‹ Saint Justin, philosophe, martyrChapitre 49 sur 106 · I. Daphné, d^Vlfred de Vigny, préface, p. xxiv · texte numérisé non relu

I. Daphné, d^Vlfred de Vigny, préface, p. xxiv

chez ceux qui prétendent le servir. C'est encore un argument, quoique instinctif, et une raison du cœur approuvée par la raison, que l'attrait exercé par ceux dont la conduite fait goûter la divine bonté.

Mais lorsque l'argument est manié et exprimé ouvertement par quelqu'un qui a sa place dans ce groupe des meilleurs, quel tact et quelle délicatesse sont requis, sous peine de froisser et d'éloigner ceux qu'on souhaiterait attirer à ce foyer de vie morale ! L'ardeur du zèle, si désintéressé qu'il soit, gâterait tout, sans beaucoup de modes^ tie, et sans cette sympathie humaine, qui est aussi un reflet de la charité divine, telle qu'elle nous est apparue dans le ChriL4 Jésus. Le tout n'est pas de dire : « Nous valons mieux que vous », mais, après avoir laissé entrevoir quelque chose des merveilles opérées par la grâce, de dire comme Jésus lui-même : Il n'y a de bon que Dieu.

Or l'invective, la menace, le mépris, cet homicide des âmes, avaient tenu une grande place dans l'apologétique juive. Incontestablement les Juifs avaient des principes de morale supérieurs à ceux des païens, mais ils ne leur ménageaient pas les comparaisons offensantes. Et pour avoir mieux raison, on plaçait dans la bouche des Sibylles, respectées des gentils, l'éloge de l'incomparable race des Juifs, seuls purs, seuls vertueux, seuls religieux. De telle sorte que ces misérables idolâtres, adonnés a tous les vices, ne seraient dignes de servir les saints qu'après une

sérieuse conversion. Encore cette conversion étaitelle désirée du fond du cœur? Trop souvent, dans le livre d'Hénoch par exemple, la haine pour le péché entraîne la haine du pécheur. C'est peutêtre pour cela que les Juifs passaient dans l'empire pour haïr le genre humain.

L'apologie chrétienne, même lorsqu'elle prit l'allure d'une polémique, se garda le plus souvent d'encourir la répulsion en sollicitant la sympathie. Si Tatien s'est montré amer et même injuste, ce n'est point h l'école de son maître qu'il s'est formé cet acre tempérament.

Et celui qui prêche la charité ne doit pas offenser la justice. 11 est bien difficile de se tenir dans le juste milieu qu'elle exige, quand on parle de la situation morale de l'empire romain et de l'action du christianisme sur ces mœurs. Trop souvent les apologistes modernes ont cédé à la tentation d'emprunter aux moralistes de carrière bu, qui pis est, aux satiriques, à Juvénal par exemple, les traits d'un tableau du genre des (( Romains de la décadence ». Ces virtuoses du style ont frappé juste. Mais ils ont choisi leurs exemples, et parmi les plus odieux et les plus malpropres. A pratiquer ces coupures, on ne jugerait pas plus favorablement la société moderne d'après les journaux, ni celle du moyen âge d'après les chroniques — et, pourquoi ne pas le dire? — d'après les sermonnaires.

Faut-il au contraire juger la société antique d'après quelques actions d'éclat? C'est sous cet aspect qu'on la présente aux enfants, en vertu de

cet admirable précepte ancien, que le plus grand respect leur est dû. Nous avons tous appris sur les bancs de l'école ces recueils qui contiennent la fleur de l'antiquité. Et nos bons maîtres chrétiens nous exposaient peut-être, sans s'en douter, à estimer plus les héros que les saints. Mais, si l'on excepte les fantoches de la Révolution française, personne n'a cru que les républiques classiques ne comptaient que des Régulus et des Décius.

11 y a les livres de morale. Dans sa Vie de saint Justirty M. Aube a composé un florilège de sentences si belles, qu'il ne voit plus ce qui restait à faire au christianisme. Mais tout cela, c'était de la morale laïque, et dans l'antiquité elle ne devait pas être beaucoup plus efiîcace que chez nous. On le reconnaît s'il s'agit du grand nombre. La morale stoïcienne, car c'est elle seule qui compte, était réservée à une élite sociale, et ordinairement les philosophes ne s'adressaient même pas à la foule. Fondée sur le respect de soi, elle ne pouvait se soutenir que par l'orgueil. La vie de Sénèque, le plus éloquent et le plus parfait des moralistes, parle autrement que ses ouvrages. Il ne sut même pas sauver l'honneur, vertu des stoïciens modernes, et Thonneur même existait-il?

En somme les humbles, artisans ou cultivateurs, valaient probablement autant que les professeurs de vertu, et l'on ne songe pas à nier que le monde ancien ait pratiqué de sérieuses vertus, domestiques et civiques. L'amour des parents pour les enfants est dicté par la nature, les enfants ne sont pas toujours ingrats, et, quand le bonheur de cha-

can était étroitement lié à celui de la cité, elle pouvait imposer de lourds sacrifices, acceptés souvent généreusement et noblement.

Mais, ce qu'on peut dire sans injustice, c'est que ces vertus baissaient. La raison morale des vieux Romains n'était plus sûre d'elle-même, depuis qu'on avait entendu les sophistes grecs traiter du bien et du mal comme de thèmes à discussion où l'on pouvait à son gré plaider le pour et le contre. Le foyer avait perdu son caractère religieux, et ne vengeait plus les injures faites au lien conjugal. Les guerres de conquêtes avaient détruit les vertus civiques en même temps que les patries, et ce qui restait de conviction avait sombré dans les guerres civiles. La restauration d'Auguste, interrompue parla démence des Césars, fut, il est vrai, reprise avec bonheur par les Antonins. Sous l'influence de la raison, les mœurs administratives devenaient plus douces, la loi se rapprochait de ce que dictait l'équité, le magistrat inclinait dans ce sens. La législation était plus indulgente pour les esclaves ; le pouvoir donnait un abri et des aliments a quelques orphelins. A lire les descriptions attendries de Renan, on croirait que le monde ancien devenait meilleur, et qu'il n'avait qu'à suivre l'impulsion donnée par Marc-Aurèle pour atteindre cette bonne moyenne dont un sage doit se contenter quand il s'agit des humains.

Mais Commode succéda à Marc-Aurèle, et le 111° siècle de notre ère montra ce qu'on pouvait attendre de vertus inspirées par la seule raison, s'exprimant par des phrases. Ce qu'il y avait de

plus inquiétant, c'est que tout avait été dit. L'humanité avait eu le temps de bâtii: sa sagesse. Un philosophe était sur le trône. Sa conclusion était une bienveillance désabusée : « C'est une nécessité de la nature que les gens de cette espèce agissent ainsi. Celui qui ne le veut pas veut que la figue n'ait pas de suc^. » Le peuple, on l'a assez dit, demandait du pain et des jeux. Marc-Aurèle présidait aux jeux : « Vaines et pompeuses processions, spectacles représentés sur la scène, défilés de troupeaux, grands et petits, combats singuliers, c'est un os que l'on jette aux chiens, de la nourriture qu'on lance aux poissons dans les viviers, ce sont des agitations de fourmis traînant leur fardeau, des fuites de souris effarées, des marionnettes qu'un fil fait aller-. » Ce dédain est élégant : des chiens, des poissons, des fourmis, des souris, des marionnettes... pauvres âmes!

Cette morale, trop laïque, pouvait-elle du moins compter, comme assez souvent la nôtre, mais sans le dire, sur le concours de la religion ? En un mot, — pour ne pas sortir de notre thème, — disons que la religion n'avait aucun ascendant moral. Depuis quelques années il est de mode d'attribuer aux cultes païens, et surtout aux mystères venus d'Orient, une véritable tentative de relever les âmes. On ne le constate vraiment que sous Julien l'Apostat, et alors il faut bien voir dans ce mouvement une contrefaçon du christianisme.

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