‹ Saint Justin, philosophe et martyrChapitre 70 sur 96 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Démonologie palenne. — Démonologie chrétienne.

Esquisse de démonologie qu'on peut recueillir dans saint Justin. — Natures intermédiaires entre Dieu et l'homme. — Séparation par suite d'une chute de ces êtres en bons et en mauvais anges. — Mission ct rôle des bons anges. — Mauvais anges, principe de l'erreur et du mal dans le monde. — La croyance aux démons fait le fond du polythéisme. — Bons et mauvais démons. — La théologie d'Homère et d'Hésiode transformée en démonologie par Pythagore et Platon, pour sauver l'immutabilité et la majesté de la nature divine. — Analogie ct différence du système démonologique chrétien et de: systèmes grec et romain. — Resscmblance plus profonde entre la conception chrétienne et la conception persane. — Identité de Satan et d'Abriman.

Nous avons, jusqu'ici, suivi pas à pas saint Justin dans les divers rapprochements qu’il se plait à établir entre les dogmes chrétiens et les doctrines philosophiques ou religieuses du paganisme. Nous compléterons sa pensée en mettant en parallèle la démonologie chrétienne et la démonologie païenne. |

Saint Justin enseigne que Dieu a créé certaines natures intermédiaires, supérieures à l’homme, mais douées, comme lui, de liberté. Parmi ces êtres, les uns ont fait un bon usage de leur liberté et jouissent, en récompense, de l’éternelle béatitude. Ce sont les bons démons ou les anges. Îls assistent Dieu; ils forment, en quelque sorte, sa cour; ils sont les ministres assidus de ses volontés, les messagers et les exécuteurs de ses décrets. Dieu à commis chacun d'eux au gouvernement des choses et des hommes. Les autres ont mal usé de leur liberté et ont,

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en punition de leurs fautes, été exilés loin de Dieu : ce sont les mauvais démons. Leur chef est Satan. Ils sont le principe de toute espèce de. mal, les instituteurs et les objets de l'idolâtrie, les ennemis et les persécuteurs de la vérité et de la vertu. Ce sont eux qui suggèrent les pensées coupables et les actions mauvaises. Au jour du jugement, ils seront précipités dans les flammes éternelles. Telle est l’esquisse de démonologie qu’on peut tirer de saint Justin. Cette démonologie, considérée dans ses traits principaux, est-elle absolument nouvelle et entièrement originale? La croyance aux démons fait le fond du paganisme. Dans le polythéisme grec et romain, la terre est unie au ciel, si je puis dire, par une série innombrable de divinités de tout ordre, de toute espèce et de toute nature qui forment comme une chaine sans fin. Au sommet de la hiérarchie sont les dieux supérieurs dont le père et le souverain est Z«x ou Jupiter, le dieu bon et grand par excellence, investi de la puissance suprême, et résumant en lui toutes les attributions et tout le pouvoir des autres dieux (1). À l’autre extrémité sont des êtres d’une essence subtile, éthérée, surhumainé, inférieurs aux dieux, mais fort au-dessus des hommes, suspendus et flottants, pour ainsi dire, entre le ciel et la terre, et mélés à toutes les choses et à toutes les actions de la vie humaine : ce sont les démons ou génies. Dans Homère, le mot démon est l’appellation générale des dieux, et ne sert pas à désigner ces divinités subalternes. Depuis Hésiode, il prend ce sens spécial ; il s’en faut, cependant, que la démolologie païenne soit formée ct (f) Unde nil majus generatur inso

Nec viget quidqnam simile aut sccundum.

(HORACE, Odes, 1, xu1, v. 17.)

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constituée à cette époque. Selon le poète théologien, les démons sont des esprits purs qui habitent sur la terre où ils sont, en quelque sorte, les organes de la Providence, les gardiens et les protecteurs de la vie, et les dispensateurs des faveurs célestes (1).

Bientôt le nombre des démons se multiplia : chaque pays, chaque cité, chaque maison, chaque individu eut ses démons ou génies familiers. L'univers, selon Héraclite, est peuplé de démons (2). La: superstition, et peut-être aussi le besoin d’expliquer l’action de Dieu dans le monde, et le mal qui désole la terre sous tant de formes, donna naissance à la doctrine des bons et des mauvais démons (3). Les premiers sont les messagers, les interprètes et les serviteurs de Dieu, autrement dit, les manifestations diverses, et les personnifications de sa puissance. Ils portent à Dieu les prières et les vœux des mortels, et rapportent aux mortels les bienfaits et les dons de Dieu. Ils administrent le monde, et prennent soin de la vie humaine. C’est un bon démon qui, la veille de Cannes,

(1) Toi pév Sœuovéç sior Audç payæhou dut Bouäs Ec@loi, exeyOGvuor, pédaxec Gvnrüv &vô pare Où pa puharaouar Te diras xœi ayéThua Epya Hépa écodpevor, mévrn pourüvtsç én” alav Iovrodora xæi rouro yépag BaruAniov écyov.

(HESioD., op., et dies v. 121.)

(2) Kai ravra duyüv sivar ai Garuoôvey :rAnpn.

(5) Plutarque atteste (De Istd. et Osir.) que cette croyance à deux divinités contraires et ennemies, dont l’une est le principe du mal et l’autre du bien, est fort ancienne et dérive d’une tradition dont on ignore la source : Tlaur&leuoç.... Ô56x Ty àdéomorov Éyouca, =ny à riotiv io yupar rai duosbdheenTov oùx év Àyous povov, oÙÛE Év ghuaus Âà & re roheraïs êv ve Ovaiaug, xœi BapBaporg xai Ent ro)eyoù TEpLPELO-

avertit Varron, dans Silius Italicus, d’éviter la bataille. Les autres sont envieux, jaloux, malfaisants, ennemis des hommes, avides de sang et de meurtre. Les Peines, les Furies, les Alastores, dont parlent si souvent les poètes, sont des démons de cette espèce (1). La peste qui ravage Thèbes, dans l’OEdipe, et enrichit de pleurs et de génussements le sombre Achéron, est un mauvais démon (2).

La doctrine des démons semblait un fruit naturel du polythéisme. Qu’y avait-il, en effet, de plus conforme à l'esprit d’une religion qui proposait à l’adoration des hommes la nature dans ses éléments ou ses forces per-

, sonnifiées, que de mulüplier et de diversifier ces personnifications, que d’individualiser toutes les formes de la vie physique ou morale, les causes inconnues et d’autant plus redoutables (3) des biens et des maux; les tendances, les désirs, les qualités abstraites du cœur humain? Cependant, chose étrange! c’est sous les auspices des philosophes les plus spiritualistes et les plus opposés à l’anthropomorphisme populaire que la doctrine des démons, jusque là vague et confuse, se détermine et se constitue. Nous voulons parler de Pythagore, d’Empédocle et de Platon.

Les démons sont, pour ces philosophes, comme un

* moyen légitime de purifier la notion de Dieu de tout ce

(1) « Les démons amis du sang, du meurtre et des calamités étaient désigoés sous le nom de Ôæiuoves mpoatpomœo. On leur opposait les démons libérateurs (Avr), ceux qui éloignaient le mal {arotpomauoe Œsbixexot). » (E. MAURY, Hist. des religions de la Grèce antique, 1. 1, p. 548.)

(2) Iluppipos Os0ç. (Sop., OEdipe roi.)

(3 « Potentia enim incognita pro infinita haberi solet vulgo impe-

rito. » (HOBBES, éd. Amst., 1668, Levialh., $ 45, p. 306.)

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que les mythologues anciens y avaient arbitrairement introduit de trop vil et de trop humain. Dieu est éloigné du monde où on l'avait mêlé, fort indignement, comme un personnage de théâtre. Il reprend sa grandeur, sa perfection et sa vraie majesté. Il est bon, et il ne convient pas de lui rapporter rien qui soit mauvais. C’est aux démons qu’il faut attribuer les actes mauvais, vicieux, condamnables ou répréhensibles, dont de grossières traditions ont chargé les dieux (1). Car les démons sont capables de mal faire, comme les hommes.

Ainsi, les maladies qui frappent les hommes, les chàtiments dont ils sont l’objet, viennent des démons et non des dieux, et aussi les songes et les apparitions. Dans son : effort pour spiritualiser le polythéisme, Platon va jusqu'à réduire les grands dieux de la religion populaire au rôle subalterne de démons. Lors donc que saint Justin et les apologistes chrétiens, dans leur critique du polythéisme, protestent que les dieux du paganisme, Jupiter, Junon, Apollon ne sont que des démons, ils répètent ce que Platon, au IVe siècle, et Pythagore, au VIe siècle avant Jésus-Christ, avaient dit très-nettement. Entre les mains de ces philosophes, la théologie d’Homère se transforme en une démonologie.

Dans son Banquet, Platon nous explique très-nettement la fonction d’un démon : « Quelle est la fonction d'u «a démon? C’est d’être l'interprète et l’entremetteur entre « les dieux et les hommes, apportant au ciel les vœux et « les sacrifices des hommes, et rapportant aux hommes « les ordres des dieux, et les récompenses qu’ils leur ac-

(4) JAMBLIQUE, Vit. Pythag., c. 32, p. 176. — EMPÉDOCLE, édil Shirz, t. 1, p. 296.

« cordent pour leurs sacrifices. Les démons entretiennent « l'harmonie de ces deux sphères : ils sont le lien qui « unit le grand tout. C’est d’eux que procède toute la « science divinatoire et l’art des prêtres, relativement aux « sacrifices, aux iniliations, aux enchantements, aux pro- « phéties et à la magie. Dieu ne se manifeste pas immé- « diatement à l’homme, et c’est par l'intermédiaire des . a démons que les dieux commercent avec les hommes et « leur parlent, soit pendant la veille, soit pendant le som- « meil (1). » C’est dans ces démons que Philon reconnaissait les anges de la tradition hébraïque : « Ceux que « les philosophes grecs, dit-il, appellent héros et dé- «a mons, Moïse, usant d’un terme plus juste, les appelle a des anges (2). »

Les nouveaux platoniciens n’ajoutèrent rien d’original à la doctrine de Platon sur les démons. Maxime de Tyr considère les déinons comme dés génies tutélaires, gardiens et protecteurs de la vie humaine, plutôt que comme des esprits malfaisants, pervers, et occupés à nuire et à tromper (3). Cependant, la distinction des démons en bons et mauvais appartient essentiellement au paganisme, et coexiste chez les plus grands philosophes païens avec la croyance à l’unité de Dieu : « Le Dieu suprême plane a seul au-dessus de cette tourbe de génies malfaisants ou « vicieux, qui ont usurpé, dans le principe, son nom, et « dont toute la nature est, pour ainsi dire, infectée (4). »

(1) Banquet, 1. VI, p. 298, 299.

(2) OÙc où pv map” Elnse poosopiouvres pôus xodoïat xal Sœiuovae, Modans dà 00ufBole ypopevos dvouare œyyéoue mposæyopeusr. (PUILON, De Mundo.)

(3) MAXIME DE TyR, Disser(.

(&) E. Maury, Hisioire des religions de la Grèce antique, t. Ii, p. 428.

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Sans affirmer aussi positivement que Hobbes (4) que c’est des Grecs que les Juifs, et, par suite, les docteurs chrétiens, ont emprunté leur démonologie, on ne peut s'empêcher de remarquer la frappante analogie qu’il y a entre les deux systèmes. Les démons y ont même nature, mêmes attributions, mêmes fonctions. Les bons démons ou anges, peu importe le mot, y sont également les messagers, les interprètes, les auxiliaires et les organes de la puissance divine. Les mauvais démons, ou démons proprement dits, tourmentent également les hommes, pénètrent partout, dans les aliments, et jusque dans les corps humains, qu'ils agitent de mille manières (2). Eux encore, dans les enfers, sont les instruments des vengeances divines, comme les Erinnyes, les Pæœnes, et ces spectres hideux, et au corps enflammé, dont parlent Platon et Plutarque. Le personnage de Satan, l’archange du mal, le chef des démons, le prince des anges rebelles, l'adversaire, l’accusateur et le persécuteur des hommes, a passé de la tradition juive dans la doctrine chrétienne. Cependant, il y a quelque rapport entre ce démon, tel

(1) « Scripta autem sua simul cum lingua Græca per victorias et colonias suas communicarunt Græci Asie Ægyptiet Italiæ populis, atque inde demonologiam, sive, ut loquitur S. Paulus, doctrinas de dæmoniis, Judæorum non pauci, tum qui in ipsa Judæa, tum qui in Alexandria, aliisque locis, quo dispersi erant, imbiberunt. » (Th. HOBBES, LeviatA., $ 45, éd. d’Amst., 1068, p. 306.) |

(2) Servius, contemporain de Macrobe, atteste aussi, dans une scholie du vers 743 du vis chant de Virgile, la croyance aux bons et aux mauvais génies: « Cum nascimur, duos genics sortimur : unus est qui bortotur ad boua; alter qui depravat ad mala, nec incougrue dicuotur genii; quia, Cum unusquisque genitus fuerit, ei statim observatores deputantur : quibus assistentibus post mortem, aut asserimur io meliorem vitam, aut condemnamur in deteriorem : per quos aut vacationem meremur aut reditum in corpora. »

que Dante ou Milton le représente, et l’Hadès de la mythologie grecque, géant monstrueux et effrayant, le prince du monde souterrain, le roi des enfers. Il y a aussi quelques traits d’analogie entre la légion des anges déchus de la Bible, précipités dans les enfers après leur rébellion, et les titans Cronos, Prométhée et les autres dieux maudits, fondroyés par Jupiter en punition de leur audace, précipités et enfermés dans les enfers avec des chaines d’airaiu, et privés, à tout jamais, de la vue du soleil et de la fraicheur de l'air.

Que le polythéisme grec ou romain ait enseigné l'existence d’un peuple de démons hons ou mauvais, répandus partout, et faisant sentir aux hommes l'effet de leur bienfaisance ou de leur colère, c’est ce qu’on ne peut nier. Mais la conception chrétienne dépasse celle-ci.

En effet, il n’est nulle part parlé, dans la mythologie paienne, de deux classes d'esprits hostiles et éternellement séparés. Or, c’est là l'idée caractéristique de la démonologie chrétienne. Tout génie est ange ou démon; c’est-à-dire bon ou mauvais, émane du ciel ou de l'enfer, appartient à l’armée de Dieu ou à celle de Satan.

Cette distinction tranchée entre les bons et les mauvais anges est toute persane : les rapports entre la démonologie grecque ou romaine et la démonologie chrétienne sont visibles; mais l’analogie est bien plus frappante encore entre la doctrine chrétienne et le dualisme persan. La Perse parait avoir fourni aux chrétiens les éléments de leur système démonologique.

Lervan, Dieu unique et éternel, a produit deux fils : Ormuzd et Ahriman: Le premier représente le principe du bien, il est investi d’une autorité qui n’aura pas de fin. L'autre représente le principe du mal, et possède

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une autorité temporaire. À la fin, Ahriman, ou le génie du mal, doit être vaincu et disparaitre.

Les Amschaspands, les Izeds et les Ferwers sont les trois ordres de la hiérarchie des bons anges. Ils forment le cortége d’Ormuzd, et l’armée céleste chargée de maintenir l’ordre du monde.

Les Amschaspands jouissent dans le paradis, auprès d’Ormuzd, d’une félicité inaltérable et complète. Les Izeds sont inférieurs aux Amschaspands, quoique quelques-uns d’entre eux occupent, dans le système religieux, une position fort importante, et soient l’objet d’un culte plus spécial. Les Ferwers sont les éléments divins des âmes, des génies tutélaires. Ils veillent sur le monde, et particulièrement sur les individus, descendent sur la terre, et sont les intercesseurs des hommes auprès d’Ormuzd. Ils jouent à peu près le rôle des anges gardiens et des saints du christianisme, et sont, comme ces derniers, l’objet des prières et des invocations des mortels.

En face de cette phalange d’esprits lumineux et de bons génies qui peuplent le monde et y répandent les bienfaits du Dieu bon, se placent les Dews, serviteurs d’Ahriman, esprits de ténèbres, génies mauvais, sans cesse en lutte avec les bons génies ministres d’'Ormuzd, qui défendent incessamment les créatures de leurs piéges et de leurs attaques.

Abriman est le même que Satan (1), et les Dews, es-

(1) « Photius in Bibliotheca cod. Lxxx1 tradit ex Theodari presbyteri, Mopsuestias postea episcopi, de Persica magia libro Zaspaôrs sive Zapouäu (Zervan) omnium principem, quem et fortunam vocat, genuisse Opuicdaæv xxi Tov Zaraväv. Ubi Opuiode est, qui aliis Opouxoèxs (Ormuzd); at Zarav&; sine dubio est Abrimanius.» (G.-J. Vossrus, De Theologia Gentili, Amsterdam, 1641, p. { (addenda libro primo.)

prits ténébreux et malfaisants, persécuteurs et corrupteurs des hommes, répondent aux démons du christianisme.

Quelle conclusion peut-on tirer de ces rapides rapprochements”? Celle-ci, à notre avis : que le christianisme a trouvé en Grèce et en Orient une démonologie toute faite, qu’il l’a adoptée dans ses traits principaux et se l’est assimilée; que Pythagore, Empédocle, Platon, adversaires de l’anthropomorphisme hellénique, avaient, avant les docteurs chrétiens, renvoyé du ciel, placé dans une sphère inférieure et subordonné au Dieu suprême, sous le nom de démons, les divinités populaires; qu'avant les docteurs chrétiens, en Grèce, et surtout en Perse, on avait reconnu dans le monde l’opposition et la lutte du bien et du mal, qu'on l’avait personnifiée dans toutes ses formes et ses manifestations diverses, et qu’on avait préservé ainsi, d’une part, l’impassibilité de l’être infini, qui répugne au mouvement et à l’action trop fréquente et trop diverse daus le monde, et, d’autre part, sa bonté souveraine, qui ne peut facilement se concilier avec l’existence du mal et du désordre.

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