CHAPITRE PREMIER
Les apologisties chrétiens au :E° siècie — Saïnt Justin, Méliton de Sardes, Tatien, Athénagore, saint Théophile d'Antioche et Hermias.
Origine et éducation philosophique des apologistes chrétiens du II° siècle. — La doctrine chrétienne est à leurs yeux une philosophie, une science, ou, pour mieux dire, la science, . etils ne craignent pas de l’opposer aux divers systèmes de la philosophie profane. — Caractère de la science chrétienne dans les Apologies. — Soin qu'on y prend de chercher à tuus les dogmes des fondements rationnels, même aux dogmes les plus mystérieux et les plus étrangers à la science grecque, comme celui de la résurrection des corps. — Divisions qu'on peut établir davs tous les traités apologéliques : 4° justification proprement dite ; 2° exposition dogmatique de la doctrine ; 3° critique de la philosophie et de
la religion païennes. — La première partie est identique pour le fond et presque pour la forme chez tous les apologistes du II° siècle. — Fragment de l'Apologie de Méliton de Sardes. — Caractère de ce fragment. — Silence complet sur la personne, la mission et l'enseignement du Christ. — Partie dogmatique. — Différences entre l'enseignement de saint Justin, de Tatien, d'Athénagore et de saint Théophile dans la théorie de la nature divine. — La question des rapports des trois personnes divines, étrangère aux doctrines de saint Justin et de Tatien, apparaît pour la première fois dans l'Apologie d'Athénagore. — Tendance vers les spéculations métaphysiques, plus marquée chez saint Théophile. — La création ex nihilo y est professée très-nettement. — Première apparition du mot Trinité. — Dieu, le Verbe et la Sagesse. — Distinction précise du A07yoç évôcabsToc et du Ayo TPOPOPLXOG.— Incertitude sur la personnalité de l'Esprit-Saint ou de la Sagesse. — Attitude différente des apologistes en face du paganisme. — Saint Justin et Athénagorc alliés sympathiques. — Tatien et Hermias ennemis violents. — Si-tuation intermédiaire de saint Théophile. — Caractère de la critique de saint Justin, — Son explication des analogies qu'il signale entre la doctrine chrétienne et les doctrines philosophiques ou religieuses des païens : emprunts aux livres hébreux ; inspiration des mauvais démons ; théorie du AGd7y0ç CTEPUATIXOS. — Caractère de la critique d'Athénagore. — Elle est moins superficielle, surtout dans la partie qui regarde le polythéisme. — Caractère de la polémique de Tatien. — Ses invectives contre la philosophie et les philosophes. — Satire d'Hermias. — Caractère tout négatif de la critique qu'elle renferme. — Critique de saint Théophile. — Il incline vers le parti de Tatien et d'Hermiss plutôt que vers celui de saint Jnstin et d'Athémagore. — En somme, peu d'originalité dans la partie purement polémique des Apologies. — Elles valent surtout comme d'éloquentes revendications des droits de la conscience.
Parmi les services que la philosophie paienne rendit à l'Église chrétienne au Ile siècle, il n’en est pas de plus
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éclatant peut-être que d’avoir formé la phalange de ses apologistes et de ses docteurs, et de les avoir armés de toutes pièces pour la lutte qu'ils livrèrent à cette époque.
D'où viennent, en effet, ces hommes qui, soit devant les empereurs et le Sénat romain, comme Quadratus, Aristide, saint Justin, Méliton de Sardes, Athénagore, Miluade et Apollinaire d'Hiéraple, soit devant la conscience et la raison publique, comme Tatien, soit dans des controverses particulières, comme saint Théophile, entreprirent de défendre la religion du Christ, mise hors la loi dans l'empire romain, opposèrent la discussion à la violence, provoquèrent la critique, et appelèrent sur leur doctrine et sur leurs mœurs la lumière de l'examen? Ils sortent, pour la plupart, des écoles des philosophes. C'est là qu’ils ont appris à connaître le faible des systèmes qu’ils combattent. C’est là qu’ils se sont initiés à la dialectique dont ils se servent pour attaquer et pour se défendre. Les uns ont laissé une part de leur esprit et de leur cœur dans le camp qu’ils ont abandonné, et ont gardé comme un tendre souvenir des lieux qui ont abrité leur jeunesse, et où leur esprit s’est ouvert et a reçu son premier aliment. Les autres ont rompu violemment; et, comme s'ils rougissaient de leur passé, ont essayé de le faire oublier par une violence de langage inconsidérée à l’égard de leurs premiers maîtres. Tous ont conservé l’empreinte de leur commune origine : il n’aiment pas, ils n’approuvent pas, au même degré, la philosophie profane; quelques-uns la détestent et la calomnient ; d’autres portent encore après leur conversion le pallium, comme pour montrer qu'ils unissent en leur personne le disciple de Platon et celui du Christ; mais tous ont gardé le nom de philosophe, et,
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plus que le nom, l'esprit. La doctrine chrétienne est à leurs yeux et entre leurs mains une science, ou pour mieux dire la science.
Les choses ont bien changé, en effet, depuis le temps où saint Paul triomphait d’opposer à la sagesse du monde la folie de la croix, à l’orgueil de l’esprit l’humilité et l'ignorance. Au Ile siècle, les docteurs chrétiens renvoient à la science profane l’accusation de folie ; loin dé craindre la comparaison, ils l’appellent et l’instituent : ils prétendent oppogr à une science ébauchée et incertaine une philosophie solide et parfaite; à des traditions absurdes, ridicules et immorales, des récits et des dogmes vraiment saints; aux tâtonnements, aux fluctuations, aux contradictions d’une raison bornée, l’expression complète de la pure raison descendue dans le monde; à une science fausse et chimérique, la science véritable.
Quelle est cette science, et quel est son caractère?
C’est, par excellence, la science des choses divines et humaines, la seule philosophie sûre et utile (1), la seule où l’on puisse trouver la paix du cœur et le repos de l’esprit (2). Elle vient de Dieu même, par les prophètes qui ont écrit sous l'influence de l'inspiration divine, comme les cordes de la lyre résonnent sous la main qui les . touche (3), et par son Fils qu’il a envoyé sur la terre pour instruire les hommes. Elle n’est pas contraire à la raison, car le Fils de Dieu, c’est toute la raison (4), tandis que les chefs d’école ordinaires n’ont eu en eux qu’une
(1) Dialogue avec Tryph., $ 8.
(2) Dialogue avec Tryph., $ 8.
(3). ATRÉNAGORE, Supplicalio pro Christ., édit. Otto, $ 7, 9. — S. THÉOPn., Ad Aulolycum, 1, $ 9.
(4) S. Jusrin, Apolog., loc. citat.
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lueur de cette raison répandue dans le monde, et dont tous les hommes participent (1). Elle repose sur la foi; mais la foi est un des éléments de la nature humaine. C’est par la foi que la plupart des hommes se conduisent, et c’est, pour la plupart, l’unique fondement de leurs opinions et de leurs croyances (2). Cette science répond d’une manière très-certaine à toutes les questions qui peuvent intéresser l’homme ; cependant, elle a moins pour objet de satisfaire une curiosité oisive et de nourrir de vaines disputes de mots, que de régler la vie : « Le chris- « tianisme, dit Athénagore, consiste dans la pratique, plu- « tôt que dans la spéculation. » Et Tatien : « À quoi bon « les discours, quand les œuvres manquent ? » Et saint Théophile, au commencement de son premier entretien avec Autolycus: « Le véritable ami de la vérité ne se laisse « pas prendre aux discours parfumés de miel ; il cherche « au-delà des paroles lés faits et les actes. » Le vieillard qui convertit saint Justin faisait entendre la même vérité, quand il lui reprochait de s'attacher plus aux discours qu’à l’action (3). C’est un point sur lequel les premiers docteurs de l’Église ne se lassent pas d’insister.
« Y en a-t-il, dit Athénagore, parmi ceux qui excellent « à résoudre les syllogismes, à expliquer les étymologies « des mots, à distinguer les homonymes et les synonymes, « et se promettent de si beaux résultats de toutes ces sub- « tilités, y en a-t-il dont l’âme soit si bien réglée, que non « seulement ils se gardent de haïr leurs ennemis, mais « encore les aiment, non seulement ne maudissent pas « ceux qui les maudissent, ce qui est déjà d’une âme mo-
(1) S. Justin, Apolog. I et IT, pass. loc. cit. (2) S. THÉoOP4., Ad Aulolycum, |, 7, 8.
13) S. JusTix, Dialogue avec Tryph., loc. cit.
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dérée, mais les bénissent, et prient pour ceux qui les poursuivent et qui veulent attenter à leur vie? Mais ceux qui s’épuisent à la recherche de si misérables questions, et ne font nul scrupule de mal faire, montrent bien que toute leur science consiste dans les paroles, et n’a nul rapport à la pratique. Chez nous, au contraire, on trouvera des ignorants, des manœuvres, des vieilles femmes, incapables, peut-être, de faire voir par des paroles Vutilité de notre doctrine, mais qui prouvent son effcacité par leurs actions. Ils ne savent pas faire de beaux discours, mais de bonnes œuvres (1). » Et saint Cyprien : « Nous sommes philosophes, non en paroles, mais « en actions; nous ne savons pas bien parler, mais bien « vivre (2). »
La doctrine chrétienne ne dédaigne pas de donner des preuves : elle en présente, au contraire, de plusieurs sortes, et si elle s'adresse aux ignorants, elle satisfait aussi les savants. Parmi ces preuves, les unes sont tirées de l’autorité de son fondateur, les autres du caractère de son enseignement, plus complet, plus épuré et plus sublime que l’enseignement des philosophes (3) : les autres, enfin, de la manière de vivre de ceux qui l’ont embrassée (4), laquelle est un éclatant témoignage de sa vérité.
Enfin, la doctrine chrétienne ne demande pas à la raison de plus grands sacrifices que les autres sciences hu-
ARARARRARER ARR 2
(1) ATRÉNAGORE, Supplic. pro Christ., $ 11, édit. Otto, p. 50, #2.
(2) « Nos philosophi non verbis sed factis sumus..… non loquimur magna sed viyimus. » (De bon. patient. sub init.)
Minucius Félix dit de même (Octav., 58, 8): « Non loquimur magna sed vivimus. »
\3) S. JUSTIN, Apolog. Il, $ 10, p. 192.
(#) S. JusTiN, Apolog. 1, 8 14, p. 36.
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maines. Ses récits sont plus moraux et plus raisonnables que les traditions religieuses des païens, et ses dogmes, loin de heurter la conscience du genre humain, répondent à ses exigences les plus légitimes et sont en outre, fort analogues à ce que les meilleurs d’entre les philosophes ont enseigné. Selon saint Justin surtout, la doctrine chrétienne est une doctrine essentiellement rationnelle. Elle est le produit vivant de la raison même. Elle est divine, sans doute, puisque la raison, dont elle est l’expression parfaite, est divine ; mais la philosophie aussi est divine en tant qu'elle est une émanation partielle de cette même raison.
Ce qui constitue une science, je le sais, c’est le libre exercice de la raison, s’appliquant à certaines questions, et tirant ses solutions d'elle-même.
A-t-on donc le droit de nier que la doctrine chrétienne soit une science, de ce qu’elle a pour fondement l’autorité de la parole divine, se manifestant par l’enseignement des prophètes et par l’enseignement du Christ ? Les prophètes ont enseigné, — nous avons appris, — le Verbe a dit. — Telles sont, en effet, les formules qu’on rencontre à l’origine de tous les dogmes chrétiens, au Ile siècle comme plus tard, et nul docteur ne songe à soumettre à l'examen la valeur de la révélation, et l'autorité de la parole divine. « Les prophètes, dit saint Justin, sont au- « dessus de toute démonstration; ils ont été les fidèles « témoins de la vérité (4). » Et la parole du Christ, comment oser la contrôler? Comment la raison humaine pourrait-elle mesurer la raison divine ?
Cependant, ce n’est pas à l’aveugle, selon les apolo-
(1) S. JUSTIN, passage cité.
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gistes, qu’on ajoute foi aux révélations des prophètes et du Christ. L’accomplissement de ce qu’ils ont prédit est une garantie et une confirmation de la foi, et comme une démonstration de fait de la vérité de leurs enseignements (1); et, d'autre part, les miracles qu’ils ont opérés sont une éclatante attestation de leur mission et de leur caractère (2).
Dec plus, comme le Christ est la raison même, croire au Christ, obéir au Christ, vivre selon les préceptes du Christ, c’est proprement croire à la raison, c’est obéir à la raison (3), c’est vivre conformément à la raison ; et cela est si vrai, que, selon saint Justin, ceux des païens et des juifs qui ont bien vécu méritent le nom de chrétiens, et ceux qui ont aimé la vérité et qui l’ont recherchée ont connu le Christ en partie (4).
Remarquons, en outre, que la révélation (qui, considérée dans sa source substantielle, est déjà réputée identique à la raison) s’applique à des questions qui, aux yeux des apologistes, ne sont ni nouvelles ni impénétrables à la raison humaine, et sur lesquelles la libre réflexion pouvait s'exercer, et s'était même exercée déjà. Cela est si vrai, que les apologistes, et particulièrement saint Justin et Athénagore, déclarent ouvertement que la doctrine chrétienne, loin d’être opposée à la philosophie profane,
(1) Ta dé amo6dvra nai œrobaivorra ébavayxaber auvrifeoûar rois Ada Anpévors à adTüv. (Dial. avec Tryph., $ 7, p. 30. —S. JusTiN, Apol. I, 8 32. — ATHÉNAGORE, Supplic. pro Christ ,$ 9, p. 42.)
(2) S. Jusrin, Dialogue avec Tryph., $ 7, p. 30 ; $ 69, n. 240; $ 39, p- 130; $ 11, p. 42.
(3) Écuév mévra mavruyod Guoror xai ioo, Gouhebovre ré À0yo xai oùx &pyovtes ædToÙ. (ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., $ 35, p. 180.)
(4) S. Jusrix, passim, passages cités.
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est souvent d'accord avec elle; que, sur certains points, ses solutions sont analogues; sur d’autres, tout à fait semblables. |
La doctrine chrétienne, au Ile siècle, se donne donc bien, il est vrai, pour une doctrine révélée; mais la révélation n’exclut pas un développement rationnel plus ou moins libre, plus ou moins hardi et original : elle n’exclut pas les arguments et les preuves purement rationnelles. Au Ile siècle, entre les mains des apologistes, la doctrine chrétienne est exposée comme un système de philosophie ordinaire. La critique, la discussion, l’argumentation, sont les bases sur lesquelles on l’appuie, encore plus que sur la révélation. Pour les dogmes déjà reconnus, acceptés, étabhs par les philosophes, cela est évident. Cela ne l’est pas moins pour les dogmes qui appartiennent plus spécialement au christianisme.
Saint Justin et Tatien, par exemple, enseignent que l’âme est mortelle de sa nature (1). Est-ce parce que les prophètes Hébreux ou le Christ l’ont enseigné? Non pas, à ce qu’il semble, car cet enseignement — à supposer qu’il se trouve dans les Prophètes ou dans les Évangiles — n’est pas d’une grande clarté, puisqu’Athénagore professe qu'elle est immortelle (2). Cette opinion de saint Justin et de son disciple est plutôt fondée sur certains principes mé-
(4) S. Jusrin, Dfal. avec Tryph.. loc. cit. — TATIEN, Orat. ad Græcos, $ 13, p. 58. — OÙx éctev GÜavetos, &vôpes Em, % WyN xa0” éxuriv, Gvnrn dé. (Ibid., $ 13, p. 66.)
(2) Kai Gon xa0” éœutés, oç afdvaros oùca, loyers riveirar ÿuyn. (ATHÉNAG., Supplic. pro Christ, $ 27, p. 144.)
EC yap mäca xouwvaç n Tüv avôporov poor x Vuyñc àGavarou xœi Trou XOTA YEVETLV QUTA uvapuonbévros capaTos Éyer Thy GUGTRAIV. (ATHÉNAG., De Resurrect., $ 15, p. 246.)
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 275
taphysiques que sur une tradition littérale. Puis, lorsqu'ils professent l’un et l’autre que Dieu veut que l’âme, créée et par conséquent mortelle par essence, survive au corps et soit en effet immortelle, c’est encore sur des principes métaphysiques, c’est-à-dire sur la Raison, qu’ils se fondent plutôt que sur une révélation expresse.
Il en est de même pour la doctrine de la résurrection des corns. Aucun point de l’enseignement chrétien ne choquait davantage les savants, et n’attirait sur les partisans de la religion nouvelle plus de raïlleries et de sarcasmes. Tous les apologistes du Ile siècle professent fort clairement ce dogme. Sans doute le Christ l’a enseigné trèsimplicitement en annonçant qu’il viendrait juger tous les hommes. Mais cela ne suffit pas. Saint Justin, Tatien, saint Théophile, Athénagore surtout, prétendent prouver que ce dogme, qui est un scandale pour les philosophes, est fondé en raison. Ils remuent le ciel et la terre pour trouver des arguments et l’asseoir sur une démonstration rationnelle irréfutable. Quelle théorie philosophique fut jamais discutée avec plus de zèle, expliquée, analysée, confirmée par des arguments plus subtils et plus laborieusement cherchés ? Les analogies, les inductions, les exemples, toutes les armes que la raison humaine peut fournir pour établir une démonstration, et conduire à la certitude rationnelle, sont tour à tour employées par les docteurs chrétiens. Athénagore va jusqu’à alléguer, à propos de la résurrection des corps, l’opinion des philosophes païens, et déclare expressément que ce dogme ne répugne en rien aux principes de la métaphysique de Pythagore et de Platon (1).
(1) Ore pévrot où xaf” fuäs pévay dvacrhaste va cupata, &x xal
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Ainsi, à même où elle innove, la doctrine chrétienne atteste la raison plus encore que la révélation; et quand elle fait appel à la révélation, ce n’est souvent qu’après avoir parcouru une longue série d'arguments, comme s’il n’y avait plus rien à prouver et que la pleine lumière fût faite. Par exemple, Athénagore établit d’abord démonstrativement l’unité de Dieu, puis il allègue Pautorité des prophètes inspirés : « Si notre croyance, dit-il, ne re- « posait que sur de semblables raisons, on pourrait penser « que notre doctrine est purement humaine; mais les pa- « roles des prophètes confirment nos arguments (4). »
Dans toutes les Apologies du ITe siècle, on peut distinguer trois parties: une justification ou défense proprement dite de la doctrine nouvelle, une exposition dogmatique de cette doctrine, et une critique des systèmes philosophiques ou des mythes religieux du paganisme.
Ces trois parties sont en général confondues, car les Apologies ne sont pas des œuvres d’un art achevé. L'ordre et la méthode y font généralement défaut. L’auteur mêle le plus souvent lexposition, la défense et l’attaque ; car en exposant il compare, et la critique est un moyen de défense. |
Composés à peu d'intervalle les uns des autres, dans un espace de temps qui ne dépasse guère vingt-cinq ou trente ans, les écrits apologétiques du Ile siècle sont fort sem-
xaræ noloùç Tüv œuocépuv, mepispyov éri Toù æapovros Océxvuen. (ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., $ 36, p. 182.)
OÙ y2p xwhver xart Tv IluÜæyoper xai Toy [Likrove, yevouévne Täs Ota}UTENG TOY GHUATUV, ÉË Gv Thv GOYNY CUVÉCTN ERO TOY RUTOY AÛTA xœi ralv ouothve. (Id., tbid.(
(2) ATHÉNAGORE, Supplic. pro Christ.; 8 9, p. 42.
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 277
blables. Les apologistes chrétiens de cette époque ont rencontré dans la même société, à Rome ou en Asie, les mêmes préjugés, les mêmes rumeurs absurdes ou odieuses, et les mêmes accusations semées contre les chrétiens, et y ont répondu de la même manière. C'est presque dans les mêmes termes qu’ils ont protesté contre l'esprit d'exclusion qui les frappait, et qui paraissait une sorte d’anomalie au milieu de la tolérance complaisante dont jouissaient sur toute l’étendue de l’empire les religions les plus diverses; c’est dans les mêmes termes qu'ils ont réclamé pour leur philosophie, comme ils l’appellent, le droit de cité dans le monde romain ; c’est. dans les mêmes termes qu’ils ont répondu aux accusations d’athéisme, d’impiété, de nouveauté scandaleuse, d’hostilité aux lois de l’État, de débauches secrètes, d’homicide et d’inceste. Entendre saint Justin sur ces différents points, c’est entendre Tatien, Athénagore, saint Théophile, et sans doute aussi Apollinaire d’Hiéraple et Miltiade, dont nous ne connaissons que les noms.
L’Apologie de Méliton de Sardes, si du moins on peut la juger d’après le fragment récemment découvert dans un manuscrit syrlaque, est un peu différente.
C’est plus qu’une défense, c’est une sorte de sermon. La justification et l’exposition proprement dite de la religion chrétienne n’y tiennent pour ainsi dire aucune place. Si nous avions l’œuvre entière, nous aurions quelque droit de nous étonner du silence de Méliton sur la personne du Christ, sa naissance, son incarnation, son enseignement, en un mot sur l’accomplissement en sa personne des espérances et des prophéties messianiques. Telle qu’elle est, cette Apologie contient une théologie que la philosophie pourrait revendiquer, avec une critique du poly-
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théisme qui rappelle tantôt l’evhémérisme (4), tantôt les traits de la polémique un peu superficielle de l'Épitre à Diognète (2).
Méliton demande à Marc-Aurèle de défendre les chrétiens des brigands qui les poursuivent de toute manière, les pillent, les dépouillent et les tuent sans forme de procès ; et de plus, associant l’avènement et la grandeur de l’empire à l'avènement et au progrès du christianisme, il paraît attendre de Marc-Aurèle non seulement la clémence dont son père et son aïeul lui ont laissé l'exemple, mais les sentiments de sympathie que méritent la doctrine chrétienne et ceux qui l’ont embrassée, et plus encore,
(1) Voyez le curieux passage de la version du syriaque en latin par M. Ernest Renan, qui commence par ces mots : « Ego vero dico quod jam dixi eos imogines regum mortuorum adorare. » (Meltonis, episcopi Sardium, Apologiæ ad Marcum Aurelium imperatorem fragmentum, p. 7. (Texte et trad. tirés à part du Spicileg. Solesmense. Didot, 1855.)
(2) « Si quelqu'un, abandonnant la lumière, appelle Dieu un être dif: férent de celui que nous venons de dire, il appelle Dieu une créature. Est-ce le feu ? Mais il n’est pas Dieu, puisqu'il est le feu. Est-ce l’eau ? Mais l'eau n’est pas Dieu, puisqu'elle est l’eau. Est-ce la terre que nous foulons, le ciel que nous voyous, et le soleil ou la lune, ou quelqu'un des corps célestes, qui, sans se lasser jamais, suivent le chemin qui leur a été prescrit, et ne marchent pas à leur gré dans l’espace? Est-ce l'or et l’argent qu’on appelle dieux ? Mais ce ne sont pas des dieux, puisque nous les plions à notre usage. Est-ce le bois que nous brûlons et les pierres que nous brisons? Mais comment ces objets seraient-ils des dieux, puisqu'ils servent à l’usage de l’homme ? Comment donc ne seraient-ils pas à blâmer, ceux qui dans leurs discours transforment en Dieu des choses qui ne sont ce qu'elles sont que par un acte de sa volonté? « (Melit., episc. Sard., op. cit., p. 5, 6.)
« Ces hommes ne peuvent s'élever au-dessus de la terre, ils se funt des dieux de cette terre et donnent à des choses sujettes au changement Je nom de l’être qui ne change pas; ils ne craigneut pas d’adorer
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 279
l’abandon de l’idolâtrie et un acquiescement manifeste à la nouvelle croyance (1). Il laisse de côté la thèse de tous les autres apologistes, que la doctrine chrétienne étant un développement du judaïsme et relevant des prophètes aussi bien que de Jésus, est plus ancienne que toutes les doctrines philosophiques de {a Grèce.
Il accepte franchement et ne craint pas d’avouer la situation vraie où se trouvent les chrétiens comme partisans d’un culte nouveau, et formant dans l'empire une incontestable minorité.
« Ce n’est pas une bonne excuse de l'erreur, dit-il, de « se tromper avec le plus grand nombre (2)... Personne
comme des dieux ce qui a été fait par la main de l’homme, et osent faire une image du dieu invisible. + (Melit., episc. Sard., op. cit., p. 7.)
« Insensé ! Est-ce que Dieu s’achète ? Est-ce que Dieu est indigent ? Est-ce que Dieu a besoin qu'on le garde des voleurs ? Comment donc l'achètes-tu comme un esclave, et l’adores-tu comme un maître? Comment le supplies-tu, comme s’il était riche, et lui donnes-tu comme s’il était pauvre ? » (Melil., episc. Sard., op. cit., p. 14.)
« Élève-toi donc au-dessus de ceux qui se prosternent à terre, et baisent des pierres, et livrent leur nourriture en proie à la flamme, et approchent leurs vêtements des idoles, et qui, doués de sentiment, adorent ce qui est insensible, et, toi, offre des prières incorruptibles au Dieu incorruptible pour ton âme incorruptible, et alors tu sentiras ta liberté. » (Melit., episc. Sard., op. cit., p. 14.)
(1) « Tu vero mens libera et cognitor veri si reputaris, stude ut talis sis in anima tua... Recordare te esse hominem et crede in eum qui vere Deus cest, et ad eum aperi mentem tuam, et ipsi commenda animam tuam, et ipse potest tibi dare vitam æternam quæ non moritur; omnia enim potest. Keliqua vero æstimanda sunt tibi pro eo quod sunt : imagines ut imagines, sculptilia ut sculptilia ; et cave ne illud quod factum est ponas loto ejus quod non factum est. » (Melif., episc. Sard., p. 10 et p. 11.) | (2) « Sunt enim homines qui iniquitatem justitiam vocant, et existimant justitiam salvam esse, quando homo cum plerisque errat. Ego vero
280 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
Ca
sans doute ne peut accuser l’aveugle de ne pas marcher droit... Mais maintenant qu’une voix s’est fait
« entendre par toute la terre, annonçant le vrai Dieu, et « que les yeux de tous les hommes ont été ouverts, ils « sont sans excuse, ceux qui, à cause de la multitude avec
laquelle ils se trompent, rougissent de marcher dans le vrai chemin (2)... Si après le lever du jour l’homme ferme les yeux pour ne pas voir, il marche droit à l’abime. Quelle est cette fausse honte de ne pas vouloir quitter l’erreur de la foule ! Il vaudrait mieux persuader aux autres de nous suivre dans la bonne voie (et quel plus grand service un prince peut-il rendre à son peuple que de l’éloigner de l’erreur !), et s’ils ne le veulent pas, retirer son àme du milieu d’eux (3). »
Qu'importe l’antiquité d’une religion ? Ce n’est pas l’âge
des croyances qu’il faut considérer, mais la vérité seule.
Il est des hommes qui disent : Nous vénérons les traditions que nos pères nous ont laissées. Pourquoi donc
« ceux auxquels leurs pères ont laissé la pauvreté s’ef-