‹ Saint Justin, philosophe, martyrChapitre 82 sur 106 · Dialogue, LXXX · texte numérisé non relu

Dialogue, LXXX

Sa philosophie l'aurait égaré par un concept faux de la transcendance, séparant tellement Dieu du monde qu'il n'eût pu avoir d'action sur lui que par un intermédiaire. Cet intermédiaire, pour un chrétien, était tout indiqué : c'était le Verbe, auquel cette situation suréminente du Père eût créé nécessairement une situation inférieure. Telle est l'objection. Elle ne me paraît pas complètement justifiée. Non que Justin ait mis le Verbe tout à fait sur le même rang que le Père, mais, quoi qu'il en soit de ce point sur lequel il faudra revenir, ce ne sont point des notions philosophiques sur la transcendance de Dieu qui ont déterminé les rapports du Fils avec le Père.

Il va de soi que tout monothéisme est une doctrine de transcendance. Le monde peut être ou ne pas être, Dieu est. Le monde a commencé, Dieu est éternel. Entre l'être du Dieu infini et absolument parfait, et l'être des choses limitées et changeantes, il n'y a qu'une ressemblance éloignée, nulle identité.

Mais le monothéisme ne nie pas pour autant que Dieu ait sa nature propre : on peut le comparer avec raison à une personne, douée d'intelligence et de volonté ; il n'est pas étranger au monde puisqu'il l'a créé; il sait tout ce qui s'y passe et le gouverne par sa Providence.

La transcendance exagérée est celle qui, sous prétexte de le grandir, le met au-dessus du domaine de la substance; sous prétexte de mieux marquer notre impuissance à le connaître, affirme qu'il n'a pas d'attributs; sous prétexte de sauvegarder sa

pureté, lui refuse toute relation avec le monde.

Ce système avait quelques racines dans les textes de Platon sur l'idée du Bien ^, où il est dit qu'elle n'est pas une substance, mais au delà de la substance. Philon, ce maître incontesté du judaïsme alexandrin, dénudait la simplicité de Dieu de toute qualité et presque de tout être 2. Le philosophe juif ne pouvait cependant renoncer au Dieu vivant de l'Écriture. Il s'efforçait donc de concilier les deux notions, et c'est à quoi l'aidait sa théorie du Logos.

Mais Justin ne s'est pas inspiré de Philon, puisque son Verbe est Dieu, et il ne fait aucune allusion à sa doctrine. Quand il a cité le passage de Platon'^ sur la transcendance de l'idée du Bien, il a eu soin d'omettre ces mots : « le bien n'est pas une essence ». Or, si ses citations sont libres, c'est ordinairement qu'il les adapte à son argumentation. Il a évité le mot qui, faisant de Dieu une idée abstraite, le faisait disparaître, pour ainsi dire, à force de l'élever. Tel était l'état de sa pensée même avant sa conversion. Peut-être n'avait-il fait qu'interpréter Platon par Platon. D'après M. Gomperz^, le maître a conçu de plus en plus l'idée du Bien comme personnelle et active. C'est dans ce sens que sa pensée a évolué, de la République au Timée. Beaucoup de ses disciples ont enchéri sur la transcendance, comme

Page 1