CHAPITRE VIII
Justin croyait à la philosophie, estimait les vrais philosophes; il associa même les plus nobles d'entre eux aux destinées du christianisme, comme victimes des mêmes persécuteurs. Il fut dénoncé par un philosophe, et son martyre (ï65 ou i66) marque les premières années du règne de Marc-Aurèle, l'empereur philosophe (161-180).
De l'empereur, il attendait mieux ; il croyait à sa justice. Mais son adversaire, Crescens, n'avait du philosophe que le nom. Après avoir raconté le martyre de saint Ptolémée, au début de sa seconde Apologie, Justin continuait^ : « Moi aussi, je le sais, je suis exposé aux intrigues de quelques-uns de ceux que j'ai nommés (les démons) et à être conduit en prison, à tout le moins [dénoncé] par Crescens, l'ami du bruit - et le van-
1. C'est l'ordre d'Eusèbe qui met le chapitre VIII aussitôt après le ch. H. M. Pautigny Fa rétabli.
2. Par un jeu de mots, Justin le nomme philopsophe. au lieu de philosophe .
tard. Le nom de philosophe ne convient pas à un homme qui vous accuse en public, alors qu'il ne vous connaît pas, qui traite les chrétiens d'aihées et d'impies, pour plaire à une multitude égarée. S'il nous poursuit, sans avoir lu les enseignements du Christ, c'est un infâme, il est moins excusable que les ignorants : eux, du moins, souvent se gardent de juger et de calomnier ce qu'ils ne connaissent pas. S il les a lus, il n'en a pas compris la grandeur; s'il Ta comprise, c'est pour n'être pas soupçonné d'être chrétien qu'il se conduit ainsi... Je lui ai proposé sur ce sujet des questions; je l'ai interrogé ; or, j'ai pu me convaincre, je veux que vous le sachiez, qu'il n'en sait pas le premier mot. Pour prouver ce que j'avance, si vous n'avez pas eu connaissance de nos discussions, je suis prêt à l'interroger de nouveau devant vous ; ce serait aussi faire œuvre de souve-
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La robuste confiance de Justin devient de l'illusion. Il avait donc rédigé comme un mémorandum de ses disputes avec Crescens. Il s'imaginait que l'empereur — Antonin ou Marc-Aurèle ou Vérus — avait pris la peine de le lire, ainsi que les principaux dignitaires de l'Etat. « Si vous avez eu connaissance de mes questions et de ses réponses, vous avez pu voir qu'il ne sait rien de notre doctrine. » Et ici, un dernier appel à So* crate. Crescens méprise la belle parole de Socrate : « La vérité doit passer avant l'homme ». Mais il
T. Il Apol. VIII (m).
est irïipossible qu'an cynique, qui place la fui dernière dans rindlfférence, connaisse un autre bien que rindlfférence K )>
Crescens, confondu publiquement, quitta la discussion des idées pour ce qu'on nomme aujourd'hui l'action directe. Il dénonça Justin. Le fait est attesté par Tatien, disciple de Justin, encore que d'une manière obscure : « Crescens, qui avait fait son nid dans la grande ville, surpassait tout le monde par ses vices contre nature el était très adonné à l'avarice. Lui donc, qui conseillait le mépris de la mort, craignait lui-même tellement la mort qu'il intrigua pour le conduire à la mort, sans doute comme au plus grand mal [qu'il puisse lui faire] -, » Eusèbe cite ce texte dans son Histoire de l'Église, et aoute que telle fut en effet la cause du martyre de saint Justin. Nous n'avons pas le droit de lui donner un démenti. Si les Actes du martyre sont muets sur ce point, c'est que Crescens préféra rester dans l'ombre. Le rescrit d'Hadrien exigeait qu'il soutint l'accusation, mais le préfet de Rome était libre d'agir à sa guise. Ce préfet était Rusticus, encore un philosophe ; c'est lui qui avait mis dans les mains du jeune César Marc-Aurèle les Entretiens d'Épictète et l'avait gagné ainsi à la philosophie stoïcienne. Qu'on joigne à ce nom celui de Fronton, le maître bien-aimé de Marc, qui porta en