‹ Saint Justin, philosophe, martyrChapitre 61 sur 106 · Cité de Dieu^ II · texte numérisé non relu

Cité de Dieu^ II

se presseraient de condamner le saint apologiste. On peut le dire hardiment : la morale du foyer sous Tempire valait mieux que celle des sanctuaires. Pourquoi, demandait Justin, si ce n'était parce que les sanctuaires étaient sous l'influence d'esprits plus mauvais que les hommes ?

Et sans doute aussi l'iniquité de la persécution contre des innocents, de la part d'un pouvoir si tolérant pour les religions les pkis absurdes, les plus sanguinaires, les plus corrompues, cette injustice sans précédents a paru à l'apologiste dépasser l'inconséquence, la sottise ou la méchanceté dont les hommes sont ordinairement capables; c'était encore l'œuvre des démons.

Ce système, nous n'avons pas hésité à le dire, tient trop peu de compte des causes naturelles. Ce sont ces causes qu'il faut scruter, avant de chercher ailleurs. Même lorsqu'il s'agit de faits inexpliqués, et où l'intervention des esprits mauvais paraît à beaucoup de fidèles la solution la plus probable, l'Eglise procède avec la prudence la plus avertie.

Dans l'origine des mythes, dans les préjugés païens, dans le« persécutions elles-mêmes, rien ne nous oblige à admettre une action directe des anges de Satan. Nous sommes donc un peu troublés de cette préoccupation constante de Tapologiste qui nous paraît injustifiée et maladroite.

Mais nous avons dit quel crédit avaient acquis les démons par la magie, et comment cette superstition, d'abord suspecte, avait été en quelque sorte autorisée par les philosophes, puisqu'ils

retrouvaient les démons dans le culte traditionnel de la Grèce et de Rome. Les obsessions particulières étaient légion, le public tout entier était obsédé de la crainte de ces ennemis partout présents, redoutables, capricieux, mobiles, insaisissables. Rejeter hardiment sur eux les hontes de la mythologie et entraîner le culte dans la débâcle, les déclarer fauteurs des calomnies qui pesaient sur les chrétiens et responsables des haines injustes qu'ils avaient suscitées, c'était, de la part de Justin, conviction beaucoup plus que tactique, mais ce n'était pas tenir un discours inaccessible aux païens. C'était plutôt leur supposer cette âme naturellement chrétienne dont parlera Tertullien, et les délivrer d'une erreur qu'ils soupçonnaient déjà telle, afin de les disposer a faire bon accueil à la vérité.

Nous voici doncarrivés, après bien des détours, à ce qui est, dans l'intention de saint Justin, le centre de son apologie, la preuve capitale du christianisme.

Car on le sait déjà : il ne se contente pas de demander justice pour des innocents; il espère convertir des égarés. Ces égarés étant des polythéistes, d'autres apologistes, comme Aristide, Tertullien, Minucius Félix, ont établi tout d'abord l'unité de Dieu, auquel seul est due l'adoration de ses créatures. Cette vérité a encore ce titre à passer la première, qu'elle est démontrée par la raison. Ensuite on pouvait exposer les autres vérités chrétiennes, ou, comme a fait Minucius, renvoyer le païen déjà bien disposé à l'enseignement donné aux catéchumènes.

Justin va droit au but. Il ne s'arrête pas k prouver que Dieu, père des dieux et des hommes, comme disaient les païens, est le seul Dieu, le seul adorable ; des philosophes ne devaient pas l'ignorer. Il laisse aux stoïciens le soin de relever les indices de sa Providence. Ce n'est pas qu'il craigne, en insistant trop sur l'unité de Dieu, d'être empêché ensuite de proposer la divinité des personnes divines. Lui aussi n'adore qu'un seul Dieu , mais les fidèles , en même temps que le Père, adorent son Fils et l'Esprit-Saint. C'est a ce culte qu'il faut amener les païens.

Rien ne montre mieux que cette tentative hardie le vrai sens du christianisme primitif. Le regarder comme un déisme dont Jésus eût été le prophète, quel contresens ! Le Christ est tout pour les fidèles : le maître, le roi, le juge à venir, mais surtout le Fils de Dieu incarné pour le salut du monde. Etre chrétien, c'est l'adorer, suivre ses enseignements, donner sa vie pour lui. Justin en est convaincu comme saint Paul : c'est au Christ qu'il faut attirer les âmes pour les sauver. Sa méthode, plus clairement encore que ses profeSwsions de foi, nous révèle ce qu'était pour lui la vie chrétienne en Jésus-Christ.

Mais cette méthode avait ses inconvénients ou plutôt ses difficultés. Entré le premier dans la voie, Justin a-t-il réussi à construire une apologétique fortement liée? Les critiques les plus indulgents, même des admirateurs, n'osent le dire. Ordinairement on glisse sur ce point. Personne ne se soucie d'éclaircir si la preuve tient

OU ne tient pas. Ni M^^ Freppel, si ingénieux, ni le R. P. Feder, si diligent, ne nous donnent des indications tant soit peu nettes. M. Hubik se réfugie ouvertement dans une soi te de silence respectueux.

C'est que, en effet, Justin a promis plus qu'il n'a tenu. Le culte du Dieu créateur va de soi, et Justin se borne à esquisser ce culte comme un acte spirituel. Il ajoute : « Nous vous montrerons que c'est avec raison que nous honorons Celui qui nous a appris ces choses et qui est né pour cela, Jésus-Christ crucifié sous Ponce-Pilate, le procurateur de Judée au temps du César Tibère, [ce Christ] que nous savons Fils du vrai Dieu et que nous mettons au second lieu, et [aussi], au troisième rang, l'Esprit prophétique. » Le mystère des trois personnes divines est bien en effet tout le symbole des chrétiens. Mais l'apologiste prouvera-t-il en effet le bien-fondé de ce C/Wo?

On a objecté qu'il n'était plus ensuite question du Saint-Esprit. Et en effet, ce que Justin a surtout à cœur, c'est de prouver que le Christ est vraiment Fils de Dieu, vraiment Dieu. La divinité du Saint-Esprit, associé au Père et au Fils dans les formules de foi, n'offrait pas de difficulté spéciale, et n'avait pas été contestée à part. Ce point ne sera en litige qu'au iv® siècle. Justin concentre tousses efforts sur le Fils. Son intention n'est pas douteuse : « Voici ce que nous voulons vous prouver... Jésus-Christ seul est proprement le Fils de Dieu, étant son Verbe, son premier-né et sa puissance; c'est par sa volonté qu'il s'est fait

homme ^. » Était-il à propos de développer cette démonstration devant un public tout à fait étranger à la foi?

Aujourd'hui, on n'y arrive, même dans nos séminaires, qu'après certains préambules. On prouve d'abord que Jésus a été envoyé par Dieu pour nous enseigner la voie du salut. On insiste sur ses miracles et sur les prophéties qui l'ont annoncé . Et c'est alors seulement qu'on lui demande à luimême quel témoignage il rend de sa personne? Ce témoignage est contenu, comme le récit de ses miracles, dans les Évangiles, dont on a dû établir l'autorité; il est contenu aussi dans l'Église qu'il a fondée, héritière des apôtres, appuyée sur l'Écriture et sur la tradition. Des paroles de Jésus, de ses miracles, de sa résurrection, de l'interprétation qu'ont donnée les apôtres de ses discours et de sa vie, enfin et surtout de l'affirmation de l'Eglise, résulte la divinité du Christ. Elle appartient au domaine de la foi et de la théologie.

Cette élaboration et cette limitation de l'apologétique, est, on peut le dire, l'œuvre des siècles ; on ne peut exiger du premier apologiste qu'il ait pénétré toutes ces distinctions. Mais n'est-ce pas assez qu'il ait rempli convenablement le but que se proposent les apologistes de nos jours, montrer que Jésus a été investi d'une mission divine, et que c'est à lui qu'il faut aller?

Les moyens employés par les modernes sont, disions-nous, les miracles et les prophéties. Justin,

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