I. I Apol. XXIII
qui demande peut-être trop à son argumentation, l'a réduite encore de moitié ; il ne s'appuie pas sur les miracles. Ce n'est pas assurément qu'il n'y croie pas, ou qu'il recule devant la lâche préliminaire de prouver la véracité des évangiles. Les évangiles sont pour lui des témoins absolument dignes de foi, il les alléguera sans hésiter. Pourquoi donc se laire sur les miracles de l'Evangile? Etait-ce qu'on éprouvait alors une difficulté spéciale h les recevoir?
Aujourd'hui, quand nos apologistes ont avancé les miracles comme motifs de crédibilité, on leur a parfois répondu : « N'en parlez pas encore ; si je parviens à croire a Jésus-Christ et à l'Église, il faudra bien aussi que j'accepte les miracles. C'est une difficulté de plus, ce n'est point un motif de conviction. » De sorte que certains apologistes intimidés ont cru bien faire en créant une apologétique presque purement morale.
Les anciens raisonnaient autrement. « Des miracles? mais nous n'en connaissons que trop! Le miracle, rien de plus facile; c'est l'œuvre quotidienne de la magie. Cela ne prouve rien, ou cela prouve des relations suspectes. »
Justin a donc renoncé aux miracles, si ce n'est à ces miracles qui sont l'expulsion des démons et qui, par conséquent, ne sauraient être leur œuvre. S'il a allégué d'autres miracles, c'est que leur portée démonstralive était garantie par des prophéties. Il s'est donc renfermé presque exclusivement dans l'argument prophétique.
On sait à quel point la vie ancienne était sus-
pendue à la consultation des oracles. On interrogeait la divinité sur tout.
Les Grecs ne faisaient rien sans la Pythie, les Romains sans les poulets sacrés. Des maris avaient recours à la science des dieux pour savoir ce qui leur échappaitdans leur ménage. Ceux qui pariaient aux courses voulaient tenir d'eux les bons renseignements. La prescience du futur était l'attribut divin par excellence. C'est par ce joint que Justin essaye de pénétrer dans les consciences.
De son temps l'argument avait encore une autre opportunité. Tandis que pour nous la Croix n'est plus un gibet, mais le signe divin qui a vaincu, c'était un sujet de scandale pour les gentils que les abaissements du Fils de Dieu. Le scandale nous atteint moins, car la gloire du Christ n'est pas réservée tout entière à l'avenir; il a régné, il règne encore. Au ii^ siècle, les conversions étaient déjà un argument sérieux de sa victoire, mais on attendait plus de l'avenir : le triomphe de son avènement glorieux. On y croyait parce qu'il était annoncé par les prophètes, et l'autorité de ces prophètes était garantie par l'accomplissement des prophéties sur l'humilité et les souffrances du Christ.
La preuve de la divine mission du Christ par les prophéties embrasse donc à la fois le passé et l'avenir, les douleurs et les gloires. Tout cela doit être cherché deux fois, une fois dans le Livre sacré, une fois dans l'histoire. Jusqu'à présent les deux tableaux se ressemblent. C'est Dieu qui a réglé tout ce dessein, puisque seul il pouvait d'avance le
tracer d'après nature, une nature encore ensevelie dans le néant. Et si Celui vers lequel tout converge est annoncé aussi comme Roi et comme Juge des vivants et des morts, si ces mêmes anciens oracles annoncent sa naissance d'une vierge, s'ils le nomment Fils de Dieu : « Tu es mon Fils, je t'ai engendré aujourd'hui», peut-on refuser de reconnaître Jésus-Christ comme le Fils de Dieu et comme Dieu?
Comment Justin a-t-il exécuté ce programme?
Les prophéties mises en œuvre devaient être relatives à la vie de Jésus, à sa mort, au châtiment des Juifs, à la conversion des gentils, au glorieux avènement du Christ. C'est le même thème que dans la controverse juive. Mais il fallait cette fois poser certaius préliminaires. Les Juifs affirmaient l'authenticité de leurs Ecritures. Ileûtété superflu de leur rappeler qu'elles étaient antérieures à la prédication de l'Evangile; c'est d'eux qu'on avait appris les dates. Il fallait les faire accepter aux gentils. Et précisément la haine des Juifs contre les chrétiens garantissait qu'ils n'étaient pas leurs complices. L'original hébreu était donc hors de contestation. Il en était de même de la version grecque, «onsignée officiellement dans la bibliothèque d'Alexandrie, sous Ptolémée Philadelphe. Ici l'apologiste se jette dans des évaluations chronologiques qui ne font guère honneur à sa perspicacité historique. Il est même incroyable qu'il ait regardé Hérode (37-4 av. J.-C. ^) comme le contemporain