‹ Saint Léon IX (1002-1054)Chapitre 13 sur 44 · I. Op, cit.j 1. 1. c. VI · texte numérisé non relu

I. Op, cit.j 1. 1. c. VI

charge ecclésiastique à la cour impériale, espérant lui procurer bientôt Tun des bons évêchés d’Allemagne. Mais le jeune chapelain n'entrait point dans les calculs de l'ambition paternelle : alors qu'autour de lui, la brigue et la cupidité faisaient la chasse aux gros bénéfices, il se promettait, dans le secret de son cœur, que, si la volonté de Dieu daignait l'appeler au gouvernement de la plus pauvre des Églises, il s'y prêterait plus joyeusement que si la faveur du souverain le portait à la dignité la plus considérable.

11 était à peine depuis quelques jours au service du roi des Romains que son aménité, sa réserve, sa distinction lui avaient gagné tous les suffrages. Il savait descendre sans s'abaisser et tenir son rang avec une noble et charmante simplicité. Ses pairs l'avaient surnommé « le bon Brunon » et Conrad II, comme son épouse Gisèle, l’avaient en singulière affection. Ils l’admettaient même à leurs conseils et ne dédaignaient point son avis.

Ainsi donc, à l’éducation de la famille et du cloître qui avait formé son cœur, assoupli son intelligence et meublé sa mémoire de connaissances variées, s'ajoutait, pour le développement complet de ses hautes et précieuses qualités, la rude expérience du monde. A la cour, plus que partout ailleurs, Brunon pouvait se rendre compte des maux qui désolaient l’Eglise et des périls que lui faisaient courir le pouvoir jaloux des empereurs et des rois, l’ambition, la convoitise, la corruption de trop nombreux mercenaires, entrés par surprise ou par force dans la bergerie du divin Pasteur. Il ne fut point deux ans k cette forte école : malgré sa jeunesse, il était mûr pour l’épiscopat; mais, tandis que la sollicitude de

son royal cousin, songeait à réaliser les rêves paternels et attendait que vînt à vaquer l’un des grands sieges de l’Empire, la Providence s’employait sans heurt et sans fracas à le ramener à sa chère Église de Toul.

Brunon, en partant pour la cour, n’avait point dédaigneusement brisé les liens qui l’unissaient à Hermann et à son chapitre. Aussi, lorsque Conrad, au début de 1026, organisa une expédition contre les Milanais révoltés et somma tous ses feudataires de lui amener des hommes et des chevaux, il fut chargé par son évêque, vassal de l’Empire comme la plupart de ses collègues de la région rhénane, de conduire le contingent toulois. Il dut accepter ces fonctions d’autant plus volontiers qu’elles lui permettaient d’unir le service de son prélat et celui de son roi. Et puis, n’était-il point du sang des comtes batailleurs de Dagsbourg et du Nordgau? A le voir déterminer, pour sa cohorte, la place du campement, organiser les postes et les gardes, pourvoir aux approvisionnements, répartir les emplois, on eût dit un vieux chef de corps, plein de sagesse et d expérience. Et c’est pendant qu’il s’occupait ainsi de travaux pour lui si nouveaux, qu’il apprit le trépas de Hermann et les conséquences qui s’en suivaient pour lui. Le prélat était mort le i®** avril, au cours d’un voyage qu’il avait dû faire à Cologne, et, d une voix unanime, clergé et fidèles de Toul réclamaient Brunon, pour premier pasteur.

Le nioine Norbert, jadis chanoine de la cathédrale Saint-Étienne, et Liéthard, chanoine de la même église, avaient été députés pour faire agréer du roi et de l’intéressé le vœu du chapitre et de la cité. Ils étaient porteurs de deux lettres ; l’une, d’un laco-

nisme touchant, conjurait simplement le fils des comtes d’Eguisheim de ne point mépriser l’humilité et la pauvreté d’une Église qui l’avait élevé avec tant de soin et de fierté; l’autre, véritable plaidoyer, exposait au souverain que son jeune parent, ayant reçu à Toul tous les ordres, y compris la prêtrise, c’était agir selon l’esprit des saints canons que le solliciter pour premier pasteur. Le pape Célestin n’avait-il point décrété : « Chacun doit trouver le fruit de ses labeurs dans l’Église même au service de laquelle il a consacré sa vie? » Nul d’ailleurs — et l’argument était fort ingénieux — n’était plus apte que cet homme dévoué, que ce proche cousin du roi, à défendre et à conserver une ville aussi frontière, que la France et la Bourgogne enviaient à l’Empire.

Malgré ces considérations d’une politique avisée et le plaisir qu’il goûtait à entendre les éloges que les délégués toulois ne se lassaient point de faire de son protégé, Conrad restait perplexe : fallait-il qu’il renonçât, en faveur d’une Église aussi modeste, aux vues grandioses qu’il avait sur lui. Mais les considérations memes qui le faisait hésiter, étaient celles qui emportaient victorieuses l’assentiment de Brunon : ce n’était point lui qui dédaignerait sa chère Église touloise, qui repousserait les supplications des chanoines, ses frères, et, s’il avait eu quelque scrupule à accepter l’honneur de l’épiscopal, les répugnances du roi, les instances qu’on lui faisait à lui-même, de toutes parts, pour qu’il attendit une occasion meilleure, rassuraient son humilité et fortifiaient son intime conviction : oui, c’était bien l’appel de Dieu qui venait de se faire entendre. Il sut enfin en persuader Conrad et obtenir son assentiment.

Cependant la lutte continuait entre Allemands et Lombards. Ces derniers infestaient les chemins et surveillaient étroitement les passages : tout autre aurait différé son départ, jusqu'à ce que les routes fussent plus sûres, ou bien fait un long détour, pour éviter Tennemi. Mais, quaud le Seigneur avait parlé. Brunon ne savait point remettre, II prit donc congé du roi et de ses compagnons et, sans retard, il quitta l’armée, emportant les regrets de tous et excitant par son désintéressement l’admiration du monarque et l’étonnement des ambitieux. 11 passa le col du Cenis et descendit la Maurienne. A Ivrée, à La Chambre, il échappa merveilleusement à de redoutables guetapens et il gagna enfin le Jura, oii l’appui de Pétronille, épouse de son frère Gérard et nièce de Rodolphe, roi de Bourgogne, lui fut d’un utile appui. Commencé dans le péril, ce voyage finit dans la joie et, le 19 mai de cette année 1026, fête de l’Ascension de Notre-Seigneur, l’élu du clergé et du peuple, fit, au milieu d’acclamations enthousiastes, son entrée dans sa bonne ville de Toul et fut installé solennellement dans sa cathédrale, par Thierry de Luxembourg, son collègue de Metz et son cousin.

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