‹ Saint Léon IX (1002-1054)Chapitre 15 sur 44 · I. Wibert, op. cit,, 1. I, c. xiii · texte numérisé non relu

I. Wibert, op. cit,, 1. I, c. xiii

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Ses paroles pénétraient les cœurs d’une affectueuse sympatliie. A la prudence du serpent, il joignait la simplicité de la colombe : aussi, les sages selon le monde le considéraient-ils comme très adroit et les sages selon Dieu admiraient-ils la pureté et Tirinocence de son cœur..^. Son humilité et sa patience se manifestèrent maintes fois avec éclat. S'il reprenait quelqu’un de ses subordonnés et que celui-ci, comme il arrive, se laissât emporter par la colère jusqu’à l'outrager, il ne répondait pointa l’injure par le châtiment, mais il exprimait sa compassion par des pleurs. » Vaincre le mal par le bien, tel était le secret qu’il avait appris du divin Maître : ce n’est point lui qui eût arraché le roseau h demi brisé ou éteint la mèche qui fumait encore. Il visitait fréquemment son diocèse : nous pouvons du moins l’inférer de ce que nous connaissons de ses courses apostoliques. Il convoquait des synodes et il se tenait en communauté d’action avec ses collègues de la province : c’est ainsi que nous le voyons assister, en io 3 o et en 1087, à deux conciles réunis à Trêves par le métropolitain.

Versé, comme il l’était, dans toutes les sciences ecclésiastiques, il dut aussi donner aux études sacrées une vigoureuse impulsion et valoir à l’école touloise une célébrité nouvelle. Mais tout ceci reste bien vague, faute de documents précis.

Nous sommes mieux renseignés en. ce qui concerne les monastères. Orunon appartenait à une famille ou l’attachement à l’ordre de saint Benoît se transmettait comme un héritage. Ses ancêtres paternels avaient fondé ou richement doté les abbayes de MasevauXjSur la Doller, au pied du Ballon d’Alsace, de Murbach, au pied du Ballon de Guebwiller, de

Sainte-Odile, sur le Hohenhourg, d’AItorf, à l'entrée de la vallée de la Bruche; son aïeul maternel, le comte Louis, avait érigé l’abbaye de Hesse, non loin de son château de Dagsbourg, et ses parents, le monastère de Sainte-Croix, à Woffenheim, à deux lieues de leur manoir d’Eguisheim. Lui-même n’avait point perdu le souvenir de la guérison dont il se reconnaissait redevable au saint patriarche, et son esprit de foi, comme son intelligence des besoins de son temps, lui faisait voir dans les cloîtres les sanctuaires de la prière et de l’expiation, les asiles de la vertu et du renoncement évangélique, les foyers des lumières sacrées et profanes, les centres enfin de la vraie civilisation .

En ces siècles en effet où s’élaborait la société chrétienne, les abbayes exerçaient une puissante influence : elles fournissaient aux campagnes des ouvriers infatigables qui les défrichaient, les assainissaient, les exploitaient; elles formaient pour l’Église des prédicateurs, des missionnaires, des chroniqueurs, des hagiographes et des évêques; elles opposaient, par l’austérité de leur règle, un contraste éloquent et salutaire aux convoitises, aux crimes et aux débauches du monde. Mais, pour que leur action fut vraiment féconde, il fallait qu’elles restassent fidèles aux intentions de leurs fondateurs, aux statuts et aux traditions de leurs instituteurs. Brunon l’avait compris et c’est pourquoi il avait tenté de ramener l’évêque Hermann à des sentiments plus favorables envers la congrégation de Cluny; c’est pourquoi aussi, dès les premiers jours de son épiscopat, il s’empressa d’agréger à cette vaillante congrégation les deux abbayes de Saint-Mansuy et de Moyenmoutier qui étaient avec le siège de Toul en relations de

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vassales k suzerain. Leurs abbés lui paraissaient sacrifier à des préoccupations d'ordre temporel le soin spirituel de leurs moines ; il les déposa et pria Widric, le zélé prieur de Saint-Epvre, de prendre la direction de leurs communautés. Guillaume, de Saint- Bénigne, conservait encore le litre abbatial et la surveillance éminente des nombreux monastères qu’il avait réformés et il continuait à leur infuser le véritable esprit de saint Benoît; mais, accablé par l’âge et les travaux, il dut songer bientôt k répartir entre ses disciples le poids de ce fardeau. Pour les monastères toulois, son choix s’arrêta sur Widric : c’était répondre aux vœux de l’évêque et sceller l’union qui venaitd’être ménagée, de Saint-Mansuy et’de Moyenmoutier avec Saint-Epvre et avec le centre même de la rénovation monastique. Mais, avant que d’aller recevoir la récompense promise aux bons serviteurs, il voulut revoir tous ses religieux. Il revint donc en Lorraine, passa par Toul, poussa jusqu’à Gorze, l’un des cloîtres les plus fameux du pays, et poursuivant sa route, il s’en alla mourir dans la paix du Seigneur en la grande abbaye de Fécamp, le janvier de l’an io3i. On peut s’imaginer quelle impression dut faire sur le jeune prélat la visite de cette vivante incarnation de la règle bénédictine. En de tels entretiens, il dut comprendre, s’il n’en était pas encore persuadé, que le salut de l’Église s’opérerait par le cloître. Ici encore, ce n’était point sans raison que la Providence avait ménagé l’entrevue de ces deux hommes.

Brunon en fut encore mieux disposé, s’il était possible, envers l’ordre de saint Benoît. Il acheva i’abbaye de Poussay et il mit à la tête de la communauté Bérenna ou Berzenna, femme en qui

s’alliait la vertu la plus haute à la noblesse tlu sang ; il confirma la fondation d’un prieuré que Gauthier, seigneur de Deuilly, et sa femme Odile venaient de construire, en ce lieu, sur la fontière sud de son diocèse ; il le rattacha à l’abbaye Saint-Epvre, par suite, a la congrégation de Cluny, et il en consacra l’église, sous le vocable de Notre-Dame. Il applaudit à l’érection que fit, à Bleurville, non loin de Deuilly, Renard III, comte de Toul, d’un monastère de religieuses, et il en dédia solennellement l’église à deux martyrs aquitains, le prêtre Bertaire et le diacre Athalène, qui avaient subi la mort, pour le Christ, dans les environs, alors qu’ils visitaient en pèlerins les principaux sanctuaires des Gaules. Il souscrivit a l’établissement du prieuré Saint-Pierre de Relanges que, toujours dans la même région, Riquin de Darney et Lancède, sa femme, destinaient à six religieux de Cluny. Il sanctionna ou fit luimême des donations à Saint-Epvre, à Saint-Mansuy, à Saint-Blin et h d’autres maisons encore. Son zèle dépassa même les limites de son diocèse : il encouragea Frédéric I, gendre de Renard III et après lui comte de Toul, à fonder un prieuré dans sa seigneurie de Fontenoy-en-Vôge, au diocèse de Besançon, et, en io45, il passa les Vosges, pour aller faire la dédicace du sanctuaire de Sainte-Odile, au sommet du Hohenbourg.

Les intérêts matériels ne le laissaient point indifférent. Il défendit le temporel de son Église contre les usurpateurs. Selon un abus trop fréquent, en ces temps de luttes privées, le seigneur de Vaucouleurs avait fait de son château un repaire de brigands ; il détroussait les voyageurs et rançonnait le pays d’alentour. L’évêque hardiment marcha contre lui ; mais

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les comtes de Reynel et de Fliste accoururent et ses troupes trop inférieures en nombre durent se replier. Il réussit mieux avec son vassal Renard III, le fondateur de Bleurville : il le contraignit à restituer au chapitre de Saint-Étienne le village de Tranqueville et à l’abbaye Saint-Mansuy plusieurs revenus qu’il avait usurpés. Frédéric I, successeur de Renard, lui ayant désobéi, il lui retira le litre et la charge de comte de Toul, les donna au voué Arnould et affirma, par cet acte énergique, son autorité souveraine sur cet officier qui, non content de considérer la fonction comtale comme un fief héréditaire dans sa famille, voulait, selon la tendance alors universelle, s’ériger en maître indépendant. Plus heureux que leurs confrères de Metz, de Verdun et de bien d’autres sièges, les évêques de Toul n’avaient point à subir, pour voués ou pour comtes, de puissants seigneurs, tels que les ducs de Bouillon, les comtes d’Alsace ou de Bar : ils pouvaient plus facilement réagir contre les empiètements de ces gênants protecteurs.

Cependant, la vigilance pastorale de Brunon ne put épargner h son peuple les horreurs d’une guerre tenible. Le roi de Bourgogne, Rodolphe III, n’avait point d’héritier direct. Il s’était désigné pour successeur saint Henri II, puis, après la mort de ce dernier, Conrad II, mari de sa nièce Gisèle.

Mais l’empereur savait qu’il ne recueillerait point sans combat cette importante succession. Énlre autres parents qui pouvaient prétendre au sceptre de Bourgogne, il connaissait Eudes, comte de Champagne et de Blois, neveu de Rodolphe, et celui-ci, l’un des seigneurs les plus puissants de France, ne lui semblait point devoir abandonner ses droits. Il voulut donc sans tarder se ménager des appuis et il

envoya l’évêque de Toul auprès du roi de France, Robert-le-Pieux. Brunon s’acquitta avec zèle et habileté de cette délicate mission et les grâces de sa personne, la distinction de ses manières, sa modestie, son affabilité obtinrent, là comme partout ailleurs, les plus vifs et les plus durables succès. Mais Robert mourut en io3i, avant le roi de Bourgogne, et Conrad ne put mettre à profit les dispositions bienveillantes que son cousin lui avait assurées.

Ce fut seulement l’année suivante que Rodolphe termina sa longue et insignifiante carrière et que s’ouvrit la question d’héritage. Eudes, comme on l’avait prévu, se déclara injustement frustré et, comme l’empereur était alors occupé, sur la frontière orientale de l’Allemagne, avec les Slaves et les Hongrois, il envahit les états dont il revendiquait la possession. Conrad accourut en toute hâte, se fit sacrer roi de Bourgogne et contraignit son compétiteur â se retirer en Champagne.

Forcé de rabattre ses prétentions, Eudes demanda que le gouvernement du royaume de son oncle Rodolphe lui fût au moins confié, à titre de bénéfice. Mais l’empereur était trop avisé pour introduire le loup dans la bergerie. II refusa et le comte irrité se jeta sur la Lorraine, vers la fin de io36, s'empara du château de Bar et de plusieurs autres forteresses, mit le pays à feu et à sang et poussa jusqu’à Toul. Il avait habilement profité du mécontentement de certains qui trouvaient trop ferme la main de l’évêque et son œil trop vigilant; il s’était ^ménagé des intelligences dans la ville et il se flattait d’y pénétrer sans coup férir.

Il avait compté sans la décision de Brunon, sans

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le courage des bourgeois et surtout sans l’arrivée de Conrad. Il dut battre en retraite précipitamment; mais il se vengea, en brûlant le bourg Saint-Amand et l’église Saint-Gengoult, sis au pied des remparts, et les abbayes Saint-Epvre et Saint-Mansuy. Il était temps que le secours survînt : à peine, Eudes avait-il levé le camp qu’un pan de la muraille septentrionale s’écroula, ouvrant une large brèche qui eût fourni à l’ennemi un bien facile accès.

L’agresseur toutefois ne se découragea point : il tenta une seconde, une troisième expédition. Enfin, Gozilon, duc de Basse -Lorraine qui, depuis la mort de Frédéric II de Bar, gouvernait aussi le duché de Haute-Lorraine, le rencontra, près de Honol, dans la vallée de l’Orne, le i 5 novembre 1087, mit en pleine déroute et un valet lui donna la mort.

Cette guerre fut d’autant plus funeste qu’elle succédait à une famine horrible. Durant trois ans, de 1028 à io 3 o, les pluies tombèrent si constantes que les récoltes ne purent arriver à maturité ; la misère fut extrême et l’on fut obligé de vendre les vases sacrés et les trésors des églises, pour venir en aide aux malheureux. C’est dans ces tristes conjonctures que dut se donner libre carrière la grande charité de Brunon. Son biographe ne rapporte-t-il point que bien des fois, à force de distribuer aux autres ce qu’il possédait, il se trouvait dans un entier dénuement et que nulle affaire temporelle ne pouvait l’empêcher de servir chaque matin une foule de pauvres et de leur laver les pieds, à l’exemple du divin Maître ?

A défaut d’autres preuves, ce qu’il fit pour Saint- Epvre nous en serait garant. Le monastère était dévasté : voulant le relever de ses ruines, l’évêque

organisa une sorte de souscription, et un diplôme échappé aux ravages du temps a conservé la liste des bienfaiteurs \ L’empereur Conrad s’engagea pour quinze livres et quatre onces d’or; l’impératrice Gisèle, pour trois livres et deux onces d’or. Audessous de ces signatures princières, se lisent les noms de l’évêque de Metz, Adalbéron IV, l’ancien moniteur de Brunon, de plusieurs comtes et seigneurs, de plusieurs abbés, entre autres Norbert, sans doute l’abbé de Moyenmoutier; d’Herbert, primecier; d’Herbert, archidiacre, qui pourrait bien être ce Wibert auquel nous devons la vie de notre Saint* ; de Lambert, chanoine, et de plusieurs autres clercs. Grâce à ces généreux concours, le dévoué protecteur des moines put mener à bonne fin les travaux de reconstruction et il eut la joie de consacrer la nouvelle église qui, paraît-il, était fort belle.

Et, en veillant sur les autres, il ne négligeait point les intérêts de son âme. Son chroniqueur nous le montre assidu à la prière et prolongeant souvent dans la nuit l’ardeur de ses oraisons. Libre alors des préoccupations profanes, il reposait son esprit en conversant avec le Ciel et, tout en méditant, il s’abandonnait au sommeil que la nature réclame. « Je dors, pouvait-il répéter, après l’épouse des Cantiques®; mais mon cœur veille » et Dieu parfois récompensait sa ferveur par des songes prophétiques ou des faveurs plus rares encore* « Sa dévotion, ajoute

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