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tique, esprit ouvert à toutes les grandes aspirations. Sous la plume de ces deux plus illustres représentants de la philosophie à Rome, cette pensée que l’homme est fait pour le ciel, qu’il doit élever sans cesse ses pensées vers les choses éternelles, dédaigner le plaisir, la douleur, les richesses et tous les biens de la terre, est répétée sous toutes les formes (1).
Épiciète est dans le même courant : « Celui qui veut « vivre comme il faut, dit-il quelque part, ne doit pas « soupirer après les biens extérieurs (2). »
Il suffit de feuilleter le Manuel et les Dissertations qu’Arrien nous a conservées pour trouver à chaque page de pareilles maximes. Que dire de Marc-Aurèle et des nobles leçons qui remplissent son livre des Pensées ? A-t-on jamais parlé avec plus de force de la vanité des biens de la terre et du néant des choses humaines ? A-t-on jamais trouvé de plus profonds accents pour recommander la vertu, non pas cette vertu inaccessible, abstraite et idéale en quelque sorte, dont les stoiciens aimaient à peindre et à adorer la stérile image, mais la vertu pratique, agissante, se manifestant dans la vie de chaque jour par l’hu-
(1) Citer tous ces passages remplirait un volume; en voici quelquesuns :
« Quærendum est quod non fiat in dies deterius. » (SÉNÈQUE, Ep. 31.)
« Mittamus animos ad illa quæ æterna snnt. » (Ep. 48.)
« Philosophia avimum a terrenis ad divina dimittit. » (Ep. 6%.)
« Inter pcritura vivimus. » (Ep. 91.)
« Corpus tam putre sortiti nihilominus æterna proponimus. » (Ep. 120.)
« Jam hinc altius sublimius que meditare..….. dics iste quem tanquam extremum reformidas ætcrni natalis est.» {Ep.102.)
« Non est summa felicitatis nostræ in carne ponenda. » (Ep. 74.)
(2) ÉPicr., Dissert., 1, 21, 26.
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milité, la résignation, le dédain des plaisirs, le tendre respect pour la divinité, l’amour-des semblables, la bienfaisance ?
Quelle parole que celle-ci : « Le salut de notre vie, c’est « de pratiquer la justice de toute notre âme et de dire la a vérité. Que reste-t-il après cela, que de jouir de la vie « en rattachant une bonne action à une autre bonne ac- « tion, sans laisser entre elles aucun vide (4). »
Peut-on maintenant opposer le chrétien à l’homme de bien, au sage du paganisme, et les deux types de Îa vertu païenre et de la vertu chrétienne sont-ils si différents ? |
Comme le chrétien, le sage du paganisme est citoyen du monde ; il regarde tous les hommes comme ses égaux et ses frères, et vit avec ceux que le hasard de la naissance ou les accidents de la fortune ont fait ses inférieurs, comme il voudrait que ceux qui sont au-dessus de lui vécussent avec lui (2). Ses esclaves mêmes, il les considère comme ses compagnons dans la servitude de la vie mortelle, comme ses amis (3). Il les traite avec indulgence, avec douceur, avec affabilité. Il ferme l'oreille aux médi-
(4) Pensées, xit, 29, Pierron, p. 217.
Nous renonçons à citer. On peut presque ouvrir au hasard le livre des Pensées. Il en est peu sorti de la main des hommes dont on puisse tirer de plus purs enseignements.
(2) « Sic cum inferiore vivas quemadmodum tecum superiorem velles vivere. » SÉNÈQUE, Ep. 47.)
(3) « Servi sunt? Imo homines. Servi sunt ? Imo contubernales. Servi sunt ? Imo bumiles amici. Servi sunt? Imo conservi.
« Vive cum servo clementer, comiter quoque et in sermonem admitte et in consilium et in convictum. » (Ep. 31. — Voir encore SÉNÈQUE, Ep. 47. — PÉTRONE, Satyric., 71.)
MORALE PAÏIENNE. 263
sances, et vit avec ses ennemis comme s'ils devaient être un jour ses amis (4). Il oublie les injures et les pardonne. Il est bienfaisant pour les bons comme pour les méchants, et rend le bien pour le mal (2). Il est humble et sans orgueil, parce qu’il sait qu'il n’est pas plus que les autres exempt de péché (5); mais 1l travaille chaque jour de sa vie à se corriger et à devenir meilleur. Il n'oublie jamais que Dieu voit toutes ses actions, connaît ses plus secrètes pensées et l’a placé ici-bas pour rendre témoignage de la vérité ét servir d'exemple aux autres hommes. Loin de craindre la pauvreté, il l’aime comme l'école de la vertu et l’apprentissage de la félicité divine. Les richesses, les honneurs, que tous les hommes ambitionnent, il ne les recherche pas, il les reçoit avec indifférence et les voit partir sans regret (4). Il méprise les voluptés comme énervant l’âme et la dégradant, et ne se permet pas même la pensée du mal. À chaque événement, il se dit en lui-même: Ceci vient de Dieu (5). Il sait sup porter la douleur et les disgrâces de la fortune sans se plaindre et sans accuser Dieu. Il se résigne à tous les coups qui le frappent, comme un homme qui sait qu’une
(1) « Ita vive ut nihil tibi committas, nisi quod committere etiam inimico possis. » (Ep. 3.)
(2) Oveudeobeis dd Tevos dre roùç moynpods edepyetei” où rdv &v0punov, êpn, GÂÂ& TO &vôporevoy tetiunxa. (EPicr., Fragm., éd. Didot, cix, p. 26.)
(3; ÉPicr., Man., ch. xxxul, 9. Cette maxime n’est-elle pas la vraie expression de l’humilité chrétienne : « Si quelqu’un a mal parlé de toi, n’essaie pas de te défendre ; mais réponds simplement : Celui qui a dit cela de moi ignorait sans doute mnes autres défauts. » (ÉPICT., Dfssert., IV, ch. 12. $ 19.)
(4) SÉNÈQUE, Ep. 18.
. (5) Marc-AURÈLE, Pensées, 11, 11,
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haute destinée l’attend (1). Il souffre, il meurt en bénissant Dieu, en disant: Tu sais mieux que moi ce qui est mon vrai bien. Que ta volonté soit faite ! Mon devoir et mon honneur sont de me soumettre à tes commandements et d'accepter avec joie les biens et les maux par lesquels il te plait d’éprouver ton serviteur (2). Il ne cherche pas à échapper à ces maux sous prétexte qu'ils sont intolérables, et à sortir de la vie avant l’heure marquée. Il attend que Dieu lui-même le débarrasse du fardeau qu'il lui a donné à porter et l’appelle à lui. Jusque là il demeure au poste où Dieu l’a placé, sans faiblesse et sans murmure (3). Il vit dans la pauvreté, dans la bassesse, dans l'esclavage, sans accuser Dieu, car 1l est persuadé qu’il ne peut haïr un serviteur fidèle, et qu’au contraire il éprouve ceux qu’il aime (4). Il ne dit jamais un mot qui pe soit vrai, ne fait jamais rien qui ne soit juste. Ainsi il arrive à la fin de sa vie, pur, paisible, préparé pour le départ et plein de confiance. dans la bonté de Dieu (5).
(4) % Patitur mortalia quamvis sciat ampliora superesse. » (SÉNÈQUE, Ep. 65.)
(2) Kosirrov nyobpar 0 © 0eoç Béder N 0 éyw roosxsiaouar Guæxovos rat &nx0kouGos Éxeivo, œuvopu&, cuvopéyouxt, àmAGç cuvbélw. (EPICT., Dissert., 1, ch. 29, $ 16, 19 ; ch. 1, $ 17.)
(3) Otav Bed mp vN xat amoÂUONn VUGÇ TAUTNS THÇ UTNPÉGLAXG TO amodes0e mpoç adTov’ Èmt ÎE TOU TApivTOs RVATYEG UE ÉVOLXGU TES TOO TNV Tv Hopav sig fv éxeivos Vuac ETAEEV. . . . .
Meivate, un &loyiotes umé)fnte. (EPICT., Dissert , 1, Ch. 9, $ 10, 18, 24; Dissert., int, ch. 24, $ 99 )
(4) « Bonum virum (lNeus) in deliciis non habet : experitur, indurat sibi illum præparat. » (SÉNÈQUE, De Prov., 1.)
« Patrium habet Deus adversus bonos viros animum et illos fortiter amat. » (Zbid., 11.) — « Hos Deus, quos probat, quos amat, indurat, recognoscit, exercet. » (Zbid., ch. 1v.)
(5) MARC-AURÈLE, Pensées, 111, 46, 1v, 48.
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Quand il repasse ses actions, il se dit à lui-même: « Ai-je « rien négligé de ce qui contribue à la véritab'e félicité ? « Ai-je commis quelque chose contre l’amitié, la société, « la justice? Ai-je manqué à quelqu'un dés devoirs qui « s’y rapportent (1)? » La mort le surprendra faisant office d'homme, c'est-à-dire pratiquant la bienfaisance, se dévouant au bien de tous, et agissant en homme de bien. À ce moment suprême, il peut lever les mains au ciel et dire à Dieu : « Les facultés que tu m’as données « pour connaître ta Providence et lui être soumis, je les «a ai précieusement cultivées. J’ai fait tout ce que j'ai pu « pour que tu n’aies pas à rougir de ta créature. Ai-je a violé tes commandements? Ai-je abusé des présents que «a tu m'as faits? Ne t’ai-je pas soumis mes sens, mes a vœux et mes opinions ? Me suis-je jamais plaint de toi? « Ai-je supporté avec aigreur ce que tu m'as envoyé ? « Ai-je voulu que ce fût autrement ? J'ai été malade parce a que tu l’as voulu, et je l’ai voulu de même. J'ai été « pauvre parce que tu l’as voulu, et j'ai été content de » ma pauvreté. J’ai été dans la bassesse, parce que tu l’as « voulu, et je n’ai jamais désiré d’en sortir. M’as-tu « jamais vu dans l'abattement et le murmure? M’as-tu « jamais trouvé rebelle à ce que tu exigeais de moi ? Tu « veux que je sorte de ce magnifique spectacle; j’en sors, « et je te rends mille grâces de ce que tu as daigné m'y « admettre pour me faire voir tous tes ouvrages et pour « étaler à mes yeux l’ordre admirable par lequel tu gou- « vernes cet univers. Reprends les biens que tu m'as «a donnés, et disposes-en comme il te plaira (2). »
(1) Épicr., Dissert., 1v, ch. 6, 8 35.
(2) Éricr., Dissert., 1, ch. 5, $ 7, 41. — Ibid, 1v, ch. 10, $ 14,18. — MARC-AURÈLE, Pensées, 11, 16.
266 lle PART. — CH. VIII. — MORALE CHRÉTIENNE.
N'est-ce pas là le fidèle portrait du chrétien ? Ne sont-ce pas là ses pensées et ses discours ? Pourrait-on, en vérité, lui prêter un langage plus sublime ?
Où a-t-on trouvé, dira-t-on, un pareil homme dans l'antiquité paienne ? Je ne sais. Ce portrait est sans doute un idéal, et il est proposé comme tel ; mais tous les traits en sont lirés des écrivains païens ; ce sont des moralistes paiens qui ont laissé les maximes que nous avons mises en face de celles que saint Justin a citées ; ce sont des moralistes païens qui nous ont fourni toutes les couleurs du tableau que nous avons présenté. Cela suffit à notre thèse. = Qu'il soit très-facile d’opposer aux maximes que nous
avons recueillies et au type abstrait de la vertu païenne que nous avons esquissé d’autres maximes et un autre type pris sur le vif de la société païenne; c’est incontestable. Ce sont les livres et non la vie païenne, c’est la morale écrite et non les mœurs publiques ou privées, que nous avons considérées, et dans la morale écrite même, nous avons choisi, distingué, trié les textes. Il suffit que ces textes soient vrais, c’est-à-dire qu'ils viennent des paiens, pour que notre objet soit rempli et pour que nous puissions, après saint Justin, dire dans une certaine mesure que les paiens, en morale comme en métaphysique, ont tenu le même langage que les chrétiens ; que les Socrate, les Platon, les Sénèque, les Épictète et les Marc- Aurèle furent à leur insu les alliés du christianisme dans l’œuvre de rénovation morale qu'il entreprit et acheva; qu’ils ont une part légitime à revendiquer dans le triomphe des idées qu’il inocula au monde ; que ce triomphe, osons le dire, fut leur triomphe, car sous des formes plus ou moins différentes, ils répandirent les mêmes enseignements, préchèrent et glorifièrent les mêmes vertus.