Saint Matthieu^ XI
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même temps que sur Tinvisibilité du Père, sur celle du Fils, à moins d'une grâce spéciale, ce qui répond précisément à l'argument du R. P. Feder : Si Justin avait cru que le Fils avait la même nature que le Père, il aurait compris que les arguments qu'il dirige contre les théophanies du Père peuvent être adaptées contre les théophanies du Fils. — Or Justin concède ici que comme Dieu le Fils est aussi invisible que le Père, mais, dans l'économie de la grâce, c'était le Fils qui devait apparaître. Il se peut que les termes soient mal choisis, la pensée ne peut guère être mise en contradiction avec l'enseignement de la foi. « Dieu, dit saint Jean, personne ne le vit jamais; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, c'est lui qui l'a fait connaître^. » Ce n'est pas Platon, c'est saint Jean, ou plutôt le Sauveur lui-même que Justin a pris pour Maître. Platon, nous l'avons dit, lui faisait plutôt espérer de voir Dieu sans la grâce.
Je suis donc persuadé pour ma part que Justin n'a certainement pas fait dépendre la génération du Fils des desseins de Dieu sur le monde. Cette erreur s'est produite bien peu après lui, dans Tertullien, mais je ne la vois pas dans Justin. Dès lors il est peu probable qu'il ait placé la naissance du Verbe peu avant la création du monde. Au fait, rien de plus contraire à la raison que cette idée. Avant la création, le temps n'existe pas. Il commence avec le changement
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inhérent à Fidée de créature. Si le Verbe avait été proféré à l'occasion de la création, il serait la parole créatrice elle-même, coïncidant avec la création. Or Justin a dit maintes fois que le Verbe est né avant les créatures, « simplement avant toute créature ». Comment imaginer une parole de Dieu qui ne soit pas éternelle, si elle n'a pas pour terme la création?
Refuser l'éternité au Verbe, c'eût été, dans ces conditions, un manque de logique évident. Aucune philosophie ne pouvait conduire Justin à ce paralogisme. De fait, aucun texte n'est clair dans ce sens. On sent seulement, à le Hre, la fatale influence d'un texte mal traduit, qui pèsera si lourdement sur la controverse arienne. Le texte grec des Proverbes faisait dire à la Sagesse, qu'on identifiait sans hésiter avec le Verbe KcLe Seigneur m'a créée principe de toutes ses voies. » On tirera de là, au temps d'Arius, que le Verbe a commencé, qu'un temps fut où il n'était pas, si on n'allait pas jusqu'à en faire une créature. Or il est, je pense, très frappant que Justin n'a pas fait allusion à ce texte sans le modifier. Il a écrit, à propos de la parole de Dieu dans l'Eden : « Voici qu'Adam est devenu comme l'un de nous », ces paroles significatives : <( Ce Fils, réellement proféré par le Père avant toutes les créatures, était avec le Père, et c'est avec lui que le Père s'entretient, comme la Parole (de la Bible) l'a indiqué par Salomon : que celui-là même était principe AVANT toutes les créatures et avait été engendré
par Dieu comme Fils ^. » Ce changement introduit dans le texte est assurément symptomatique. Justin n'a pas oublié le prologue de saint Jean : au commencement le Verbe était. Il se garde bien de faire du Verbe le principe ou le commencement des créatures 2, malgré l'apparence littérale d'un texte sacré dont il ne pouvait guère soupçonner qu'il était mal traduit.
Un autre endroit, je l'avoue, pourrait être interprété différemment^; mais rien ne nous autorise à mettre Justin en contradiction avec lui- même. Il se serait sans doute exprimé tout autrement, s'il avait eu dans l'esprit la notion d'un Verbe intérieur, éternel, mais non distinct du Père, et d'un
1. Dialogue, LXII, 4- La traduction de M. Archambault : « Ce rejeton... était avecle Père avant toutes les cre'atures» s'ëcarte du contexte.
2. C'est pre'cisement LXII, 4 qui m'engage à traduire oL^y^i^ par « au commencement » dansLXI, i, avec M. Puech.
3. I/opposition nécessaire en grec de [jlsv et de ôl m'ol)lige à ne faire qu'une phrase de V (ou YI), 3 et 4- La pense'e est celle-ci : Le Père étant inengendré ne peut avoir de nom, parce que le nom est donné par un plus ancien : Dieu, Créateur, Seigneur, ne sont pas des noms. Le Verbe a été nommé Christ, parce qu^au moment de la création il a été oint et a tout orné, mais cela non plus n'est pas un nom* c'est un nom comme Dieu, qui n'en est pas un. Enfin Jésus est un nom véritable. Si on l'entend ainsi, y£VV6l)[j.£voç est séparé de 8t£ par une pause sensible. Je traduis : « Son Fils, le seul proprement Fils, le Verbe qui avant toutes les créatures était à la fois présent et engendré, lorsque au commencement il créa et orna tout par lui, a bien le titre de Christ » etc. mais le nom de Jésus. Le Verbe est donc moins ancien comme Christ, mais on ne peut en dire autant du Verbe qui était présent et engendré avant la création.
Verbe, proféré, né avant la création, pour servir a Dieu de parole dans la création. Cette invention malencontreuse de l'apologétique ne peut se réclamer de lui.
Ce point capital établi, le Fils ayant sa raison d'être, non dans les dispositions de Dieu sur le monde, mais dans la nature propre de Dieu, on peut se demander si Justin a exprimé avec assez d'exactitude la doctrine catholique sur ce point. Elle nous enseigne que si le Père engendre le Fils volontairement, avec toute sa complaisance, il Tengendre aussi nécessairement, car il ne dépend pas de lui de ne pas donner son Être au Fils. Justin, avouons-le, a prêté le flanc à la critique, en répétant que le Fils est né en vertu d'un dessein réfléchi, d'une volonté libre du Père, sans rien dire de la nécessité de cette filiation. Il n'a exprimé qu'une partie de la vérité, et sans doute ne Ta pas comprise tout entière.
On s'abstiendra aussi d'employer des termes qui ne lui inspirent aucun soupçon, lorsqu'il montre le Verbe messager du Père, et même son serviteur dans les apparitions de l'Ancien Testament. Sans y prendre assez garde, il prête au Verbe avant son incarnation l'obéissance et la déférence que devait pratiquer Jésus. C'était la rançon d'une idée fausse. Et c'est sur ce point peut-être que Justin a subi l'influence de Philon. En donnant, comme lui, au Logos la personnalité de l'Ange deJéhovah, l'apologiste s'exposait à le mettre à un rang subalterne : erreur d'exégète, non de philosophe, qui contribua à discréditer la théorie
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des théophanies du Verbe dans l'ancienne alliance.
Théologien du Verbe incarné, Justin a compris que la très sainte Mère de Jésus avait été associée à sa gloire. Il n'avait pour exciter sa dévotion envers Marie qu'à suivre le mouvement de la piété chrétienne, tel que les plus anciennes Catacombes Font révélé. Son goût pour les hautes spéculations lui suggéra en outre de chercher la place de la Vierge dans le plan divin. Il fut ainsi le premier de ces docteurs qui ont célébré en elle le triomphe anticipé de la Rédemption. Tandis que les évangélistes ne rattachent Jésus a David que par Joseph, son père putatif, Justin dit clairement que Marie descendait de David et des patriarches. Comme Jésus est le nouvel Â.dam, Marie est comparée à Eve. La désobéissance prend fin comme elle avait commencé.
Mais tandis qu'Eve, vierge et innocente, avait été trompée par le serpent et avait enfanté la désobéissance et la mort, « la vierge Marie conçut foi et joie lorsque l'Ange Gabriel lui annonça que l'Esprit du Seigneur viendrait sur elle et que la puissance du Très-Haut la couvrirait de son ombre ^ ». Justin reconnaît donc dans l'œuvre de Dieu une harmonie, malgré la chute, et si Eve était innocente avant d'enfanter la mort, quelle ne fut pas la sainteté de Marie, jugée digne d'enfanter le Fils de Dieu? Saint Irénée reprendra cette idée où il n'est pas exagéré de voir une des convenances du dogme de l'Immaculée Conception.