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CHAPITRE II

ÉPISCOPAT A TOUL

Pour être rejetée sur les frontières de l’Empire et ne procurer à son premier pasteur qu’un revenu médiocre*, l’Église de Toul n’en constituait pas moins, au point de vue politique, comme au point de vue religieux, un très important bénéfice. La ville était petite ; mais le diocèse était vaste : il embrassait l’antique cité des Leuques et, entre les Vosges, la Faucille et la plaine de Champagne, il s’étendait sur les hautes vallées de la Moselle et de la Meuse, débordait même sur le bassin de la Marne et louchait aux diocèses de Metz, de Strasbourg, de Bâle, de Besançon, de Langres, de Châlons-sur-Marne et de Verdun. Situé sur les confins des deux races, dans le royaume artificiel de Lotharingie, il était disputé entre deux influences et, tandis qu’au centre et à l’est, la Lorraine ressortissait du Saint-Empire, le Bassigny et la Champagne, a l’ouest, gravitaient dans l’orbite française*.

I* Elle ne fut taxée en cour de Rome qu’à aSoo florins d’or du Rhin : ce qui indique pour le bénéfice épiscopal un revenu très moyen.

2. Sur le diocèse de Toul, voir E, MütIiu y. Histoire des diocèses de Touly de Nancy et de Saint^Dîé, Nancy, Crépin-Leblond, 1900-1902. 3 vol. in-S®.

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Comme la plupart de ses collègues, moins toutefois par un diplôme authentique que par l’une de ces prescriptions tacites si communes à cette époque, l’évêque était comte de sa ville épiscopale. Comme tel, il était soustrait h la tutelle des ducs impériaux, ne reconnaissait d’autre suzerain que l’empereur, exerçait les droits afférents à la souveraineté, percevait les revenus, levait les impôts, battait monnaie, édictait des lois et des règlements : bref, à la crosse, il joignait l’épée. Sans doute, la principauté était minime, ne comprenant que la cité et ses environs immédiats; mais sa situation à la frontière, entre les puissants comtes de Bar qui tenaient alors le duché de Haute-Lorraine, les belliqueux comtes de Champagne, issus de l’altière maison de Vermandois, et les rois ambitieux de la Bourgogne transjurane, en faisait un poste considérable : Toul déjà, a> Z Metz et Verdun, était l’un des boulevards du Saint-Empire.

Fondée par saint Mansuy, au plus tard vers le IV® siècle; fécondée, au temps de Julien l’Apostat, par le sang des martyrs, saint Eucher, saint Élophe et sainte Libaire; dirigée par de vigilants pontifes, saint Amon, le successeur de saint Mansuy, saint Auspice, le correspondant de Sidoine Apollinaire, saint Epvre au vi® siècle, saint Leudin-Bodon et saint Jacob au vu®, Frothaire au viii® — pour ne citer que les principaux — cette Église touloise avait eu le privilège de fournir à Clovis son catéchiste, saint Vaast; elle avait lentement développé le réseau de ses paroisses, de ses doyennés ruraux et de ses archidiaconés et jeté sur cette trame les gemmes des églises et des monastères.

Tout contre les murs de la cité, non loin de la

cathédrale dont le chapitre était nombreux etTécole, justement renommée, se dressait, depuis 986, la collégiale Saint-Gengoult, dédiée par Tévêque saint Gérard à un touchant martyr de la foi conjugale, très populaire à celte époque en Bourgogne et dans les pays voisins. A Bar, une chapelle que Hézeb ou Hézelin avait bâtie naguère, en l’honneur de saint Maxe ou Maxime, solitaire d’Aquitaine, venait d’être confiée par le duc Thierry à un corps de chanoines.

Dans les faubourgs de Toul, a l’est et a l’ouest, les deux abbayes Saint-Mansuy et Saint-Epvre gardaient les tombeaux de ces deux grands apôtres du pays leuquois. Au plus profond de la vallée, presque aux sources de la Moselle, existait, depuis la première moitié du vu® siècle, le double monastère fondé par saint Amé, moine venu d’Agaune, par saint Romaric, leude de la cour d’Austrasie, par saint Arnould, évêque de Metz, l’ancêtre de la dynastie carolingienne, et devenu, dans le cours des âges, par une étonnante vicissitude, le célèbre chapitre noble des chanoinesses de Remiremont.

Un siècle plus tard, dans la haute vallée de la Meurthe, s’était formée une croix mystique de cinq abbayes : au sud. Jointures ou Galilée, établie par saint Dié, évêque, dit-on, de Nevers, et depuis peu changée en collégiale, sous le vocable de son créateur^; a l’est, Senones, construite par saint Gondelbert, que l’on croyait évêque de Sens; à l’ouest et au nord, Étival et Bonmoutier, œuvres toutes deux de saint Leudin-Bodon, évêque de Toul : celte der-

I. Telle fut l’origine de la ville de Saint- Dié. L’abbaye, devenue collégiale, est aujourd’hui un siège épiscopal.

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nière venait d’être transportée par Berthold, en loio, sur une colline voisine et consacrée au saint Sauveur; au centre enfin, Moyen mou lier, le monastère du milieu, qu’avait élevé saint Hidulphe, archevêque ou chorévêque de Trêves.

C’était, en outre, dans cette même vallée de la Meurtlie, l’abbaye Saint-Remi, à Lunéville, instituée par le comte Folmar; le prieuré Saint-Gorgon de Varangéville,- dépendant de l’abbaye de Gorze; le prieuré de Lay-Saint-Christophe, érigé par Eve, comtesse du Cliaumontois, au berceau de saint Arnould et de la dynastie carolingienne, et l’abbaye de Bouxières, ouverte par saint Gauzelin, évêque de Toul, aux vierges et aux veuves éprises de l’amour du céleste Epoux.

En aval de Remiremont, sur la Moselle, se trouvait l’abbaye Saint-Maurice d’Épinal, enrichie des reliques de saint Goëric, évêque de Metz, et habitée par une communauté de religieuses; le prieuré de Flavigny qui gardait la châsse de saint Firinin, évêque de Verdun, et relevait de Saint-Vanne; le prieuré Saint-Laurent, à Gellamont, près de Dieulouard, fondation de l’évêque Haimon de Verdun et colonie de* Saint-Germain de Montfaucon. Sur le Madon, non loin de Mirecourt, Berthold et son successeur venaient de construire, pour des religieuses, aujrès du tombeau de sainte Menne, vierge leuquoise, l’abbaye du « Port suave », en roman Porsas ou Poussay. Sur la Meuse, se voyaient les deux vieilles abbayes de Saint-Germain et de Saint-Martin. Enfin, comme en vedettes, aux deux extrémités du diocèse, se dressaient, au nord-est, le petit monastère Saint-Pient, à Moyenvic, et, au sud-ouest, le prieuré de Saint-Blin, donné par l’évcque de Toul,

saint Jacob, et par sa sœur Liliosa aux moines de Saint-Bénigne, de Dijon.

Ces maisons, du moins la plupart, étaient peuplées et florissantes. C’était, chez les riches et les puissants du pays, une pieuse émulation à leur léguer des terres et des hommes et plus d’un enfant de noble lignée, plus d'un vaillant chevalier, plus d’un guerrier jadis farouche, ne dédaignaient point de demander à la solitude la paix du cœur, les âpres consolations du renoncement et de la pénitence. Les plus anciennes avaient suivi la règle de saint Colomban; mais toutes, à cette époque, faisaient partie de la grande famille bénédictine. Saint-Epvre, nous l’avons vu, était entré dans le mouvement clunisle et subissait, sous sou prieur Widric, la puissante influence de Guillaume, de Saint-Bénigne, le fameux Supra régulant^ et le chapitre de Saint-Étienne, comme la cité, comme le diocèse tout entier, sous l'impulsion des grands évêques, saint Gauzelin, saint Gérard, Bertbold, qui venaient de se succéder sur la chaire de saint Mansuy, avaient passé dans la ferveur et la régularité cette rude période du x® siècle qui, trop souvent, ailleurs, mérita le triste surnom de siècle de fer.

Elle pouvait être moins brillante aux yeux du monde cette part d’héritage que le cousin de Conrad avait acceptée : elle n’en était pas moins précieuse aux regards du Seigneur. Brunon pouvait se féliciter de son sort : au lieu d’avoir à prêcher le repentir et à chasser l’abomination du saint lieu, il n’aurait qu’à fortifier la piété et à stimuler la pratique de la vie chrétienne, à maintenir et à développer les œuvres que ses prédécesseurs lui léguaient. La Providence le voulait ainsi, pour qu’il mesurât, de lui-même et

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sur le terrain, la puissance d'action d’un véritable pasteur et se préparât ainsi à ce rôle d’émancipateur de l’épiscopat, de réformateur de l’Église qu’il était appelé à exercer un jour.

Après avoir soumis les Milanais et pacifié le nord de l’Italie, Conrad se proposait de pousser jusqu’à Rome, pour recevoir de Jean XIX le diadème impérial. La cérémonie était fixée au jour de Pâques de l’année 1027 et, pour dédommager son affection du sacrifice qu’elle avait dû consentir, il avait manifesté le désir que le nouvel évêque différât son sacre jusqu’à cette époque, l’accompagnât dans la Ville éternelle et reçût, en sa présence, des mains du souverain pontife l’onction épiscopale. Mais Brunon avait de lui des sentiments trop bas pour être tenté par un honneur si rare. L’usage était alors que le métropolitain ordonnât ses suffragants et Poppon, l’archevêque de Trêves, n’était pas homme à renoncer à ses droits. Aussi, pour éviter l’envie et ne blesser personne, l’humble prélat déclina-t-il cette flatteuse distinction et supplia son cousin de lui laisser toute liberté. Le roi des Romains insista; mais, quelles que fussent ses répugnances, il dut se rendre enfin devant tant de prudence et de vertu. Brunon, dès lors, put partir pour Trêves et solliciter de son supérieur ecclésiastique le degré suprême du sacrement de l’ordre.

Mais l’archevêque, avant le sacre, se méprenant sur cette déférence, prétendit lui faire signer, de par un privilège dont il se targuait vis-à-vis de ses suffragants, l’engagement formel et rigoureux de ne prendre aucune décision, de ne conclure aucune affaire sans son conseil et sans son aveu. C’était amoindrir l’autorité épiscopale : l’élu refusa noblement et s’en

revint en Lorraine. Le conflit eût pu s’éterniser, car l’un était trop impérieux, l’autre trop consciencieux^ pour céder; mais Conrad, instruit de l’incident, manda les deux prélats à Worms où il se trouvait alors et fit au métropolitain de sages représentations. Poppon, non sans peine, abandonna ses prétentionsdespotiques et son jeune suffragant, pleinement rassuré, lui promit sur le champ de recourir à son expérience et d’user largement de ses avis. La paix faite, il fut sacré, le 9 septembre 1026, et il resta toujours uni d’une amitié très étroite avec celui qu’il se trouvait heureux d'avoir pour conseiller et pour père, mais qu’il refusait d’avoir pour maître et seigneur.

Un tel début faisait bien augurer de ce pontificat : non, humilité n’est point bassesse; le disciple de Berthold ne laisserait point entamer les droits de son Église et le diocèse de Toul ne verrait point fléchir entre ses mains les fermes traditions de ses grands évêques.

Digne fils des comtes d’Alsace, Brunon, comme ses prédécesseurs, fut un homme d’action : il le fallait du reste pour lutter contre l'éternel adversaire de la cité divine et promouvoir le règne du Très-Haut. Wibert ne nous dit point ce qu’il fit pour la formation et la direction de son clergé, ni pour l’évangélisation de son peuple : nous en sommes réduits aux conjectures que nous permettent, et ce que nous savons de son zèle, et le portrait que dessina de lui son biographe : « Il se faisait remarquer, lisons-nous*, par une admirable noblesse de caractère qui, jointe à sa remarquable beauté, lui attirait tous les esprits.

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