I. Cic., in Fallu
un livre sur les déesses vierges et mères; aussitôt ils rangent dans la même catégorie la conception surnaturelle de Jésus. Justin n'a-t-il pas à tout le moins commis une maladresse?
Je crois plutôt que, comme d'ordinaire, sa sincérité l'a bien inspiré. Les légendes païennes étaient connues; un jour ou l'autre l'idée du rapprochement serait venue à quelqu'un. Autant valait-il prendre les devants. Un fait ne peut nuire à la vérité, pourvu qu'il soit mis dans sa lumière.
Or, la lumière de la vérité projetée sur ces légendes, il fallait les tenir pour des mensonges. C'est la ferme conviction de Justin. S'il ne donne pas ses preuves, c'est apparemment que personne ne prenait alors au sérieux ces aventures, maintes fois raillées par les philosophes, et Justin s'adressait à des philosophes.
Il ne lui vient pas non plus à l'esprit que le crédit accordé à ces histoires soit une préparation utile pour adhérer à la foi au Christ. C'eût été s'abuser d'étrange sorte. Justin dit simplement : Vous admettez, sans trop approfondir ce qu'il en est, des fils de Zeus auxquels vous rendez un culte. Tout cela ne repose sur rien, sans parler de l'inconvenance de ces sornettes. Ce que nous admettons est plus digne de Dieu, et nous démontrons que c'est une réalité. Vous n'avez donc aucun reproche à nous faire, et vous devriez croire comme nous.
L'argument, s'il y a un argument, a donc surtout une valeur négative. Nous ne sommes point
encore arrivés à la démonstration positive de la foi chrétienne. Il est tout à fait décisif lorsqu'il s'adresse à l'empereur Antonin et au plus grand nombre des païens cultivés. Ils savent que la mythologie est un agréable recueil de contes bleus. Mais ils savent aussi que le peuple a besoin de religion. S'il abandonne ses dieux nationaux, il tombera dans des superstitions de bonnes femmes, plus bizarres et plus néfastes.
Et n'est-ce pas une de ces superstitions que le culte d'un homme, crucifié par le procurateur Ponce-Pilate? C'est exactement la conclusion du païen Csecilius dans VOctanus^. Les dieux que sert le peuple sont ceux de Rome, et ce sont ceux d'Homère; ils ont fait la gloire du Capitole et la beauté du Parthénon, Gardons-les. C'est à cet acte de foi purement politique et littéraire que répond Justin: le vrai Fils de Dieu, c'est Jésus, et vous n'avez pas le droit de vous scandaliser de ses souffrances, puisqu'on les rencontre dans les légendes des fils de Zeus.
Le voilà donc qui pose le thème : Nous vous proposons un Fils de Dieu, son Verbe, né d'une Vierge, qui a souffert, qui a été crucifié, mais qui est ressuscité et monté au ciel. Vous, païens, n'affectez pas la stupeur, car vous avez Hermès, qui est une sorte de Verbe, l'interprète par excellence et le messager ou l'ange de Zeus.
Vous avez Asclépios, le médecin-guérisseur,
I. Ne aiU anilis inducatur superstitio aut omnis relïgio destriiatur [Oct. XTIÏ, 5).
106 SALNT JUSTIN.
foudroyé parla jalousie des dieux et qui cependant s'est élevé au ciel.
Vous avez cette divinité changeimte, mise en pièces sous le nom de Zagreus, et ressuscitant sous le nom de Dionysos.
Héraklès, le type de la vertu, est monté sur le bûcher et a été consumé par les flammes, avant d'être enlevé dans l'Olympe.
Perséeest fils deDanaé, qui passait pour vierge, ayant conçu d'une pluie d'or.
D'ailleurs vous admettez qu'une personne humaine devienne une constellation comme Ariane. (( Et vos empereurs, à peine sont-ils morts, que vous les mettez au rang des immortels, et vous trouvez toujours quelqu'un pour jurer qu'il a vu le César qu'on vient de brûler s'élever du bûcher vers le ciel^. >)
Cette ironie montre assez comment Justin raisonne. D'ailleurs il s'est exprimé clairement : <f Voici ce que nous voulons vous prouver : ces enseignements que nous avons reçus du Christ et des prophètes ses prédécesseurs sont seuls vrais et plus anciens que ceux de vos écrivains, et si nous vous demandons de les admettre, ce n'est pas en raison de ces ressemblances, mais parce qu'ils sont vrais 2. » Et si les païens ne veulent pas se rendre à l'évidence, encore est-il qu'ils sout convaincus d'enseigner a la jeunesse comme édifiantes de vilaines histoires, tandis qu'ils rejettent