Providence peut s’appeler l’inspection des génies qui, placés auprès de la terre, observent et dirigent les actions des hommes (3). »
Maxime de Tyr est encore plus explicite :
(1) PLATON, Lots, IV, trad, Cousin, p. 227.
(2) PLATON, Politique, t. XI, p. 372 et suiv. (3) PLUTARQUE, De falo.
« Dieu, sans doute, dit-il, demeure là où il est quand ?! gouverne le ciel et tout ce qui s’y trouve; mais il y a
« certaines natures immortelles, dieux subalternes placés « entre le ciel et la terre, moins puissants que Dieu,
mais plus puissants que l’homme, serviteurs de Dieu et gouverneurs très-soigneux des hommes (4). Ils servent
« pour ainsi dire de lien et de trait d'union entre la fai-