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MORALE PAIÏENNE. 253
« Comme la vigne qui porte son fruit, et puis après ne demande plus rien, satisfaite d’avoir dorné sa grappe ; comme le cheval après la gourse, comme le chien après la chasse, comme l’abeille quand elle a fait son miel ; l’homme qui a fait le bien ne le crie pas par le monde, il passe à une autre action généreuse, de même que la vigne se prépare à porter d’autres raisins (4). »
. « La vie est courte, et le seul fruit de cette vie ter-
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restre, c’est la sainteté et les bonnes actions (2). »
« La foule des ingrats ne doit ni rebuter, ni refroidir la bienfaisance. La bonté féconde des dieux immortels est-elle donc arrêtée par la multitude des impies ct des sacriléges?... Prenons les dieux pour modèles. La vertu consiste à répandre des bienfaits dont on n’est pas payé. L’ingratitude doit si peu nous décourager de faire le bien, que si on m'ôtait l’espoir de trouver un homme reconnaissant, j'aimerais mieux perdre mes bienfaits que de m’abstenir de faire le bien (3). »
«a Un homme nous a fait du bien, et vient ensuite à nous faire du mal : il faut oublier l’injure et ne se souvenir que du bienfait... Quand même auparavant il ne nous eût pas fait du bien, il faudrait encore pardonner (4). »
videri benefecisse... Alter statim oblivisci debet dati, alter nunquam. » (De beneñic., 11, 10.)
(1) MaRC-AURÈLE, Pensées, |. v, 6, trad. de M. Pierron, p. 62. (2) MaRC-AURÈLE, Pensées, vi.
(5) « Deos sequamur duces, quantum humana imbecillitas patitur :
demus beneficia, non fœneremus... Nunc est virtus dare beneñcia non utique reditura.. Si spes mihi præcidatur gratum hominem reperiendi, malim non recipere beneficia quam non dare. » (De benefic., 1,1.)
(4) « Remissior judex injuriæ oblivisci debet, officii meminisse : cui
etiamsi merita non antecessissent, oportebat ignosci. » (SÉNÈQUE, Epist. ad Luc., LXxxI.) -
954 Ille PART. — CH. VII. — MORALE CHRÉTIENNE.
« Non seulement il convient d’être doux et facile pour « ses ennemis; il faut encore Îles secourir sans ai- « greur (1). »
«a Il faut consacrer ses travaux au bien commun, as- « sister les misères particulières, et offrir à ses ennemis. « le secours d’une main bienveillante (2). »
« Un tel t’a dit des injures? Rends-lui grâce de ce « qu'il ne t’a pas frappé. — Il t’a chargé de coups? « Rends-lui grâce de ce qu'il ne t'a pas blessé. — Il t'a « blessé? Rends-lui grâces de ce qu'il ne l’a pas tué. Le « mal n’est pas pour celui qui reçoit l’outrage, mais pour « le méchant. C’est au loup qu’il appartient de rendre « morsure pour morsure (3). »
« Le sage est méprisé, battu : il doit aimer ceux qui « le battent, comme il aime le Père de toutes choses et « son frère (4). »
« Quel est le caractère de cet homme ? Quel est le principe de ses actions? La douceur, la sociabilité, la patience, l’amour de ses semblables. Voilà mon homme, « mon concitoyen, mon voisin, mon compagnon. (Cet
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(1) « Inimicis mitis et facilis. » (SÉNÈQUE, De vit Beat., 20.)
(2) « Stoïci vestri dicunt.. Non desinemus communi bono operam dare, adjuvare singulos, opem ferre etiam inimicis miti manu. » (Sé- NÈQUE, De Cons. sap., XXVIII.) |
(3) Edocdspnaé ce à Geivæ. IloXn ypes aûte re um EnAnEev. Ada xx énAnËs" moXÂN Aou oc un EÉtTpwGEr" GÂÂG xt ETpwoe” moXÂN yat Ou un Gméxreuve... Meyain ldén To &duxoëvre œÙtrn n àôexix. (Ericr., Dissert., 1V, ch. 4, $ 9.)
(4) Axipeaôar Gei adTov, og 0vov, xai Oarpouevoy por œdToÙs To; Jaipoytas, os ratépz nAvTe, os aJeApov. (EPICT., Dissert., 111, ch. 23, S 34.)
MORALE PAÏIENNE. 255
« autre est emporté, avide de vengeance : ce n’est pas « un homme; il n’en a que l'apparence (4). »
« On ne doit pas rendre le mal pour le mal, dit aussi «a Maxime de Tyr. Où s’arréterait-on°? Comment aurait- « on le droit de se venger, c’est-à-dire de mal faire par « représailles ? O Jupiter! comment poser la justice pour « base de l'injustice (2)? Les hommes doivent, dit-on, se « proposer Dieu pour modèle ; mais sous quel rapport? « En imitant sa providence conservatrice, sa tendresse « affectueuse, sa bienfaisance paternelle (3).
1] s’en faut, comme on le voit, que la morale paiïenne se borne à prescrire à l’homme cette justice froide et insensible qui l’enferme en lui-même. C’est peu d’être homme de bien selon la loi écrite; la morale est plus exigeante. La piété, l'humanité, la libéralité, la justice, la bonne foi, prescrivent à l’homme des devoirs qui ne sont pas écrits dans les codes (4).
Dira-t-on que le paganisme n’a pas connu la pitié? Les stoiciens, il est vrai, condamnaient ce sentiment comme une lâche mollesse du cœur, et Sénèque les suit en cela; mais, tout en défendant au sage de s’attendrir sur les malheurs d'autrui, 1l lui prescrit toutes les actions qu'inspire un cœur compatissant (5).
(4) ÉPicr., Dissert., 1v, chap. 5, $ 17, 20.
(2) MAxIME DE TyR, Dissert., XVIII, 6, et passim.
(3) Nos oùy yévorvr' &v &vOpumor Ouovor Ait; puobuevor aùToÿ To CHaTErOv Xai puAnTexdY at marpexov On Toro. AÜtTn Ovnrn pos Oeicy apernv opouTns. (MAXIME DE TR, Diss., VI, 1, p. 18.)
(4) « Quam angusta innocentia ad legem bonum esse! Quanto latius officiorum patet quam juris regula! Quam multa pietas, humanitas, liberalitas, justitia, fides exigunt quæ omnia extra publicas tabulas sunt. » (SÉNÈQUE, De ira, 11, 27.)
(3) SÉNÈQUE, De Clement., 11, 5, 6.
256 Ille PART. — CH. VIII. —— MORALE CHRÉTIENNE.
Comment supposer une époque où la pitié fut étrangère au cœur humain ? Quand Ménandre faisait dire à un de ses personnages : « Le méchant seul n’a pas d’entrailles (4), » croit-on que celte parole n’eut pas d’écho, chez un peuple qui avait élevé un autel à la pitié (2), et qui nourrissait aux frais de l’État les citoyens qui étaient dans limpossibilité de vivre du fruit de leur travail (3)?
« Faut-il s’emporter contre celui qui nous a outragé? « faut-il nous venger ? Non, il n’a pas su ce qu’il faisait; « il est égaré; ayons pitié de lui, comme nous avons pitié « des aveugles et des boiteux (4). » Est-ce dans saint “Justin que nous avons pris cette noble pensée? Non, c’est chez Epictète.
La loi chrétienne défend de jurer : « Ne jurez jamais, dit saint Justin, citant le Christ ; dites seulement : Ceci est, ou : Ceci n’est pas. »
Et la morale païenne : « Abstiens-toi de jurer absolu- « ment, si cela est en ton pouvoir, sinon, autant que tu le pourras (5). »
« En effet, dit le commentateur d’Epictète, faire inter- « venir les dieux dans les affaires des hommes, c’est-à- « dire, dans des choses viles et méprisables, cela marque « une espèce de mépris pour la divinité; c’est pourquoi « il faut s’exposer à souffrir des peines, et à être « condamné à des amendes, plutôt que de jurer. Mais « s’il arrive que le serment soit nécessaire, ou pour
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(1) AvÔpos Tovnooû ar}dyyvov où pæhacastau. (Slobée, Floril., 51.)
(2) Pausanias, I, ch. 17,6 1.
(3) LysiaS, Oral., xxIv, édit. Reisk, p. 741.
(4) ÉpicT., Dissert., 1, 28, 9.
(3) Ooxoy rapzirnaat, eù pés olsvre, eis amav ei Ô8 pr, Ëx Tù7 évovToy. (EPICT., Man., XXXII, D.)
délivrer un ami d’un grand péril, ou pour être la caution de ses parents ou de sa patrie, alors le serment est permis; et après l’avoir fait, il vaut mieux souffrir les plus cruels supplices que de violer la foi donnée, et dont on a pris Dieu même à témoin (1). »
La loi chrétienne ordonne d’adorer Dieu seul, de rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. -
Écoutons la morale païenne :
a On vous frappe : vous invoquez César, vous faites appel au proconsul. Le sage ne reconnait d'autre César et d'autre proconsul que celui qui l’a envoyé du ciel icibas, celui qu’il adore, Jupiter. Quel autre peut-il invoquer, lui qui est persuadé que tous les maux qui le frappent sont des épreuves que Dieu lui envoie (2)? » « Vous autres philosophes, vous enseignez à mépriser l'autorité des souverains? Nullement. Qui de nous enseigne à soustraire à leur autorité ce qui leur est soumis? Prends ce misérable corps, prends mon patrimoine, prends ma réputation, prends ma famille. Si quelqu'un peut trouver que j’enseigne à les retenir malgré vous, il aura raison de m’accuser. — Bien, mais je veux aussi commander à tes opinions. — Et qui l'a donné pouvoir sur elles? Qui peut enchainer la conscience d’autrui (3) ? »