‹ Saint Justin, philosophe, martyrChapitre 65 sur 106 · ET LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

ET LA PHILOSOPHIE

Saint Jusliii est-il un philosophe qui a revêtu ses opinions philosophiques de termes empruntés au christianisme? Ceux qui l'ont prétendu ont méconnu complètement les raisons qu'il avait de professer nos dogmes. II avait une fois pour toutes renoncé à chercher la vérité par des raisonnements humains ; il la possédait, révélée par Dieu aux prophètes, révélée plus complètement par le Verbe de Dieu fait homme. Sur ce point, aucun doute n'est possible.

Pourtant il n'avait pas répudié certaines opinions platoniciennes, les jugeant conformes h la vérité du christianisme, et, s'il ne pouvait songer à corriger ou a compléter renseignement du Christ par celui de Platon, n'a-t-il pas entendu dans un sens platonicien certaines vérités au risque de s'éloigner, assurément sans s'en douter, de la foi des simples fidèles?

Et, comme apologîste, quel fond faisait-il sur Fo-pinion des sages les plus éclairés? Il n'a point affecté envers eux le mépris insultant d'un Ta tien, nous le savons ; mais n'a-t-il pas excédé dans l'estime qu'il faisait de leurs recherches? N'a-t-11 pas confondu la raison et la révélation, ces deux sources de vérités?

Trouvât-on quelque erreur dans les œuvres de saint Justin, on ne s'en étonnerait guère, quand on rélléchit que sur ce point de bons esprits trébuchèrent. Les uns ont estimé la raison assez puissante pour pénétrer jusque dans la profondeur des mystères, et donner par exemple les preuves rationnelles delà distinction des trois personnes divines. Les autres, surtout après ces époques où la raison avait franchi audacieusement toutes les bornes, ont cru rendre service à la loi en se passant de la raison, ne lui reconnaissant même pas assez de lumières pour prouver Texistence de Dieu.

La philosophie et le christianisme, la raison et la révélation, la nature et la grâce... quel champ immense ouvert à la pensée humaine !

Avant d'en venir aux points particuliers où l'on pouvait constater soit la lutte, soit l'harmonie, il faut dire quelle opinion Justin avait en général de la sagesse humaine. C'est en cela surtout qu'il est demeuré le plus célèbre, et que, trop souvent, il a été mal compris.

Que saint Justin n'ait pas exactement fixé les rapports de la raison et de la foi et les services qu'elles peuvent se rendre, encore un coup on

n'en serait pas surpris. L'accord ne devait se faire que plus tard; la Somme théologique de saint Thomas est le traité de paix conclu entre les deux augustes filles de Dieu. Mais ce qui est plus étrange, c'est que saint Justin semble avoir eu sur le même point des opinions inconciliables.

Qu'on ouvre d'abord la première apologie. Quand il s'agit de prouver la création du monde ^, l'immortalité de l'âme^, le jugement après la mort^, Justin fait appel au témoignage des philosophes et surtout de Platon. Ce sont donc des vérités que la raison a reconnues.

A propos du libre arbitre, qui ressortit bien aussi au for de la raison, Platon est dit avoir emprunté cette vérité à Moïse. Puis cette déclaration : (( Tout ce que les philosophes et les poètes ont dit de l'immortalité de l'âme, des châtiments qui suivent la mort, de la contemplation des choses célestes, et des autres dogmes semblables, ils en ont reçu les principes des prophètes, et c'est ainsi qu'ils ont pu les concevoir et les énoncer. Chez tous on trouve des semences de vérité, mais ce qui prouve qu'ils n'ont pas bien compris, c'est qu'ils se contredisent eux-mêmes^. » Plus loin : (( C'est à nos docteurs, nous voulons dire à l'enseignement des prophètes, que Platon emprunte sa théorie, lorsqu'il enseigne que Dieu façonna la

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