‹ Saint Justin, philosophe, martyrChapitre 78 sur 106 · Protagoras · texte numérisé non relu

Protagoras

et la vertu, le héros préféra les travaux et les dangers à une vie voluptueuse et molle. Saint Basile rappellera aux jeunes gens cette précieuse leçon de la raison naturelle. Dans la pensée de Justin elle devait atteindre le cynique Crescens, peu soucieux d'imiter Héraclès, le héros et presque le patron des cyniques. Ses vrais imitateurs en ce point étaient les chrétiens, les athlètes et les hommes qui pratiquent la vertu. A tous il fallait des convictions solides, une règle de devoir, tandis que le stoïcien trouvait en lui sa loi et sa fin.

En étudiant le stoïcisme de plus près, notre philosophe ne l'avait donc pas estimé beaucoup plus qu'avant sa conversion. C'était toujours une doctrine vide de Dieu. 11 n'en dépend donc pas. Tout ce qu'on pourrait alléguer dans ce sens, et ce serait une simple conjecture, c'est que l'atmosphère du stoïcisme romain avait contribué à tremper son âme, à l'affermir contre la crainte de la mort, à lui inspirer cette mâle franchise, ce ton républicain qu'il prit avec les empereurs. Avant sa conversion, son caractère avait déjà acquis sa forme, une certaine hauteur d'énergie qui lui faisait mépriser la philosophie du plaisir. S'il n'était devenu chrétien, cet austère eût peut-être pensé comme de Vigny que « le noble et Vignoble sont les deux noms qui distinguent le mieux les deux races d'hommes qui vivent sur la terre ^ )>.

Ce que nous savons bien, c'est que son ardent

I , Journal d'un poète ^ p. 71.

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désir du salut des hommes lui inspira pour eux la plus tendre compassion. La rigidité stoïcienne, si jamais il s'en prévalut, céda la place à la charité de Jésus-Christ.

Il ne lui parut pas aussi nécessaire de renoncer à cette philosophie ailée qui avait séduit sa jeunesse. Aussi lui a-t-on reproché de s'être écarté des dogmes du christianisme, par un attachement inconscient à la doctrine de Platon. M. Aube l'a soutenu en particulier avec beaucoup de force et de conviction à propos de la création du monde et de l'origine de la matière.

Le dogme chrétien enseigne que Dieu a créé le monde, non point comme l'ouvrier qui façonne la matière, mais d'une façon propre à Celui qui est l'Etre et qui peut donner tout l'être. A sa parole, les choses sont sorties du néant. Aucune matière préexistante n'a reçu dans son sein informe l'énergie transformatrice de Dieu ; la matière ellemême n'est, que parce qu'il l'a appelée à l'existence. L'Église a toujours lu ce dogme dans la première ligne de l'Écriture Sainte. C'était aussi la foi des Juifs : (( Regarde, mon enfant, disait la mère des Macchabées, le ciel et la terre, vois tout ce qu'ils contiennent et sache que Dieu les a créés de rien^. »

Mais il semble que cette conception qui implique une si haute idée de Dieu, et une si absolue dépendance de ses créatures par rapport a lui, n'a été proclamée dans l'antiquité par personne. Platon,

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