I. Le Banquet
OU dangereux, selon qu'il était disposé. Il fallait se les concilier ; c'était la doctrine populaire. Pour les philosophes, ils étaient quelque chose de plus, les serviteurs des dieux, leurs auxiliaires aussi, dans l'administration du monde, et en somme des êtres demi-divins, d'une qualité inférieure. C'est toujours des ministres qu'on se plaint, lorsque le respect dû au souverain empêche de le mettre en cause. Les démons se trouvaient entre les dieux et les hommes, tout à point pour être rendus responsables, quand la divinité, bonne par nature, se montrait sourde aux prières et aux vœux.
Et puisque les dieux étaient bons aussi, de cette bonté morale que la philosophie religieuse ne pouvait leur refuser, comment expliquer qu'ils s'étaient commis dans certaines aventures?
Les stoïciens ne s'en étonnaient pas, parce que toute cette mythologie se résolvait en métaphores; c'était une manière d'exprimer poétiquement et par des symboles les vicissitudes de l'éther qui était Jupiter, de l'eau qui était Neptune, de Tair qui était Junon, de la terre nourricière qui était Cérès. Mais il y avait à craindre que les dieux ne fussent volatilisés en même temps que leurs histoires. Au temps de Justin, un peu avant lui, Plutarque (mort vers isS ap. J.-C.) avait ébauché le système qui permit aux néo-platoniciens de sauvegarder la dignité des dieux sans faire table rase de la tradition mythologique, intimement liée aux cultes et aux mystères. Il y consacra tout exprès le traité de la CessaW^^
des oracles. Tout ce qui, dans les histoires, était indigne des dieux était attribué aux démons. Voici comment M. Decharme a résumé Plutarque : « Apollon n'avait pas lutté avec le dragon Python... Ce n'était pas Dionysos qui avait fui devant le roi Lycurgue; ce n'était pas Déméter qui avait erré sur toute la terre à la recherche de sa fille. De pareilles épreuves ne conviennent pas à des divinités : des démons seuls ont pu les subir. N'est-ce pas encore l'un d'entre eux qui a commis les actes sauvages que l'on prête au vieux Cronos? Ne sont-ce pas eux qui, autrefois, réclamaient des sacrifices humains, et qui maintenant provoquent les exaltations furieuses des cultes asiatiques, qui inspirent ces fêtes lugubres où l'on pratique des jeûnes, des flagellations, où retentissent des plaintes et des gémissements^? » J'ai laissé la parole à un helléniste qui ne songeait nullement à Justin. La coïncidence n'en est que plus significative : les démons « se sont asservi le genre humain, soit par la magie, soit par la crainte et les tourments qu'ils faisaient subir, soit en se faisant offrir des sacrifices, de l'encens et des libations, toutes choses dont ils sont avides, depuis qu'ils sont devenus esclaves des passions, et ils ont semé parmi les hommes le meurtre, la guerre, l'adultère, l'intempérance et tous les maux. Les poètes et les mythologues ne savaient pas que c'étaient les anges et les
I. La critique des traditions religieuses chez les Grecs, p. 463 s.
démons nés d'eux qui avaient commis toutes ces horreurs qu'ils racontaient ; ces fautes contre nature, ces adultères, ces crimes contre les cités et les nations ; ils les attribuèrent h Dieu même et aux fils engendrés de lui, à ses prétendus frères, Poséidon et Pluton et à leurs enfants^. ))
L'accord est sensible. Or l'opinion de Plutarque ne lui est point particulière. En Afrique, Apulée soutenait la même doctrine-, attendant d'être pris à partie par un autre Africain dans la Cite de Dieu. Il est difficile de supposer que Justin ait ignoré cette manœuvre des philosophes désireux de sauver le paganisme, et qui sera leur dernière défense au temps de Porphyre et de Julien l'Apostat. Comment donc est-il entré de plain-pîed dans leur système ?Ne s'exposait-il pas, cette fois encore , à prêter des armes aux ennemis de sa religion ?
Il n'a peut-être pas eu conscience de cette difficulté, et il y coupait court en confondant les démons avec les dieux eux-mêmes^. Les néoplatoniciens livraient les démons à l'infamie pour laisser aux dieux l'auréole. Saint Augustin a poursuivi ces échappatoires avec toutes les subtilités de sa dialectique. Justin s'est dit sans doute que l'artifice du dédoublement ne tenait pas, et que si les démons avaient pris la figure des dieux,