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3° Leur mentalité.
Si maintenant que nous avons vu le genre de vie que mènent les prisonnières de Saint-Lazare, nous tentons de pénétrer un peu dans l'intimité de leur pensée, un premier fait nous frappe : c’est l’antagonisme profond qui existe entre les femmes de la première section et celles de la seconde, et réciproquement ; bien qu’un grand nombre des détenues judiciaires soient des prostituées occasionnelles ou même des professionnelles clandestines, elles ne voudraient pas être prises pour des filles et elles se croiraient offensées qu’on les considérât comme telles; elles sont en prévention de vol ou même de crime mais, à les entendre elles préfèrent encore cela à la geôle administrative. D'ailleurs les détenues de la deuxième section leur rendent bien leur dédain quoique, elles aussi, aient parfois à changer d’af- fectation à un séjour suivant pour entôlage ou quelque autre délit.
Avec un nombre de femmes aussi varié et aussi considérable que comporte Saint-Lazare, il est bien difficile d'établir le type de chacune des catégories de prisonnières. Toutefois il nous a semblé retrouver chez presque toutes certains traits dominants du caractère, La majorité des détenues présente une tendance extrême à la simulation. A les croire, elles ne seraient jamais coupables ; elles sont innocentes des faits qu’on leur reproche ; si, pourtant, elles avouent une certaine culpabilité, elles ont toujours une façon spéciale de présenter les choses qui les excuse en partie. Cependant de vieilles récidivistes n’ont plus de honte et disent car-
US
rément ce qu’elles ont fait ; c’est surtout parmi les voleuses de magasin, les femmes pickpockets que l’on trouve ce genre de détenues ; elles mettent une certaine fanfaronnade et une certaine vanité à raconter de quelle façon elles s’y prennent ; mais ce sont là de vieilles habituées des prisons et la règle est que la femme, incarcérée soit menteuse. Cet art du mensonge et de la simulation, elles le mettent en œuvre pour se faire admettre à l’infirmerie et avoir un régime plus doux ; ce n’est pas, comme dans les prisons d'hommes, aux grands traumalismes, aux phlegmons provoqués, que connaissent bien les médecins des pénitenciers militaires, que la femme aura recours ; elle se servira de la crise d’hystérie ou d’une autre maladie nerveuse, et il est parfois bien difficile de la convaincre d’imposture ; il faut pour cela une observation longue, minutieuse et patiente. A la deuxième section, au contraire, la simulation envers le médecin s’exerce en sens inverse,la malade tendant à cacher l'affection dont elle est atteinte pour obtenir son exéat.
Si déchue que soit la femme en prison, il est pourtant un instinct qui subsiste en elle très vivace: c’est la coquetterie. Après la prostration qui suit l’arrestation et l’incarcération, elle se ressaisit et de nouveau, elle prend souci de sa personne. Lorsque, condamnée, elle est faite aurégime de la prison, qu'elle en a pris tant bien que mal son parti, elle songe à sa toilette. Dans l'uniforme grossier et peu élégant, certaines arrivent à se draper avec une certaine grâce et il est vraiment curieux de voir comment l’ingéniosité féminine peut parvenir à modifier un costume aussi peu esthétique. Il n’est pas jusqu’à l’usage des fards qui ne s’introduise à Saint-Lazare. Pour rem-
pr
placer la poudre de riz, certaines n’hésitent pas à gratter le plâtre des murs; d’autres sont plus raffinées : à la
visite hebdomadaire elles prétextent un prurit, une dé-
mangeaison quelconque dans l’espoir que le médecin leur prescrira la poudre de tale ou d’amidon. Miss Weston qui fut longtemps surveillante dans une prison de femmes anglaises raconte dans ses mémoires le fait suivant qui montre jasqu’où peut aller leur ingéniosité : On avait remarqué depuis quelque temps qu’une détenue se maquillait les lèvres avec du rouge mais on n'était pas arrivé à trouver de quelle façon elle se le procurait ;
c’est fortuitement qu’on découvrit la chose: elle faisait.
détremper dans de l'eau des fils rouges du vêtement
de la prison et obtenait ainsi la mixture dont elle se
servait. Une autre se faisait mettre au cachot chaque
fois qu’elle le pouvait et là, patiemment, elle arrachait au grillage de la fenêtre quelques fils de fer dont elle était parvenue à se confectionner un corset. En quelque endroit qu'elle soit la femme reste toujours femme. Des tendances analogues au point de vue de la toilette existent aussi dans les prisons d'hommes et c’est en se fondant sur cette constatation que le directeur de la prison de Colombus (Ohio) a pris une initiative intéressante ; il a eu l’idée de récompenser ses détenus en leur faisant porter, s’ils se conduisent bien, un costume rappelant de moins en moins le lieu où ils se trouvent. Il est certain qu’une pareille mesure dans les prisons defemmes serait suivie des meilleurs effets. Elles feraient plus pour mériter une récompense de cette sorte qu’elles ne font actuellement pour éviter les peines et les réprimandes qu’on leur inflige et il suffirait de bien peu de chose pour stimuler leur bonne conduite. De toute
AN AU façon ce serait là un moyen très simple et facile à essayer. |
Un autre trait de caractère de la prisonnière est le besoin de protection qu'elle ressent. Pour cela, elle s’adonne aux pratiques religieuses. Beaucoup de prévenues ne partiraient pas à l'instruction sans avoir fait une prière, sans avoir été s’agenouiller devant l’autel de la chapelle ; c’est pourquoi les sœurs ont de l’autorité sur les femmes de Saint-Lazare, tout au moins à la première section. À leur religiosité s'ajoutent en outre nombre de pratiques superstitieuses. C’est encore ce besoin de protection qui fait que ces femmes se confient si facilement au médecin ; elles sentent bien qu’elles peuvent lui avouer bien des choses sans crainte d’être dévoilées car elles savent bien qu’il n’est pas un geôlier, C’est aussi pourquoi elles acceptent si facilement les conseils et les consolatiôns des dames visiteuses des diverses œuvres de patronage.
Ïl est intéressant de noter également, à propos de leurs mœurs, la quantité de femmes qui, à Saint-Lazare, sont tatouées ; celles-ci se rencontrent surtout à la deuxième section, mais aussi au quartier judiciaire, en moins grand nombre il est vrai. Le D' Leblond qui a étudié ces tatouages les classe ainsi:
Tatouages ornementaux ; Tatouages symboliques ; Tatouages obscènes ; Tatouages variés.
La plupart sont grossièrement exécutés et sans aucun caractère artistique. Le type le plus répandu est un cœur percé d’une flèche et au-dessous : à X (nom ou initiale),
P.L. V. (pour la vie) puis une date. Quelquefois ce tatouage est reproduit plusieurs fois sur la même forme avec des noms différents mais toujours suivis des lettres P. L. V. Un tatouage fréquent également est celui d’une bague ou d’un bracelet.
Lombroso qui a étudié et cherché à définir les types criminels assigne à la criminelle née les caractéristiques suivantes: caractère viril, besoin de vengeance, astuce, cruauté, mensonge, passion pour la parure. Quant aux criminelles par occasion, qui forment la majorité, elles seraient de deux espèces : d’abord les criminelles nées mais dont le type serait atténué et ensuite les femmes normales, mais dont l’immoralité latente a reparusous une influence quelconque. Pour Lombroso la véritable dégénérescence pour la femme consiste, non pas dans le crime, mais dans la prostitution. On a pu voir plus haut que nous avons relevé chez les femmes de Saint-Lazare la plupart des traits qu’indique l’anthropologiste italien.
On a écrit et répété que Saint-Lazare était une école de vice et c’est là le gros argument de ses adversaires. Il faut bien reconnaître qu’au point de vue moral, les conséquences d’un séjour à Saint-Lazare sont désastreuses pour une femme. On a bien fait des divisions par catégories mais il n’en est pas moins vrai que dans . chaque catégorie, il y a une promiscuité déplorable et puis à l’infirmerie il n’y a plus aucune séparation entre prévenues et condamnées : « Quelle que soit, dit M°*° de Morsier dans un discours pour l’œuvre des libérées de Saint-Lazare, la raison qui amène une femme à Saint- Lazare, si personne ne lui tend la main dans la prison et à sa sortie, elle sera irrévocablement perdue, » Cette
ide
phrase est peut-être un peu trop absolue, mais il n’en
faut pas moins admirer la force de caractère de celles qui ne succombent pas à la contagion. C'est que tous les vices sont rassemblés entre ces murs. Tout d’abord,
et fatalement, par une exacerbation de l'instinct sexuel, : le saphisme sévit à Saint-Lazare, au même titre que
la pédérastie dans les prisons d'hommes. On peut ainsi observer des couples de tribades très curieux. Les femmes s’écrivent dans les mêmes termes qu’elles écriraient à leur amant ou que celui-ci le ferait. Notre maître, le D: Jullien, a pu se procurer un certain nombre de ces
lettres, qui n’ont pu tromper la surveillance et les a réunies dans une communication à la Société de Psychologie. On retrouve dans les termes, dans les expressions
et dans les sentiments tout ce qu’on pourrait rencontrer dans des amours normales. En général ces femmes
prennent l’homme en aversion et lorsqu'elles sont sor-
ties, elles ne prennent pas de souteneurs, ne trouvant
plus de satisfactions que dans l’amour unisexuel, mais
c'est là un vice qu'il est bien difficile d’empècher dès
qu'il existe une agglomération de femmes.
Ce qui se pratique aussi beaucoup à Saint-Lazare c’est la traite des blanches. Sans appui, se sachant déshonorée et flétrie, la femme se laissera aisément convaincre par d’habiles proxénètes incarcérées avec elle, et à sa sortie de prison, elle entrera dans la prostitution.
Ou: bien une femme qui est entrée pour un motif de peu de gravité sera enrôlée après sa mise en liberté dans une bande de malfaiteurs el la voilà comp lètement, irrémédiablement perdue.
En un mot ce que l’on peut reprocher à Saint-Lazare
Ropiteau 4
c’est d'imprimer à une défaillance qui aurait pu n'être que passagère un caractère définitif. Pour parer à cette promiscuité si fatale, on a voté une loi proclamant le principe de l’emprisonnement cellulaire, mais bien des. personnes compétentes en la question estiment que c’est là une mesure inapplicable aux femmes et que l’encellulement et l'isolement absolu leur sont funestes. Ce n’est pas la démolition de Saint-Lazare qui pourrait résoudre le problème. Ce qui serait à souhaiter, c’est que la séparation soit plus absolue encore que celle qui existe, et qu’elle soit réalisée comme pour les prisons d'hommes où les prévenus ont une maison spéciale. D’autre part un système cellulaire mitigé, c’està-dire pendant la nuit, avec travail en commun pendant la journée, nous semble être beaucoup préférable à l’état de choses actuel.
Ce que nous souhaiterions également de voir transférer, c’est la deuxième section de Saint-Lazare. Tout d’abord au point de vue administratif, cette fusion d’une prison et d’un hôpital de prostituées estillogique au plus haut point, car on a ainsi un service municipal dont la charge incombe à l'État. Et puis ce n’est pas un délit pour une femme que d’être malade. Que la société se protège en la mettant hors d'état de nuire et de transmettre la syphilis à tout venant, de mème qu’elle se protège contre les aliénés en les enfermant dans des asiles, il n’y a rien là que de très juste, et c’est une mesure de prophylaxie générale, mais ce qui est souverainement injuste, c’est de mettre cette femme dans une prison.
La réglementation de la prostitution est une chose indispensable et se pratique actuellement dans la plu-
part des nations civilisées. Il est reconnu que la transmission des maladies vénériennes et principalement de la syphilis est surtout le fait de la prostation clandestine et des insoumises. Nous ne voulons pas reproduire ici toutes les discussions qui ont été faites à ce sujet ; qu'il nous suflise de rappeler un fait observé par le D' Le Pileur au dispensaire Toussaint-Barthélemy et
rapporté par lui à la Société de Prophylaxie sanitaire et morale : l’application de la loi du 11 avril 1909 interdisant l'arrestation comme insoumises des mineures âgées de moins de 18 ans amène une recrudescence énorme du chiffre des chancres syphilitiques parmi les consultants du dispensaire de Saint-Lazare. A partir du mois d'août un décret remet à une date ultérieure l’application de la loi et le nombre des accidents primaires diminue. Voici, établi par M. Le Pileur, le très éloquent graphique qui représente ces points. On remarquera que, pendant cette même période, le nombre des consultants nouveaux est également augmenté mais ce fait est dû à une augmentation parallèle des cas de blennorragie tenant probablement aux mêmes causes :
tro Graphique représentant les chancres syphilitiques
observés en 1908-1909.
Le chiffre indiqué à côté des mois est celui des con-
sultants nouveaux.
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