Deutéronome , xxxii
LES ORIGINES DE SAINT JUSTIN. SA CONVERSION. l:î
proches de Naplouse, ne manquaient pas d'endroits solitaires. C'est là qu'il rencontra le mystérieux vieillard qui devait lui enseigner la véritable philosophie*.
Ce vieillard est-il, comme on l'a cru, un simple personnage de dialogue, chargé de représenter les idées de Justin lui-même lorsqu'il fut en pleine possession de la doctrine chrétienne? M. Puech a signalé dans Lucien, quelques années plus tard, un vieillard qui remplit un rôle analogue^. Mais Justin, qui avait en mémoire les dialogues de Platon, savait qu'ils ne mettaient guère en scène que des personnages réels, et il eût dû éprouver quelque scrupule, lui si sincèrement vrai, à pousser aussi loin la fiction. Son vieillard, s'il n'est pas nommé, n'est pas dépourvu de caractères individuels. Ce n'est point le chrétien que Justin fut toujours, chrétien pénitent, mais, s'il est permis de le dire, philosophe impénitent. Le vieillard, dès les premiers mots, manifeste sa défiance envers la philosophie. S'il n'était qu'un symbole, ce serait le symbole du christianisme, absorbé jusque-là dans son œuvre pratique de salul, et rencontrant la spéculation rationnelle. Au lieu de lui faire bon accueil, il ne songerait qu'à marquer l'insuffisance de la philosophie et la supériorité de la révélation. Justin, lui, se demandera plus tard s'il n'y a pas
1. D'autres ont cru qu'à ce moment Justin était déjà à Éphèse.
2. Dans Hennotiine^ composé vers iG5; Puech, Les apologistes grecs, p. 3i4.
quelque parti a tirer des travaux des anciens philosophes. Le vieillard leur est trop indifférent ou même hostile pour être en tout le porte-parole du philosophe converti. C'est donc une personnalité distincte et très probablement réelle.
L'entretien qui se poursuivit entre ces deux personnes n'est point aisé à résumer.
En effet le vieillard joue le rôle de Socrate, interrogeant un adversaire ou un disciple, et le conduisant insensiblement à une contradiction qui devient enfin manifeste. Mais il s'en faut qu'il ait la dextérité de ce rude jouteur.
Toutefois on se rend compte de sa méthode. Avant d'exposer les titres de la révélation chrétienne, il ébranle la confiance du jeune philosophe en ses maîtres, Platon et Pythagore, et l'oblige à confesser qu'ils ont trop présumé des forces humaines.
Au début, soit qu'il prétende imiter jusqu'au bout la tactique de Socrate feignant de concéder l'avantage à ses adversaires, soit qu'il ait eu réellement à cœur de maintenir les droits de la pensée, Justin refuse de se contenter d'une action qui n'aurait pas le raisonnement pour base.
« C'est donc, dit le vieillard, le raisonnement et non pas l'action et la vérité que tu aimes; et tu n'essaies pas d'être un pratique, plutôt qu'un sophiste? »
A quoi le jeune homme répond que « sans la philosophie et la droite raison, il ne peut y avoir de sagesse pour personne ».
« Mais alors qu'est-ce que la philosophie, reprit-il, et le bonheur qu'elle procure?...
— La philosophie, répliquai-je, c'est la science de l'être et la connaissance du vrai; et le bonheur, c'est la récompense de cette science et de cette sagesse. ))
Et en effet toute philosophie se donne comme la science de l'être.
Mais qu'entend-elle par l'être? La discussion eût pu se prolonger longtemps. Le vieillard court au point décisif. « Qu'appelles-tu Dieu? » Et Justin de répondre : « Ce qui est toujours le même et de la même manière et cause de l'être pour tous les autres, voilà Dieu. »
Un chrétien n'avait rien à dire à cette définition, si le nom de définition convient à ce que nous balbutions de celui qui est l'Infini et l'Absolu, autres termes obscurs, simple élan de notre esprit vers sa perfection suprême. On est même étonné que Justin ail tiré de Platon une doctrine aussi ferme. Des critiques modernes ont contesté que le maître se soit élevé si haut. Son idée du Bien dans la République est-elle la même chose que le Père et le créateur du Timée ? On doute, et à plus juste titre, que ce créateur soit vraiment la cause de tout l'être, puisqu'il ne tire pas le monde du néant, mais d'une autre chose, si vague qu'elle soit. Et puis ce n'était pas assez d'être parvenu à cette haute notion de la nature divine, si on la partageait entre plusieurs dieux. Or, après Platon, Plutarque et tous les platoniciens du 11^ siècle admettaient l'existence d'autres
dieux, et consentaient h rendre un culte aux dieux du vulgaire. C'est ce que saint Paul avait condamné, et le vieillard, raisonnant comme l'Apôtre, eût pu dire au jeune philosophe : Alors pourquoi n'adores-tu pas ce Dieu seul? Mais il avait affaire à un esprit très dégagé du culte extérieur, n'aspirant qu'à la contemplation des choses divines, et c'est pourquoi il ne s'arrêta pas à la polémique courante des chrétiens contre le paganisme. Le mieux était de s'enquérir du fondement de son espérance. Les philosophes ont-ils donc vu Dieu ? Et si on le voit par l'esprit, est-ce une propriété de tous les esprits, ou seulement de ceux qui sont vertueux et justes? Ces questions étaient embarrassantes. Elles l'étaient surtout pour un platonicien enchaîné, par l'autorité du maître, au système fantaisiste de la métempsycose renouvelé de Pythagore. Les mêmes âmes, susceptibles de voir Dieu, risquaient de devenir aussi les âmes des animaux, auxquels on ne pouvait décemment accorder ce privilège. Personne ne soutenait sérieusement avoir vu pendant sa vie le Dieu suprême des philosophes. L'avaiton vu après avoir achevé une existence antérieure? Nul n'était en mesure de l'affirmer, puisque toutes les âmes devaient boire les eaux de l'oubli avant d'occuper de nouveaux corps.
La métempsycose faisait la partie belle au vieillard. Après s'être complu à montrer que les âmes, au cours de leurs transmigrations incessantes, étaient peu aptes à voir Dieu, il reproche a Platon de les avoir conçues trop semblables
à Lui. Leur incoriuplibilité supposait qu'elles étaient éternelles, non seulement parce qu'elles devaient exister toujours, mais encore parce qu'elles avaient toujours existé.
Pour mieux creuser l'intervalle qui sépare Dieu de tout autre être, il enseigne que les âmes, créées par Dieu, ne sont pas immortelles de leur nature, mais seulement par un décret divin. Dieu seul est véritablement l'Être et la Vie. Hors de lui, tout est périssable, et de même que l'âme est séparée du corps, ainsi l'esprit de vie pourrait, si Dieu le voulait, être séparé d'elle.
Au premier aspect, cette doctrine sur l'âme diffère beaucoup de celle que nous professons. Entre ces deux positions : âme éternelle etîncréée, âme créée et périssable de sa nature, l'Église a pris le juste milieu et enseigne, avec le suffrage de la raison, que l'âme est créée et cependant immortelle. Peut-être le vieillard a-t-il voulu dire que l'âme, créée dans l'homme par le souffle de Dieu, n'avait pour ainsi dire qu'une existence empruntée. Toujours est-il que cette affirmation, probablement exagérée, de la caducité de l'âme, fit une vive impression sur Justin. Il comprit que c'était sottise à la créature d'essayer de forcer le secret où s'enveloppe le Créateur, et que notre intelligence est trop débile pour embrasser cet objet infini.
Le vieillard conclut en exprimant cette double vérité qui a toujours été professée par l'Eglise :