‹ Saint Justin, philosophe, martyrChapitre 68 sur 106 · I. La terre invisible de la Genèse (i · texte numérisé non relu

I. La terre invisible de la Genèse (i

tioii de prouver aux Hellènes, si fiers de leur culture, que cette culture était un emprunt fait à eux Israélites, et, pour administrer plus sûrement cette preuve, un juif qui, lui-, ne manquait pas du génie de l'assimilation, fabriqua des vers qu'il attribua à Eschyle, à Sophocle, à Euripide, ou encore aux comédiens Philémon et Ménandre; Homère et Hésiode enseignaient à respecter le sabbat. Après cela c'était un jeu de faire parler Linus et Orphée, dont les œuvres n'existaient plus. Quand ensuite on lut dans les poètes grecs les plus anciens une allusion à des institutions purement Israélites, on se crut autorisé à soutenir que Pythagore, Socrate et Platon avaient beaucoup appris de Moïse. C'est ce que fit un savant juif d'Alexandrie, Aristobule, dans un ouvrage dédié à Ptolémée Philométor, roi d'Egypte (i84-i46 av. J.-C).

La fraude fut sans doute découverte par les critiques grecs, qui ne s'en émurent pas. Elle s'imposa non seulement à saint Justin, mais encore à l'érudition d'un Clément d'Alexandrie, h la sagacité d'un Eusèbe. Peut-être cependant Justin, le Justin des œuvres authentiques, se défia-t-il de cet héritage compromettant de l'apologétique juive. Il maintient dans la première apologie la dépendance des philosophes, il croit aux Sibylles et à Hystaspe, autres fabrications juives, mais il ne cite aucun de ces vers insérés dans les ouvrages classiques.

Le plus probable cependant est que cette question, de pure érudition, n'avait aucun at-

trait pour lui. Après avoir célébré l'antiquité des écrivains hébreux, il n'a pas serré de près la chronologie et les synchronismes, comme le fera son disciple Tatien.

Je croirais volontiers qu'égaré, comme historien et comme critique, avec tant d'autres, il a, comme philosophe, entrevu et exprimé une solution plus juste.

Dans la seconde Apologie en effet, il n'est plus question des emprunts faits par la philosophie aux auteurs inspirés, et Justin lui reconnaît une certaine capacité d'atteindre la vérité. Contradiction, a-t-on dit. Lutte, dit plus justement M. Harnack, entre la tradition qui s'impose à lui, et une opinion plus libérale. (( On a ici une preuve, dit M. Puech, de la sincérité avec laquelle cet esprit honnête, dès que, un peu lentement peut-être, il avait aperçu les lacunes de ses théories, cherchait aussitôt à ysuppléer^ »

Mais si vraiment Justin a eu l'intention de revenir sur sa doctrine, ce ne fut pas seulement pour la compléter, ce fut pour la modifier dans un sens plus favorable à la philosophie. Cela n'aurait rien d'invraisemblable, comme l'a noté M. Hubik, si la seconde apologie a été composée assez longtemps après la première^ A ce moment, le stoïcisme règne avec Marc-Aurèle. Justin, qui ne lui avait d'abord donné qu'une attention distraite, est frappé de la hauteur de sa tenue morale, et aussi de la contradiction de cette

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