‹ Saint Justin, philosophe, martyrChapitre 19 sur 106 · I. Mémoires.., Il, p. 38 j · texte numérisé non relu

I. Mémoires.., Il, p. 38 j

daïsnie, qui fut mis à mort a la suite de la révoile de Bar-Gochébas ? Le nom est certainement le même, car Tryphon est une forme grecque de rhébreu Tarphon. Mais si Justin a connu de réputation le maître juif, et s'il a jugé à propos de le prendre pour adversaire, c'est donc que le dialogue -n'est en cela qu'une fiction, car le caractère et la vie de R. Tarphon ne se prêtent guère à un épisode comme la dispute d'Ephèse.

Ce qui importe d'ailleurs beaucoup plus, c'est de savoir si Tryphon est un véritable représentant du judaïsme, ou si ce n'est qu'un homme de paille, l'adversaire complaisant qui fait des objections avec le secret désir de les voir correctement réfutées. Et si c'est un jouteur qui se bat pour tout de bon, quelle est sa situation dans le judaïsme? estce, comme on l'a dit, un juif helléniste, disposé à faire des avances à la culture gréco-romaine, ou un juif déterminé à se retrancher derrière la Haie de la Loi, sans compromission aucune?

Or Tryphon n'est pas plus helléniste que certains juifs de nos jours, fort engoués delà beauté grecque, mais beaucoup plus préoccupés des intérêts de leur race. Il l'est encore moins, si l'étalage de ses sympathies pour la philosophie n'est en effet qu'une façon agréable de s'introduire auprès d'un philosophe.

Dans tout le reste du dialogue, il n'y a pas le moindre indice que Tryphon ait conservé quelque chose de la largeur d'esprit des juifs d'Alexandrie, de celle même qui comportait, comme chez Phi- Ion, un attachement très strict a la Loi.

Chez ceux-là aussi, rhellénîsme n'était qu'un vernis, mais ils aimaient à s'en parer. En Palestine, on avait vu de près le danger d'apostasie, au temps d'Antiochus Epiphane, et on appréhendait encore au temps d'Hérode la séduction des usages, des lettres et de la philosophie des Grecs.

Des habitués du gymnase ne pouvaient s'accommoder de la circoncision ; en sortant du théâtre on se laissait entraîner aux processions de Bacchus. Le judaïsme palestinien avait jugé plus sûr de couper tous les ponts. Depuis la ruine de Jérusalem, il s'était enfermé dans la Tradition et dans la Loi.

Or c'est ce que Justin sait parfaitement bien. Tryphon est bien le Rabbin classique, le maître du Talmud dont les décisions font loi et qui a droit à l'obéissance. Usant d'ordinaire envers le christianisme de la tactique qui préserva les Juifs de l'idolâtrie, il n'eût pas dû accepter la discussion ; il le sait, et il le dit. Son exégèse est précisément celle qui a prévalu dans les écoles. Les détracteurs récents de Justin auraient dû, en bonne justice, lui tenir compte de ce mérite peu commun : il est parfaitement au courant de l'exégèse juive, tandis qu'aujourd'hui encore, c'est à peine si des critiques chrétiens pénètrent dans ce labyrinthe. Et, en effet, c'est un juif, M. Goldfahn, qui a pris la peine de constater que dans la plupart des cas les allégations de Justin sont confirmées par les divers écrits rabbiniques. Son information n'est jamais en défaut. Si donc dans quelques cas le contrôle est impossible, il n'est que juste de s'en rapporter a lui.

Tryphon, que ce soit ou non le Tarphon de l'histoire, est donc un juif authentique, un maître religieux de ce peuple vaincu qui vit dispersé mais reste uni en esprit dans la citadelle de la Loi. Sa lutte avec Justin est le premier engagement d'une longue série de controverses, toujours les mêmes. Si les hérésies disparaissent ou se transforment, le juif n'a guère changé ; formé par sa Loi immuable, il a toujours les mêmes difficultés à croire.

Je n'ajoute pas : la même haine du nom chrétien, car je ne veux pas sortir du second siècle ; or Justin n'a certainement pas calomnié les j.uifs de son temps en leur reprochant d'être les principaux instigateurs de la persécution. Son zèle pour le salut de leurs âmes n'en est que plus touchant, car il savait, ce que les découvertes récentes nous ont appris, que les Nazaréens ou chrétiens étaient maudits trois fois le jour par les juifs dans leurs prières : « Que les Nazaréens et les hérétiques périssent en un instant, qu'ils soient eiïacés du livre de vie et ne soient pas comptés parmi les justes^. )>

L'intolérance, qu'on a si souvent reprochée à l'Eglise, n'a jamais été jusqu'à souhaiter la perte éternelle de personne ! Justin, si bien informé sur ce point, savait encore que les juifs étaient les principaux artisans des imputations atroces lancées contre les chrétiens : « Vous avez désigné des émissaires choisis et les avez envoyés de

Page 1