SAIINT JUSTIN THEOLOGIEN; SA DOCTRINE DU VERBE
Saint Justin était un disciple soumis du Christ et des apôtres. Il croyait ce que croyait l'Eglise. Enumérer ces points de foi en parcourant toute la doctrine chrétienne serait trop long. Ce n'est point l'usage, à propos d'un saint, de passer en revue tout le symbole. Pourtant il paraît impossible de ne pas parler ici de sa doctrine du Verbe. C'est le point central de sa théologie. Déjà il y a été fait bien des allusions. Il est nécessaire, au risque de quelques redites, de pénétrer au cœur de son système et de le justifier, dans la mesure que nous croyons être juste, des accusations portées contre lui.
Il est indispensable aussi, pour remplir cette tâche, de remonter assez haut dans l'histoire.
Le premier qui introduisit dans la philosophie le Logos, fut Heraclite. Le Logos, c'est à la fois la raison et la parole. Il faut décidément employer le terme grec, puisque celui de Verbe indique plus spécialement la parole intérieure.
Donc Heraclite semble avoir eu pour but d'introduire dans son explication du monde un élément qui dépassât les simples forces matérielles, qui fût cause d'une certaine direction stable dans les choses. Mais il ne s'éleva pas à l'idée d'une nature spirituelle.
Ce fut le trait de génie d'Anaxagore, mais il donna à l'esprit le nom de Nous. L'esprit transcendant ainsi opposé à la matière fut le germe du dualisme de Platon et d'Aristote. Dans cette conception, le Logos n'avait point sa place.
Il revint avec les stoïciens qui aimaient à se dire disciples d'Heraclite. Panthéistes, ils prétendaient se passer d'une intelligence distincte du monde ; mais le monde leur paraissait bien ordonné, la nature et la destinée de chaque chose allant au bien de tout l'Univers. Celui-ci formait donc un tout, conduit par une loi, mû par une force, et cette loi et cette force c'était le Logos.
Ce ne serait peut-être pas trahir la pensée stoïcienne que de représenter le Logos comme la raison d'être de toutes les choses et de chaque chose en particulier. Le Logos, non plus que Dieu avec lequel il s'identifiait, n'était pas distinct du monde, mais il lui donnait comme une dignité d'être raisonnable.
La philosophie stoïcienne étant devenue la philosophie du plus grand nombre, le Logos devint populaire et s'imposa à l'attention des disciples de Platon, devenus rares. Dans ce temps de syncrétisme que fut l'époque hellénistique finissante,
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le Logos prit pied même dans la philosophie qui distinguait Dieu du monde.
Dans ce système, il devait naturellement être plus ou moins identifié avec Dieu, comme sa raison et sa parole; comme raison, il devint le centre des idées divines, la cause idéale du monde; comme parole, l'instrument dont Dieu se sert pour créer et pour gouverner. Dans le polythéisme, rien n'empêchait de lui donner une personnalité distincte et un nom propre. Hermès, le dieu de la parole, était tout désigné pour ce rôle. Justin a noté ce point comme de notoriété publique, Hermès est le Logos.
Les Juifs hellénistes, curieux de philosophie, soit pour elle-même, soit pour présenter la Loi aux Grecs avec un apparat scientifique, furent amenés eux aussi à prendre position dans la question du Logos.
Philon, platonicien teinté de stoïcisme, monothéiste résolu, adopta le Logos, mais au sens platonicien de cause exemplaire et instrumentale du monde. Enclin à donner de Dieu une idée si haute qu'il le fondait presque en une abstraction, il avait dans le Logos un intermédiaire utile, qui dispensait Dieu du contact avec le monde et avec les âmes droites qui n'étaient pas assez pures pour atteindre à la contemplation du souverain bien. Cherchant dans l'Écriture quel avait pu être le rôle du Logos, il l'identifiait avec l'ange des grandes apparitions. Premier-né de Dieu, chargé de parler aux hommes en son nom, le Logos était donc Dieu, et Philon ne recule pas devant ce
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terme ; mais lorsqu'on s'efforce de saisir sa personnalité, elle s'échappe ou s'abaisse. Le rayon, émané du soleil, retourne à son foyer, à moins qu'il ne s'en sépare tout h fait.
Cependant le Fils de Dieu ayant paru sur la terre, l'apôtre saint Jean, lui aussi, comprit l'importance de ce nom de Logos ^. La révélation surnaturelle le lui montra en Dieu, et cependant distinct, Fils de Dieu, tenant tout de son Père, mais ne possédant rien de moins que lui. C'est ce Logos, dans le sens de Parole intérieure et par conséquent de Verbe, qui s'est incarné. Saint Jean est à peu près muet sur le rôle du Verbe dans la création. Il est créateur, mais il n'est pas dit que ce soit comme instrument du Père ; il n'est même pas dit très expressément qu'il soit la cause exemplaire du monde.
Voilà bien des manières différentes de comprendre le Logos. Le nom est le même, soit, et il a passé des uns aux autres. Mais il serait puéril de juger de l'origine des doctrines d'après l'emprunt d'un mot. Celle de saint Jean a de commun avec celle de Philon et des platoniciens qu'elle dislingue le Logos du monde, mais les différences sont radicales. La principale est que le Logos de saint Jean est vraiment Dieu et cependant distinct du Père tandis que Philon, lorsqu'il
I. Voir sur toutes ces questions le beau livre du 11. P. Lebreton S. J. sur « Les origines du dogme de la Trinité ». Pour quelques restrictions sur le Logos de Philon, voir Revue biblique^ 1910, p. 589 ss.
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égale le Logos à Dieu^ le confond complètement avec lui, et lorsqu'il le distingue, n'en fait plus qu'un grand intermédiaire entre Dieu et la créature, oscillant sans cesse entre les deux concepts sans aboutir jamais à une affirmation claire.
Le dogme révélé tel qu'il nous a été transmis par saint Jean est certes mystérieux et obscur pour nos intelligences, mais ses affirmations sont claires et l'on sait ce qu'il veut dire.
Faut-il demander maintenant où Justin a puisé sa conception du Logos?
Il l'a dit lui-même, et soit aux empereurs, soit au juif Tryphon. S'il croit au Verbe incarné, c'est d'après l'autorité de la tradition et des Mémoires des apôtres, ce qui est un renvoi à l'évangile de saint Jean et de saint Luc ou de saint Matthieu. « Le Christ est le premier-né de Dieu, son Verbe ; c'est ce qu'on nous a enseigné et que nous avons déclarée » Et encore : « Il était Fils unique du Père de T Univers, il était proprement engendré de lui. Verbe et puissance; dans la suite il s'est fait homme par la Vierge, comme nous l'avons appris les Mémoires-. ))
C'est donc de la plus pure tradition ecclésiastique que Justin a tenu sa doctrine du Verbe. Elle ne s'est pas présentée à lui comme un résultat de spéculations sur la nature divine. Jésus-Christ était adoré comme Dieu par les chrétiens. Envoyé par son Père pour sauver le monde, il était donc distinct de lui.