‹ Saint Justin, philosophe, martyrChapitre 88 sur 106 · C'est l'opinion de M^"^ Duchesne · texte numérisé non relu

C'est l'opinion de M^"^ Duchesne

traces. Mais il s'est eflorcé d'approfondir la doctrine, de la compléter. A tout le moins il a fourni incidemment des explications qui n'étaient pas tirées de l'enseignement courant de l'Eglise. Sur cette voie ne s'est-il pas trompé?

C'est l'opinion d'un grand nombre d'historiens et de critiques. Les catholiques, parce qu'ils comprennent mieux le danger des formules inexactes, n'ont pas été les moins sévères. Même dans une Vie consacrée à l'honneur de sainl Justin, on ne peut attendre de nous sur ce point que ce que nous croyons être la vérité. Disons cependant que les critiques ont souvent été exagérées.

Et d'abord, avant de le juger trop sévèrement, il est juste de tenir compte de la situation où il se trouvait. Le christianisme, avec sa doctrine de la Trinité, est sorti du judaïsme, où la Trinité des personnes divines ne faisait pas encore partie de la foi révélée à tous. On était habitué à des formules strictement monothéistes, glorifiant le Dieu unique, comme Père et Créateur Lorsque l'adoration du Fils fut pratiquée en fait, après qu'on eut reconnu à Jésus le titre de propre Fils de Dieu et de Dieu, il s'écoula bien longtemps avant que cette situation fût exprimée par d^s formules adéquates, et surtout que les mêmes qualifications fussent attribuées au Père et au Fils. On ne pouvait, par exemple, retirer à Dieu le Père le nom de Père et de Créateur, reçu dans l'usage, de sorte que le Fils, nommé après lui, recevait d'autres prédicats qui pouvaient pa-

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raître moins glorieux. Aujourd'hui encore nous chantons dans le Symbole de Nicée : (c Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant, Créateur du ciel et de la terre,... et en un seul Seigneur Jésus-Christ », quoique la création appartienne aussi au Fils et la domination au Père. Il ne faudrait donc pas s'étonner que, tout en mettant dans le culte le Fils au même rang que le Père, on ait paru réserver au Père certains titres d'honneur, naguère réservés au Dieu unique.

On doit aussi se rappeler que le Fils qu'adoraientles chrétiens était le Verbe incarné. A ce titre il était homme, et Justin n'a jamais méconnu la réalité et les exigences de cette nature humaine. Mais jamais non plus il n'a fourni le moindre point d'appui à l'hérésie nestorienne des deux personnes. La personne de Jésus-Christ, celui qui agit, qui soufire, qui ressuscite, c'est le Verbe. Il agit donc dans sa nature humaine, et, du chef de cette nature, il a pu dire : Mon Père est plus grand que moi. Peut-être, faute de précision, Justin paraîtra attribuer au Verbe lui-même cette subordination : le passage était surtout glissant de la mission du Verbe incarné à la mission du Verbe dans l'Ancien Testament, telle qu'il l'admettait.

Ces précautions prises, il faut aborder de front les difficultés. Elles sont de deux ordres. L'erreur la plus grave consisterait à faire du Verbe, sinon une créature, du moins un instrument de la création, un intermédiaire, comme si sa génération dépendait des plans de Dieu relativement à sa

créature. Je ne crois pas que Justin Tait commise. Il est plus difficile de l'excuser s'il s'agit de la façon dont le Fils procède du Père et de leurs rapports mutuels.

Et d'abord le Verbe doit-il sa naissance à ce que Dieu était empêché par sa propre nature de communiquer avec les créatures, soit dans la création, soit dans la révélation? Si oui, on sera porté à conclure que le Verbe n'a donc été produit que peu avant la création et en vue de la création.

Ce serait opposer à l'égalité du Fils la transcendance réservée au Père. Nous avons déjà vu que Justin n'attribuait a Dieu que la transcendance nécessaire au dogme monothéiste^.

Mais voici le point précis de la difficulté théologique. Lorsque, comme chrétien, il a été amené à parler des personnes divines, des rapports du Père avec le Fils, n'a-t-il point concentré dans la personne du Père toute la transcendance, et une transcendance exagérée, de manière à laisser le Fils dans un rang inférieur, comme intermédiaire nécessaire entre le monde et le Père qui ne saurait avoir de rapports avec lui? Il faut ici distinguer deux points : l'action du Dieu créateur, celle du Dieu révélateur.

Ce que nous avons dit à propos de la matière prouve suffisamment que Justin n'a point cru la création indigne de Dieu, même si l'on entend par là l'organisation de la matière. D'après la ihéo-

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