‹ Saint Justin, philosophe, martyrChapitre 35 sur 106 · Voir ch. VI · texte numérisé non relu

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pensée dans des termes tels, que la Sagesse paraissait se distinguer de lui, comme s'il l'avait engendrée. On ne voit pas très clairement si ce n'est là qu'une personnification poétique d'un attribut divin, ou si la Sagesse se distingue comme une personne. Ce qui est tout à fait certain, c'est qu'elle n'est rien de créé et n'appartient pas au monde. Elle paraît bien plutôt collaborer à l'œuvre de Dieu, où elle se complaît, pendant que Dieu se complaît en elle. Ce n'est pas ici le lieu de signaler l'imperfection de la traduction grecque qui a causé beaucoup de difficultés aux Pères de l'Église, défenseurs de la consubstantialité du Verbe. Saint Justin, nous le verrons, s'est tenu sur ses gardes, guidé par sa foi en la divinité de Jésus-Christ. Dans la controverse juive, il avait bien le droit de demander à Tryphon ce qu'il pensait de ce passage, qui prélude si heureusement à la doctrine du Verbe, issu de l'intelligence du Père.

La Bible offrait un autre appui très solide dans les prophéties d'Isaïe sur un être surnaturel qu'il a nommé Emmanuel et qui devait naître d'une Vierge. Justin concentre toute son application à prouver qu'Isaïe a bien dit « une Vierge » et non point (( une jeune personne », tout en relevant aussi les autres circonstances merveilleuses qui mettent l'Emmanuel, « Dieu avec nous », dans un ordre surnaturel.

La prophétie obligeait donc le juif à croire à la conception surnaturelle, et ce dogme suggérait la préexistence et la divinité du Christ. Voilà pourquoi Tryphon défend avec tant d'acharné-

ment la traduction du juif Aqulla, et pourquoi Justin le presse, le met au défi de trouver dans l'histoire d'Israël le héros issu d'une origine aussi miraculeuse et investi d'une si haute dignité. L'évangile le lui montrait en Jésus-Christ.

Il fut un temps où les Juifs avaient été moins délibérément hostiles à ces idées mystérieuses, mais qui nous semblent dignes de Dieu, d'une fécondité intérieure et intellectuelle. Ils ne refusaient pas de nommer la Parole de Dieu, non pas il est vrai comme une personne distincte, mais du moins comme une personnification qui tenait la place de Dieu.

Dans les livres d'Hénoch, dans l'apocalypse d'Esdras, le Messie existait auprès de Dieu avant de paraître sur la terre. Mais, très probablement en haine du christianisme, on avait renoncé à ces spéculations qui eussent pu fournir aux chrétiens un point d'accord. Il n'y avait donc plus en présence que la monade divine absolument une, et ses créatures, anges ou hommes. Peu disposé à s'incliner devant un Messie souffrant, Tryphon eût cru blasphémer en donnant au Messie le nom de Dieu. Au lieu de se rapprocher du christianisme, le judaïsme creusait chaque jour davantage le fosse.

Cependant Tryphon avait profité de l'ouverture si franche de Justin pour s'informer sur un point que ses confrères avaient fort a cœur, même lorsqu'ils aff'ectaient de se désintéresser de ce qui se passait au sein du christianisme. C'était une digression, et c'est pourquoi nous Tavons renvoyée jusqu'ici. Les digressions sont de la nature du dia-

logue, et Platon lui-même ne les a pas évitées.

Donc les rabbins, toujours antipathiques à la propag^ande chrétienne, redoutaient surtout ses progrès parmi leurs fidèles. Des juifs, hélas ! étaient devenus chrétiens. Si Ton exigeait d'eux de renoncer à la Loi, d'adorer le Christ comme Dieu, l'énormité de l'apostasie diminuait les chances de rupture. Mais les défections ne seraientelles pas à craindre si les chrétiens étaient assez habiles pour proposer seulement aux nouveaux convertis de croire que Jésus était le Christ, sans trop insister sur sa divinité, en leur permettant d'observer la loi mosaïque, de pratiquer la circoncision, les purifications et le reste ^ ? Admets-tu, dit Tryphon à Justin, que ceux-là soient sauvés?

La question, précise en apparence, était en réalité très complexe. Que la Loi ne fût pas obligatoire, c'était certain ; on savait depuis saint Paul qu'elle n'avait plus aucune valeur. Mais les Juifs de naissance n'avaient-ils pas le droit de la pratiquer?

Les théologiens, depuis saint x\ugustin, déclarent cette pratique gravement coupable, a partir du jour où la loi nouvelle fut suffisamment promulguée. Justin, toujours conciliant, n'ose être aussi sévère. Cependant il distingue plusieurs hypothèses et plusieurs manières de voir.

Si des Juifs devenus chrétiens prétendent non seulement pratiquer la Loi, mais encore l'imposer

I. De nos jours nous avons vu un evéque anglican de Je'rusalem proposer cette tactique, affirmant qu'il e'eartait ainsi le principal obstacle à la conversion des juifs'.

aux autres, Justin lui-même les exclut du salut. Il est évident en effet qu'ils font injure au Christ, seul Sauveur des hommes, et qu'ils sont en contradiction avec le décret des Apôtres^.

Mais s'ils se bornent à observer la Loi pour leur compte? Un bon nombre de chrétiens les traitaient d'excommuniés et refusaient de converser avec eux. Justin, lui, les excuse, parce qu'il ne voit en eux que faiblesse d'esprit, attachement de routine à une loi périmée ; en somme ils ne croient pas la Loi nécessaire au salut, puisqu'ils ne l'imposent pas aux autres.

Cette solution du cas de conscience a paru trop indulgente^ puisque, au ii^ siècle, la loi nouvelle avait été promulguée partout dans le monde romain. Cependant on peut excuser saint Justin. Il avait habité la Palestine, où les Juifs devenus chrétiens et pratiquant encore les rites juifs étaient nombreux, surtout à Jérusalem où ils avaient la majorité.

Ce devait être aussi le cas de plusieurs communautés d'Orient. Quand les Juifs furent expulsés de la Ville Sainte, sous Hadrien, et tenus écartés d'iElia Capitolina fondée sur ses ruines, le prin-^ cipal foyer des judéo-chrétiens disparut. On était précisément, au temps de Justin, au moment de la crise qui rendit inutile cette cote mal taillée. Son indulgence répondait donc à une juste appréciation des faits. Mais elle ne s'étendait pas aux juifs prétendus chrétiens qui con-

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