‹ Saint Justin, philosophe et martyrChapitre 71 sur 96 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Préceptes de morale chrélienne. — Préceptes de morale palenne.

Sens et limites précises de ce parallèle. — Caractère essentiel de la morale chrétienne. — Le souverain bien, la règle suprême de la vie, est l’imitation de Dieu. — Caractère essentieJement spiritualiste et profondément religieux de la morale platonicienne. — Aimer et imiter Dieu, voilà, selon saint Augüstin, le dernier mot de cette morale. — Prescriptions de la morale chrétienne citées par saint Justin, sur la pureté du cœur, l'amour des ennemis, le pardon des injures, l'aumône secrète, la bienfaisance, etc. — La chasteté, la pudeur, la continence, ne furent pas des vertus inconnues de l'antiquité. — Textes divers à l'appui de cette proposition. — De la charité, son fondement. — Socrate complète et épure l'idée étroite de la justice. — Platon enseigne qu'il vaut mieux souffrir l'injustice que de la commettre. — Doctrine de l'universelle fraternité des hommes, professée par les platoniciens et les stoïciens. — De l'amour de ses semblables. — De la bienfaisance même envers ses ennemis. — Du pardon des injures. — De la pitié. — Sénèque, Épietète, Maxime de Tyr, Marc-Aurèle. — Rapprochement de divers préceptes chrétiens et paiens. — Type idéal du sage d'après les moralistes paiens. — Conclusion de ce chapitre.

Saint Justin n’a pas exposé en détail la morale chrétienne. Les chrétiens étaient accusés de débauches inouïes; il s’est contenté d’opposer à ces accusations le tableau de la vie de ceux qu’on accusait, et de rappeler quelques-uns des préceptes laissés par le Christ. On ne peut pas dire non plus qu’il ait invoqué sur ce point les préceptes des moralistes païens; cependant il a dir que les disciples des stoïciens et, jusqu'à un certain point, les poèles du paganisme avaient bien parlé de la morale (4).

Nous ne voulons pas comparer la morale païenne à la morale chrétienne. Il n’y a pas plus de morale païenne que

(1) Passage cité, p.104, note 1.

de philosophie païienne. Nous ne voulons pas mettre en parallèle deux systèmes et deux civilisations : l’une vieille, usée, croulant de toutes parts; l’autre jeune, pleine de force et de sève, et s’apprêtant déjà, par la conquête et la rénovation des âmes, à conquérir et à régénérer la société. Nous nous demandons simplement s'il n’est pas. possible de mettre à côté des préceptes cités par saint Justin des préceptes identiques ou analogues empruntés à l’antiquité profane.

Sans doute il n’est pas juste de juger des mœurs d’une société par quelques préceptes qu’on trouve épars çà et là dans les livres des moralistes ; mais il n’est pas plus juste de juger des préceptes et de la morale par les mœurs. En tout temps et en tout pays, ce sont deux choses fort distinctes, heureusement quelquefois.

Dans l’ancienne société païienne, la morale valait mieux que les mœurs, et cette société même valait mieux que les descriptions que les satyriques en ont faites.

Notre objet n’est pas ici de présenter l'apologie de cette société; nous nous demandons seulement si, de Socrate à Marc-Aurèle, quelques voix, rares et mal entendues, peu importe, n’avaient pas enseigné la vertu à ce monde qui, dit-on souvent, en avait oublié jusqu’au nom.

La question que nous agitons est une question purement théorique, et cependant une question de fait, autrement dit de textes.

La morale chrétienne est essentiellement une morale religieuse. C’est Dieu lui-même qui promulgue la loi, qui en dicte les préceptes, qui veille à son exécution, qui propose des peines et des récompenses à ceux qui la suivent ou l’enfreignent. C’est, au reste, le caractère de toute mo-

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rale religieuse en général, et en particulier de la morale chrétienne, que l'espérance et la crainte, ces deux puissants ressorts de la vie, y sont sans cesse mises en jeu, et que la faiblesse humaine est soutenue par des promesses immenses ou de terribles menaces (4). Dieu est la source et la substance de tout bien. Le bien, c’est ce qui plait à Dieu, c’est ce qu’il veut et ce qu’il ordonne. Sans doute c'est dans la conscience que sont écrits les arrêts de la volonté divine et les préceptes de la loi morale (2); mais le caractère d'obligation de cette loi, dans la théorie chrétienne, dérive non pas de la conscience humaine, mais de la volonté de Dieu expressément révélée dans les livres saints. La première règle de la morale. chrétienne, le premier devoir, celui qui contient et résume pour ainsi dire tous les devoirs, le souverain bien, comme dit la philosophie ancienne, c’est pour l’homme d’obéir à Dieu, de conformer sa volonté à la volonté de Dieu, en un mot d’imiter Dieu. Saint Justin, après saint Paul et saint Jean, le dit et le fait entendre à plusieurs reprises (3).

(1) AoËdbouev..…. Exaotoy mn’ œiwviav x5}aoty n curnpiay xar° &Eiav Toy rpébewv ropebeobor. Ei yag oi navte &vÜporro Tœbra éyiveaxoy, oùx &v Ti Tv xaxiav npôç dÂiyoy fpEÏTO, Jeyuaxuy ropetsoQat Ër” aiwrviav Ôtx rupôs xaTadixnv, &ÂÂ' x Tavrds TpOTOU ÉXUTOY Guvelye xxi éxoousr dpith, nc Tov rapa Toù Osoû rÜyn àyaléy xat Tv xo)ægrapiav &rnXkeyuévos ein. (Apol. 1, $ 12, p. 28.)

(2) « Quand les païens, qui n'ont pas la loi, font naturellement les choses qui sont selon la loi, n'ayant point la loi, ils se tiennent lieu de loi à eux-mêmes. Ils font voir que ce qui est prescrit par la loi est écrit dans leur cœur, » (S. PAUL, Rom... 11, 14.)

(3) Edv &£ious T@ éxeivou (0e0û) Boulstuare éaurods du” Epyov GsiEwar. (Apol. 1, $ 10, p. 26.)

Aua rù ééodœ roùg œipouuévous ra adré (0®) apeot. (Apol. I, $ 10 p. 26.)

Le paganisme s'est-il jamais élevé à cet idéal ?

La morale de Platon, c’est une vérité hors de doute, est profondément spiritualiste et essentiellement religieuse. Si dans l'Eutyphron le disciple de Socrate proteste de l’indépendance absolue du bien moral, et cherche à lui donner pour unique fondement la conscience, c’est un acte de polémique contre la religion populaire, et l’effort d’une noble intelligence pour dégager la morale dis liens d’une théologie dangereuse et corruptrice. « Quel homme de bons sens, dit saint Justin, pourrait croire que le père et le chef de tous les dieux, Jupiter, soit, comme le racontent les poètes, parricide et né d’un père parricide, adultère, incestueux, souillé des vices les plus abominables, et ses fils comme lui? Peut-on imaginer de plus funestes enseignements ? Car tous conviennent qu'il est beau de prendre les dieux pour modèle (1). » Platon, lui aussi, avait bien vu que c'était autoriser le vice d'identifier le bien avec la volonté de ces dieux auxquels les mythologues prêtent toutes sortes d'actes coupables. «a Que personne, dit-il au XIIe livre des Lors, ne se laisse « tromper par ce que débitent les poètes et les conteurs « de fables. ni ne s’enhardisse à commettre rien de sem- ‘« blable sur la fausse persuasion qu'il ne fait en cela que « ee que font les dieux mêmes, car cela n’est ni vrai ni « vraisemblable, et quiconque se porte à commettre une « injustice n’est ni dieu ni enfant des dieux (2). »

RARRARR RAA

Arafavaritealar dE nues povous Jedrdayueba ToÙs ais xai ÉVapET ES . éyy0e Pew Broëvras. (Apol. I, $ 21, p. 58.)

Meuntas yap eos nuldv gtyau mœurs; myovvra. (Apol. |, $ 21, p. 56.) :

(1) Apolog. 1, $ 21, p. 56, 58.

(2) Euripide disait de même dans son Jon, en s'adressant aux dieux :

« Est-il donc juste que vous, les législateurs des mortels, vous puis-

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Il n’en faut pas conclure que dans la doctrine de Platon la morale et la théologie soient séparées. Le Dieu de Platon est l'essence même du beau et du bien. En tant qu’identique au beau et au bien en soi, il est l’objet le plus haut du cœur et de la raison de l’homme. Connaitre Dieu, le contempler, l’aimer, l’imiter, s’unir à lui de toute la puissance de l’âme, c’est le but de la sagesse, c’est la fin de la vraie philosophie, et en même temps c’est pour l’homme la plus pure félicité. Saint Augustin l’atteste précisément : Von dubitat Plato hoc esse philosophari amare Deum, cujus natura sil incorporalis... ipsum autem verum ac summum bonum Plato dixit Deum, unde vult esse phalosophum amatorem Der (1).

… St ergo Plato Dei hujus imitatorem, cognitorem, amalorem dixit esse sapientem, quid opus est excutere cœteros. Nulli nobis quam 1sti propius accesserunt (2).

« Nous sommes de la race des dieux, » disait saint Paul en citant aux Athéniens un de leurs poètes. L’àme humaine, selon Platon, est d’origine divine : c’est une

siez être accusés vous-mêmes de violer les lois? S'il arrivait (cela ne sera pas, mais je l'imagine), s’il arrivait qu’un jour les hommes vous fisseut porter la peine de vos violences amoureuses, Apollon, Neptune, et toi, Jupiter, qui commandes au ciel, 1 vous faudrait dépouiller vos temples pour payer vos iufamics. En vous livraut à la volupté au lieu de prendre soin des hommes, vous êtes coupables. Il ne convient pas de taxer de tant de perversité les mortels, s'ils imitent les vices des dieux : il faut accuser ceux-là seuls qui leur apprennent à faire mal. » — Vers 442-451.

Sénèque aussi : « Quid aliud cest vitia nostra incendere quam auctores illis inscribere deos, et dare morbo, exemplo divinitatis, excusatam licentiam ? » (De brevit. vil., ch. xv1.)

(4) S. AUGUSTIN, De civil. Dei, vint, 8.

(2) S. AuGusTIN, De civit. Dei, v.

plante celeste (1); mais c’est un être déchu, enfermé dans le corps humain comme dans un sépulcre. En tombant sur la terre, l’âme a perdu ses ailes. Pour les retrouver et remonter à Dieu, il faut qu’elle se dépouille du corps, qu’elle rejette les voluptés et les faux biens de la terre, qu’elle meure au monde, au sens chrétien, jusqu’à ce que la mort vienue sonner l'heure de la délivrance, et l’anir à celui qu’elle ne peut qu’entrevoir ici-bas. Le Phèdre, le Phédon, le Banquet, de nombreux passages de la République sont imprégnés, si je puis dire, de ces idées toutes chrétiennes. L’imitation de Dieu, c’est le dernier mot de la morale platonicienne comme de la morale chrétienne.

Le vrai bien, suivant Platon, est de s'éloigner de ce monde, de fuir cette terre où règne le mal. « Cette fuite de « la terre, c’est la ressemblance avec Dieu, autant qu’il est « possible, et on ressemble à Dieu par la justice, la sain- « teté et la sagesse... Dieu est parfaitement juste, et rien «a ne lui ressemble davantage que celui d’entre nous qui est parvenu au dernier degré de justice. De là dépend le vrai mérite de l’homme, ou sa bassesse et son néant. Qui connait Dieu est véritablement sage et vertueux (2). » Le vrai sage aspire naturellement à l'être, et son dernier effort est de l’atteindre, de s’unir à lui et de vivre dans son sein d’une vie véritable (3). » Sénèque rappelle quelque part que le précepte de l’imitation de Dieu n’est pas nouveau : Habebit sapiens in animo velus 1llud

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