‹ Saint Justin, philosophe, martyrChapitre 52 sur 106 · I. I. Apol.^xï · texte numérisé non relu

I. I. Apol.^xï

a. Ibid.

laire. Justin n'apprenait rien à personne en disant modestement, ne voulant pa» se mettre au-dessus des autres : nous prenions plaisir à la débauche. Mais d'où lui est venue l'audace insigne d'ajouter : aujourd'hui la chasteté fait toutes nos délices? Non que l'Église ait jamais condamné le mariage; elle s'est contentée de le sanctifier. C'est, disonsnous souvent, l'honneur de la civilisation grécoromaine d'avoir consacré par sa législation l'unité du mariage, réprouvant ainsi la polygamie orientale. Mais il ne faut pas oublier que la législation ne connaissait d'autre mariage que celui des hommes libres, et que l'unité, déjà compromise parla liberté laissée à l'époux, pouvait être rompue par le divorce. A ce mariage instable, Justin oppose la loi du Christ, qui condamne le divorce et l'infidélité, même en pensée : « Ainsi ceux qui, d'après la loi humaine, contractent un double mariage et ceux qui regardent une femme pour la convoiter, sont également coupables devant notre maitre. Et s'il y a un nombre infini de païens qui ont quitté le vice pour se soumettre à cette doctrine, il y a aussi beaucoup d'hommes et de femmes, instruits des leur enfance dans la loi du Christ, qui sont restés purs jusqu'à soixante et soixante-dix ans : je me flatte de vous en citer des exemples dans toutes les classes ^ »

C'est le langage que tient encore aujourd'hui l'Eglise, sans forfanterie, mais avec une noble assurance. Mieux informée que personne des défail-

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lances de notre nature, elle sait aussi ce que peut opérer la grâce de Jésus-Christ. Saint Justin était si sûr de son fait, de la vie innocente de ses frères, qu'il consent, qu'il exige qu'ils soient jugés non plus d'après la norme indulgente du droit, mais d'après les préceptes du Christ. Et avec cette ouverture de cœur qu'il faut toujours nommer par son nom quand on parle de lui, il ne craint pas de mettre sous les yeux des infidèles les préceptes et les conseils de Jésus.

Les paroles du Christ sont la loi nouvelle des âmes; ce sont elles qui les éclairent et aussi qui les attirent. Justin a compris le premier que cette lumière est aussi un merveilleux aimant pour attirer au chiistianisme. Il a pris dans l'Évangile quelques-unes de ces paroles si simples, si profondes, si décisives, qui remuent encore aujourd'hui si fortement les cœurs. Faut-il lire une fois de plus dans le texte de l'apologiste ces appels à la conscience, au sentiment du devoir, et toujours à la bonté? « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, â la pénitence... Si vous aimez ceux qui vous aiment, que faites-vous de nouveau ? Les impudiques en font autant. Quant à moi, je vous dis : Priez pour vos ennemis, aimez ceux qui vous haïssent... Donnez à qui vous demande... Soyez bons et miséricordieux... Si l'on vous frappe sur une joue, présentez l'autre... Que vos bonnes œuvres brillent devant les hommes, afin que, les voyant, ils admirent votre Père qui est dans les cieux... » Ces enseignements divins ont produit leur résultat. Justin, toujours très

simple, raffirme sans orgueil, mais sans hésitation, parce que l'honneur en revient au Père : « Nous pourrions vous citer comme exemples beaucoup de ceux qui ont vécu parmi vous. Ils ont renoncé à leurs habitudes de violence et de tyrannie, vaincus par le spectacle journalier de la vertu de leurs voisins, par la vue de l'étrange patience de leurs compagnons à supporter l'injustice, par l'expérience acquise dans les relations avec eux^. )> Pour gagner les âmes, on n'a encore rien trouvé de mieux que la charité. On lit dans l'office des saints Crépin et Crépinien qu'ils se faisaient aimer des païens en raccommodant les souliers gratis. Ils ont scellé cette charité par le martyre.

On peut se rendre au témoignage de Justin qui finit, lui aussi, par le martyre. La profession du christianisme étant un crime d'état, l'embrasser était une affaire sérieuse, il fallait faire d'avance le sacrifice de la vie.

Le deuxième siècle ne connut pas les défections qui attristèrent l'Église durant la persécution de Dèce. Ceux qui savaient si bien mourir devaient savoir bien vivre.

Le christianisme, puissions-nous ne pas l'oublier, se présenta a la fois au monde comme une révélation d'En-haut au cours de l'histoire, et comme une grâce donnée par un Dieu juste, dont il faudrait rendre un compte sévère. Ce fut une lumière pour les esprits, et un souffle de Dieu qui emportait les âmes de bonne volonté vers la vertu

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et la çaimeté. Justin touchait du doigt cette transformation, n en avait compris les mobiles : la certitude de l'immortalité, la nécessité, si Ton voulait vivre auprès de Dieu, de vivre sur la terre selon ses préceptes, la crainte, si on les enfreignait, des ehâtiments éternels.

Ces idées, il le savait, n'étaient pas étrangères au paganisme. Elles étaient noyées dans un fatras dont on ne pauvait plus tirer parti. Pour préparer les esprits a accepter dans le christianisme la vérité tout entière, Justin en appelle aux coutumes païennes qui supposent l'immortalité de l'âme. Homère, le précepteur de tous les esprits cultivés, n'avait-il pas conduit Ulysse jusqu'au royaume des ombres? Dans le fossé qui le séparait d'elles, il avait versé le sang noir des victimes. C'était de la poésie, et d'une poésie bien vieille, antérieure à la philosophie. Mais en fait ces croyances s'étaient perpétuées, peut-être même fortifiées. Car les morts de V Odyssée font assez triste figure. Ils regrettent amèrement la lumière du jour et ne sont au courant de rien. Tandis que, le plus souvent, on recourait aux âmes des défunts comme ht la divinité elle-même, pour connaître l'avenir. En Grèce, en Italie, en Asie, à Éphyra, à Phigatie, au cap Ténare, au lac Averne près de Cumes, à Héraclée, à Mallos, on interrogeait les âmes des morts. Quel Romain ignorait qu'Énée avait pénétré jusqu'aux Champs Elysées pour apprendre d'Anchise les destinées de l'Empire ?

Demandait-on à ces morts bienheureux leur secours pour se rendre digne de les rejoindre? On

s'en aidait plutôt pour user tant bien que mal de la vie présente. Le plus sûr était d'avoir les âmes à sa portée, tout près de soi, et le meilleur moyen était de tuer des enfants pour les consulter ensuite. Cicéron l'a reproché à Vatinius K Mais Justin ne s'arrête pas aux reproches, il ne fait allusion aux superstitions païennes que pour en extraire la part de vérité qu'elles contiennent.

Il va plus loin dans cette voie, et cette fois on se demande s'il n'a pas dépassé les bornes. Étaitil à propos de chercher dans les mythologies tout ce qui pouvait paraître analogue à la vie de Jésus? Etait-ce le moyen de persuader aux païens de renoncer à leurs dieux pour adorer Jésus- Christ? N'était-ce pas mettre l'histoire évangélique sur le même rang que des mythes?

C'était l'objection de Tryphon. Il refusait créance a la conception virginale de Jésus, précisément parce qu'il avait déjà lu quelque part ces histoires de conception virginale, par exemple à propos de Persée, et c'était dans le paganisme. Pour le juif, la recommandation était médiocre. Et voici maintenant Justin qui de son propre mouvement continue cette enquête. Ce sont bien d'autres traits qu'il met en ligne ! Se propose-t-il de prouver ainsi la supériorité du christianisme?

On sait que de notre temps on poursuit, avec plus de méthode et de plus sûres informations, cette comparaison des religions entre elles. Pour des esprits superficiels, c'est assez qu'on ait écrit

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