‹ Saint Justin, philosophe, martyrChapitre 73 sur 106 · I. Pensées^ IV^ i/j · texte numérisé non relu

I. Pensées^ IV^ i/j

Maïs, d'après Justin, le Logos qui est la Raison n'est point mélangé au monde qu'il a créé. Il demeure le Verbe de Dieu, absolument distinct de l'univers. Comment donc en parler comme d'un Verbe disséminé et morcelé? Ce ne peut être aussi que dans l'ordre intellectuel, en tant que les rayons de sa lumière sont reçus dans les esprits. Or Justin n'a pas remplacé le panthéisme matérialiste par un panthéisme intellectuel qui ferait de toutes les intelli<jences de véritables émanations de la raison divine. Il a parlé d'une semence donnée, et par conséquent distincte, à l'imitation, c'est-àdire à l'image de Dieu, Ce don est la raison humaine, apte à connaître ce qui lui est homogène, c'est-à-dire à sa portée. Mais la Raison totale, le Verbe divin, peut communiquer plus de lumière par faveur, et cette connaissance plus relevée dont la source est immédiatement divine, est le partage des chrétiens. Les deux ordres de connaissance sont donc distincts. Socrate a connu le Christ; ce ne fut, note soigneusement Justin, qu'une connaissance imparfaite. Le Christ étant la raison suprême est en quelque façon le terme de toute connaissance qui se termine à l'intelligible. Et par conséquent aussi, toute saine doctrine des anciens philosophes était déjà une doctrine chrétienne, une partie de la vérité totale que possèdent les chrétiens.

Mais la grande différence subsiste.

Aujourd'hui une doctrine sûre, complète, pure de toute erreur, que les chrétiens doivent au Christ. Autrefois une doctrine incertaine de ses

voies, souvent en contradiction avec elle-même, incomplète surtout. Quoi d'étonnant si la première demeura circonscrite à quelques nobles esprits, incapables de la propager, tandis que la parole du Christ est efficace et convertit les âmes? Très généreusement, Justin fait la part belle à Socrate, et le pose même en champion du vrai Dieu. L'impuissance d'un si grand homme met en pleine lumière l'action victorieuse de Jésus-Christ : a Socrate qui s'appliqua avec plus d'ardeur que personne à se rendre compte des choses, vit porter contre lui les mêmes accusations que nous. On disait qu'il introduisait des divinités nouvelles et qu'il ne croyait pas aux dieux admis dans la cité. Il chassa de sa république les mauvais démons et les divinités qui commettaient les crimes racontés par les poètes,... et il en détournait les hommes, et les exhortait h chercher à connaître par la raison le Dieu qu'ils ignoraient. « Il n'est pas facile, di- « sait-il, de trouver le Père et le Créateur de l'uni- « vers, et quand on l'a trouvé, il n'est pas sûr de le <( révélera tous ^. » C'est ce qu'a fait notre Christ, par sa propre puissance. Personne ne crut Socrate jusqu'à mourir pour ce qu'il enseignait. Mais le Christ, que Socrate connut en partie... fut cru non seulement des philosophes et des lettrés, mais même des artisans et des ignorants en général, qui méprisèrent pour lui et l'opinion et la crainte de la mort ; car il est la vertu du Père ineffable et

I. Le texte du 7'imcc porte: < il est impossible» au lieu de « il n*est pas sûr » .

non une productîon de la raison humaine ^ » Impuissants à convertir le monde, les philosophes n'ont-ils pas du moins profité de la vérité pour se sauver eux-mêmes? Justin semble le croire. Cette fois encore il fait bonne mesure. Ces grands hommes qui ont connu quelque chose de la Raison, il suppose qu'ils ont vécu selon la raison. La meilleure garantie pour lui — un peu en dépit de l'histoire — c'est qu'ils ont été persécutés. Qui pouvait persécuter ces premiers amis du Verbe, déjà presque chrétiens, si ce n'est les démons? Les démons les craignaient et ont excité la haine contre eux. C'est à cette communauté d'infortune avec les hommes de Dieu que Socrate, Heraclite, Musonius doivent d'être mis en parallèle avec Abraham^, Ananias, Azarias, Misaël et le prophète Elie.

Cette large sympathie ne manquait pas d'habileté. Comme jadis les sages les plus illustres, les chrétiens étaient méconnus et persécutés. N'étaitce pas appeler de l'injustice des empereurs au tribunal de la postérité qui reviserait leur jugement comme la condamnation de Socrate ?

Mais dans l'âme de Justin il n'entrait aucun cal* cul. 11 eût rougi de cette sagesse humaine. Car il n'a pas exalté outre mesure le pouvoir de la raison ; il a seulement voulu dire que la raison était

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