I. I Apol. i.xni
à convaincre les âmes de bonne volonté. A cette époque il y en avait beaucoup, sûrement plus que deux siècles auparavant. Le sentiment religieux renaissait. Le rationalisme avait fortement ébranlé les anciennes religions, mais il était en baisse. Les sophistes, les impies, les athées avaient perdu la partie à Athènes ; à Rome on était encore plus hostile aux négations brutales. Les Epicuriens reconnaissaient l'existence des dieux. Les autres philosophes devenaient des théologiens. Les stoïciens allaient faire place aux néo-platoniciens, plus enclins à admettre la révélation. On était comme poussé par un ressort inconnu vers le monde de l'au-delà. L'Orient séduisait déjà, parce que sa religion était plus ardente, plus absorbante, mais promettait aussi davantage. Entre le christianisme et les religions, c'était la lutte du surnaturel contre le merveilleux. La comparaison établie, les préjugés dissipés, le choix ne pouvait être douteux. Le plus fort de ces préjugés, c'était la mort infâme de Jésus, sottise pour les gentils, comme disait déjà saint Paul. Prouver que cette Passion était voulue de Dieu, puisque prédite, et le prélude d'un triomphe éternel, c'était répondre à l'interrogation anxieuse des âmes, attirées par la beauté des enseignements de Jésus et par la vie pure de ses disciples. Tous ces arguments, distincts en eux-mêmes, font cependant sur l'âme une impression d'ensemble, et la prophétie leur donne une force décisive : « Comment croirions-nous, en effet, qu'un crucifié est le premier-né du Dieu non engendré, et qu'il jugera tout le genre humain, si nous ne voyions réa-
Usées de point en point tontes les prophéties faites à son sujet avant son incarnation : la dévastation de la Judée, les hommes de toutes les nations embrassant la doctrine de ses apôtres, renonçant aux anciennes coutumes dans lesquelles ils s'étaient égarés, si nous ne nous voyions nous-mêmes, et cette foule de gentils, chrétiens plus nombreux et plus sincères que ceux qui sont d'origine juive ou samaritaine 1? »
A ces accents, les gentils devaient s'ébranler chaque jour davantage pour venir à l'Eglise du Christ. Ses humiliations, ses souffrances, comprises comme les marques d'un amour infini, faisaient naître l'amour dans les âmes; son sang, qui avait expié le péché, donnait l'assurance du pardon ; son triomphe ouvrait le ciel. Devant cette figure du Christ, grave, sérieuse, exigeante même, mais douce et fraternelle, Justin voyait déjà s'évanouir les faux dieux. La Grèce qui les avait parés de tant de beauté humaine sur les frises et les frontons de ses t emples ou dans la pure lumière de la tragédie, les avait aussi traînés sur les planches comiques et livrés aux grossières railleries de la foule. Maintenant, cruelles ou lascives, les divinités quittaient la scène ;
L'une emportant son masque et Pautre son couteau, Comme un essaim chantant d'histrions en voyage Dont le groujje décroît derrière le coteau... 2.
On ne les a pas revues.