‹ Saint Léon IX (1002-1054)Chapitre 20 sur 44 · Ihid · texte numérisé non relu

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convoquer une diète. Damase, en effet, passait pour avoir été la victime du poison et, si le bruit était dénué de fondement, il n*en restait pas moins établi que ce climat chaud et malsain était meurtrier pour des tempéraments habitués aux frimas du nord. L'antipathie que les Italiens continuaient à nourrir à l’égard des Allemands, l'accueil plutôt froid que la noblesse romaine avait fait aux deux derniers papes, la menace toujours suspendue d’un retour offensif de Benoit IX et de sa turbulente faction, tout rendait la tiare peu enviable, surtout à des prélats de Germanie. L'ambition n'y trouvait plus son compte; il n'y avait qu'un champion résolu de l'émancipation et du relèvement de l’Église qui pût affronter de tels périls et de tels ennuis; mais alors, ne pouvaiton pas craindre qu’en travaillant en faveur de l’autorité pontificale, on ne s'exposât à diminuer d'autant la puissance impériale?

La diète se réunit à Worms, au commencement de décembre, en cette meme année io48, et, fidèle à son devoir, Brunon s’y rendit, comme ses collègues de l’Empire. Hugues, évêque d’Assise, chef de la députation, exposa devant Henri III et ses vassaux, la requête du clergé romain et tous d’une voix unanime acclamèrent l’évêque de Toul, comme seul capable d'assumer une telle succession. Atterré par cette manifestation que son humilité n'avait pu pressentir et ne pensant qu’à l’honneur de cette distinction, qu'aux responsabilités de cette charge, l'élu refusa net. On insista; on fit valoir les considérations les plus pressantes ; il réclama trois jours de réflexion et il s’ensevelit dans la retraite et la prière, dans le jeûne et la pénitence. Le répit écoulé, il se présenta devant la diète et affirma, les larmes aux yeux, qu’il

ne se connaissait aucun titre, aucun talent, pour recevoir un tel fardeau et, s'imaginant convaincre enfin l’empereur et ses confrères de son indignité, il fit publiquement la confession de ce qu’il appelait l’énormité de ses crimes. L’effet fut tout autre qu’il ne l’espérait : « Nous préserve le Seigneur, s’écria l’assemblée, de voir périr le fils de tant de pleurs. » Les suffrages furent maintenus et il dut courber la tête. Mais, pour rassurer sa conscience, respecter les lois canoniques et les traditions, sauvegarder l’indépendance du Siège de saint Pierre et réserver intacte la liberté de son ministère éventuel, il déclara qu’il ne regarderait son élection comme valide que s’il la voyait ratifiée par l’assentiment unanime et indubitable du clergé et du peuple de Rome.

L’empereur put prévoir dès lors que les tendances absolutistes de sa cour et de ses légistes n’auraient point dans le nouveau pontife un serviteur humble et docile. Brunon, peut-être, malgré ses relations de parenté, n’avait point été son candidat : on peut le soupçonner à certains mots des chroniqueurs; mais cette acclamation unanime lui parut d’un bon présage ; l’assentiment des Romains n’était point douteux et, comme lui-même était disposé à favoriser la restauration morale de l’Eglise, il se rangea au sentiment de tous. Ce qu’il savait de l’aménité et de la douceur, de la prudence et du jugement de son cousin, le persuadaient pleinement qu’entre les deux pouvoirs, il ne surgirait point de graves conflits.

Et cette attention à revendiquer les droits des électeurs romains trouva, à Worms même, un puissant encouragement*. Par suite de circonstances qui

I. Sur les commencements de Hildebrand, lesquels ne sont point encore complètement dégagés de la pénombre, lire

demeurent encore imprécises, un moine toscan, ancien chapelain ou secrétaire du pape Grégoire VI, était en cette ville, au moment de la diète. Il se nommait Hildebrand et avait environ trente ans. Issu d'une famille très modeste, il avait étudié, et sans doute aussi, fait profession dans le monastère que saint Odon avait fondé à Rome sur l’Avenlin, pour des religieux de sa congrégation. Malgré sa jeunesse, il s'était déjà fait apprécier pour sa forte intelligence, sa volonté de fer, sa profonde piété et son ardent amour de la sainte Église. Après la mort de Grégoire VI, il s'était rendu à Cluny, attiré par le renom de régularité et de ferveur dont jouissait alors la célèbre abbaye. Odilon avait vite deviné quelle précieuse recrue la Providence lui amenait et l'on peut supposer, non sans vraisemblance, qu'il l'avait envoyé promouvoir auprès des prélats allemands la croisade que préparait son ordre, pour la réforme du clergé et l'affranchissement du Saint-Siège.

Sur quelle initiative? nous ne le savons plus, Hildebrand eut avec Brunon une entrevue* et, si nous en jugeons par les récits des chroniqueurs, cette entrevue fut rude, car la franchise du moine ne connaissait point les ménagements et son zèle, jaloux de l'indépendance du pouvoir spirituel, ne pouvait

le» historieos de saint Grégoire Vil et l’élude que M. Üelarc a publiée, dans le Correspondant^ en 1874, sur Hildebrand jus^ qu'à son cardinalat,

I. Sur cette entrevue, les récits divergent beaucoup ; j’ai cru devoir garder une prudente réserve. Bonizo place même cette entrevue entre le nouveau pape, Hildebrand et l’abbé de Cliinjr, lors du passage à Besançon de Brunon se rendant à Rome, c’est-à-dire, à la Cn de décembre 1048. Or. à cette date, Odilon était à l’agonie, à Souvigny, en Bourbonnais, où il mourut le i”" janvier 1049.

admettre qu'un prince temporel, fût-ce même l’empereur, fût-ce même pour empêcher des brigues funestes et donner un bon chef à l’Église, parût disposer de la tiare pontificale. Mais l’évêque de Toul était trop humble, il partageait trop ces idées, pour s’ofienser de cette liberté apostolique. C’était un auxiliaire, un collaborateur que Dieu lui adressait, dès le premier instant : il le comprit et, dès lors, Hildebrand eut toute sa confiance. Le doux et ferme pontife, le moine ardent, énergique et tenace allaient s’appuyer et se compléter l’un l’autre dans le dur combat qui s’engageait. Le premier trouverait, dans des conseils hardis, dans des exhortations brûlantes, une force et une vigueur nouvelles; le second, sous un modérateur aussi prudent, s’exercerait à ce rôle de réformateur qu’il devait si longtemps poursuivre, avec un courage héroïque et une constance inlassée.

Sa résolution arrêtée, Brunon ne s’attarda point à Worms : il prit congé de Henri III et de ses collègues et il revint à Toul, désireux de célébrer la fête de Noël au milieu de son troupeau. Il était escorté de l’évêque d’ Assise, délégué des Romains, d’Éberhard, son métropolitain, chargé par l’empereur de le présenter au clergé de la Ville éternelle, de ses deux confrères de la province ecclésiastique de Trêves, Thierry, de Verdun, et Adalbéron, de Metz, son ancien moniteur, et de plusieurs autres prélats. La cérémonie fut donc grandiose, en cette vieille cathédrale Saint-Étienne; mais, à la joyeuse fierté des prêtres et des fidèles, se joignaient le regret dç perdre un pasteur si bon et l’angoisse du lendemain : de lui ne serait-il point comme de Clément et de Damase ?

Quoiqu’il se considérât encore, fidèle à ses principes, comme un simple évêque de Toul, — un diplôme qu’il signa en faveur du prieuré de Deuilly nous le fait bien voir*, — l’élu de Worms sentait que son devoir l’appelait à Rome : aussi, dès le 27 décembre, sans se laisser effrayer par la rigueur et les dangers de l’hiver, il quitta sa ville épiscopale et s’achemina vers l’Italie.

Emmenait-il Hildebrand avec lui? les témoignages sont contradictoires ; mais il est toutefois certain que le moine clunisien se trouva à Rome presque aussitôt que lui. Il ne fut point le seul sur qui, en ce pays lointain et si profondément troublé, put se reposer la confiance de Brunon. Parmi ces conseillers, eux aussi ouvriers de la première heure, se distinguèrent Halinard, archevêque de Lyon, Humbert, moine de Moyenmoutier, et Frédéric, le fils de Gozilon II, duc de la Basse-Lorraine. Le premier, moine, puis abbé de Saint-Bénigne, était le disciple préféré du fameux Guillaume Supra regulam\ il n’avait pu éviter le siège métropolitain de Lyon, mais il avait repoussé les instances que le clergé romain lui avait faites, après la mort de Clément II. Ce n’était assurément point égoïsme, ni crainte du labeur : ce représentant autorisé des idées clunisiennes devait offrir en effet au nouveau pontife l’appui inestimable de son expérience du temps, des hommes et des affaires.

Brunon semble avoir noué tout d’abord avec le

I, Dom Calmet {^Histoire de Lorraine, a* ëd., II. Pi'cuves, ccLxxii) date celte bulle de 1044 • c’est à tort, car la siguature de Hugues, « évêque de Cjsa (mauvaise lecture pour Aitisium)^ urbe Italorum », atteste la présence du légat à Toul et autorbe à dater le diplôme des fêles de Noël 1048.

moine Humbert*, son diocésain, des relations artistiques. On lui avait présenté des répons liturgiques, composés en vers par ce dernier, en l’honneur de saint Hidulphe, fondateur de Moyenmoutier, de saint Cyriaque, martyr, de saint Dié, de saint Colomban, de saint Grégoire le Grand et de sainte Odile, la vierge alsacienne. Frappé de leur beauté, il avait entrepris de les mettre en musique* et il avait désiré connaître leur auteur. C’était un homme aussi intelligent qu érudit : il était, au témoignage de Lanfranc, l'abbé du Bec, « supérieurement versé dans les lettres divines et humaines » et, chose rare pour l’époque, il savait le grec, sinon pour l’écrire avec facilité, du moins pour le traduire. Il avait, pour le relèvement de l’Eglise, les mêmes aspirations, la même ardeur qu’Halinard et Hildebrand : c’en était trop pour ne pas être appelé à partager leurs travaux.

Frédéric était le parent de Brunon®. Chanoine de Liège et disciple de l’évêque Wazon, il avait au

1. Sur Humbert, voir Dom Calmet, Bibliothèque lorraine^ et Histoire littéraire de la France^ VII, 627 et sq,

2. Wibert {op, cit,, Liv. i, ch. XIII) semble attribuer le tout, paroles et musique, à Brunon. Richer, dans ses Gesta Senoniensis Ecclesiæ^ II, 18, publiés par Pertz {Mon. Germ, hist,^ SS, J xxv, p. 280), attribue les paroles à Humbert et la musique à Brunon : ce qui semble plus probable. — Les répons en rbonneur de saint Hidulphe sont peut-être conservés dans VOfficium sancti Hidulphi,., jussu s, Leonis papæ IX compositum, Toul, 1668, pet. in- 4 ®i 35 p., ouvrage extrêmement rare dont da bibliothèque de la Société d’archéologie lorraine, à Nancy, possède un exemplaire (Jérôme, Vabbaye de Moyenmoutier, Paris, Lecoffre, I, 23 o, n. 3 ).

3 . Frédéric se lit moine au Mont-Cassin, devint abbé du célèbre monastère et fut élu pape, en 1057, à la mort de Victor II. Il prit le nom d’Étienne X et mourut à Florence, le 29 novembre io 58 , en odeur de sainteté.

cœur, comme son maître, comme son cousin de Toul, le plus vif souci de l’indépendance et de la dignité du corps des clercs et des pasteurs. Ce n’est point lui qui eût intrigué pour un évêché : il aspirait plutôt à la retraite et à l’austérité du cloître et, s’il consentit à prendre un rôle actif dans l’administration pontiRcale, c’est qu’il était persuadé que, dans cette œuvre longue, difficile et périlleuse, chacun, selon ses aptitudes et les indications de la Providence, devait fournir son labeur.

Après un mois de pénible voyage, en cette rude saison, à travers les Alpes couvertes de neige et des vallées inondées, le pape élu parvint enfin dans la campagne romaine. Le bruit de son approche s’était répandu et toute la ville se porta à sa rencontre, chantant des hymnes au Seigneur et des cantiques à sa louange; mais lui, plus attentif h garder le recueillement de l’esprit qu’à goûter les charmes des applaudissements, descendit de sa mule et s’avança pieds nus, dans l’attitude d’un pèlerin plutôt que d’un pontife. Son cœur s’abîmait dans la prière et des pleurs abondants inondaient son visage.

C’était, pour les habitants de la Ville éternelle, un spectacle bien différent que celui auquel les Albéric et les Théophylacte les avaient condamnés. Brunon, comme le divin Maître, venait à eux, plein de douceur et d’humilité, et eux, touchés et ravis, répétaient l’hosanna a celui que leur envoyait le Très- Haut. Aussi, quand, le jour de la Purification, 2 février 1049, l’église Saint-Pierre, Éberhard, le métropolitain de Trêves, eut, au nom de l’empereur, présenté le candidat de la diète de Worms et que celui qui se prétendait encore simple évêque de Toul, eut formellement renouvelé ses protestations et ses

réserves, une ininiense acclamation retentit sous les vieux lambris de la basilique et trouva son écho dans toute la cité. Il n’y avait plus à hésiter : la volonté de Dieu se faisait entendre par la voix de ce peuple. Brunon s’inclina humble et soumis et, reprenant la parole, il fit jaillir de son cœur d’apôtre et de pas-*» leur des accents éloquents, non point pour remercier ses électeurs, mais pour les exhorter à corriger leur vie et se recommander h leurs prières.

Dix jours après, le premier dimanche de carême (i2 février), il fut solennellement installé dans la chaire de saint Pierre et, en mémoire du grand pape qu’il se donna pour protecteur et pour modèle, il voulut s’appeler Léon. Huit de ses prédécesseurs avaient déjà porté ce nom : il prit donc rang dans le catalogue des successeurs de l’Apôtre, lui cent cinquante-sixième, sous le nom de Léon IX.

Devant lui, il ne se le dissimulait pas, la tâche s’ouvrait immense. A Rome même, plus que partout ailleurs peut-être, s’étalaient navrantes les deux grandes plaies du siècle, la simonie et la corruption du clergé : pouvait-il en être autrement d»ans une ville depuis si longtemps dévastée? Et, comme pour déconcerter dès le début les meilleures bonnes volontés, la pénurie financière mettait même en question l’existence de la petite cour pontificale. Les biens et les revenus de l’Eglise romaine étaient la proie d’usurpateurs audacieux et puissants et, durant la vacance, des mains avides avaient vidé les coffres. L’argent apporté de Lorraine et d’Allemagne fut vite épuisé par les dépenses obligatoires et par les aumônes, et le vicaire du Christ se trouva réduit à un dénuement tout apostolique. Il s’en fût aisément contenté, confiant qu’il était dans le Seigneur; mais

ses compagnons étaient moins détachés et ils ne parlaient rien moins que de repasser les Alpes. Vainement, Léon les engageait à la patience : le jour était proche, auquel ils avaient en secret fixé leur départ, quand se présentèrent avec de riches présents des députés de Bénévent.

A la chute du royaume lombard, cette ville et sa principauté avaient été données au Saint-Siège par Pépin le Bref et par Charlemagne. Mais, jusqu’alors, ni la suzeraineté pontificale, ni le protectorat que les empereurs s’étaient octroyé à la faveur des troubles sur les États de PÉglise, n’avaient pu s’implanter solidement en cette région. Les Lombards bénéventins formaient en réalité une république indépendante, tiraillée par deux factions et oscillant sans cesse, au gré du parti vainqueur, entre les Grecs et les Normands, ces irréconciliables rivaux. Quelques mois auparavant, alors alliés aux lieutenants de Constantin Monomaque, ils avaient, par crainte de représailles, fermé les portes de leur ville à Henri III et à Clément II qui revenaient d’un pèlerinage au Mont-Cassin, et l’empereur, justement offensé, mais ne pouvant, faute de temps et de soldats, entreprendre le siège d’une place aussi forte, avait dû se contenter de brûler les faubourgs, de faire excommunier les bourgeois par le pape et de confier aux Normands le soin de le venger.

Ceux-ci ne faillirent point à une mission qui répondait si bien à leur goût des aventures et a leurs propres rancunes. Leurs déprédations, plus encore que la censure ecclésiastique, effrayèrent les esprits et provoquèrent une révolution dans la cité. Le parti dont l’intransigeance avait attiré tous ces maux, fut renversé et l’ôn se préoccupa de faire lever l’excom-

munication et de se chercher des défenseurs. Un nouveau pape arrivait ; il se trouvait le cousin de l’empereur; il était précédé d’un renom de douceur et de mansuétude : l’occasion était favorable : on n’eut garde de la manquer.

Léon IX accueillit la délégation avec sa bienveillance habituelle. Il se réserva le temps d’examiner l’affaire ; mais il témoigna des meilleures dispositions. Puis, quand l’audience fut terminée, appelant à lui les gens de son entourage, il leur 6t d’affectueux reproches sur leur défiance et les exhorta à ne jamais perdre l’espoir en la souveraine bonté du Tout-Puissant

Les présents des Bénéventins ne constituaient qu’une ressource extraordinaire : il fallait chercher à se procurer des revenus moins aléatoires. Léon réclama et reprit les droits du Siège apostolique sur ses domaines et confia l’administration de son temporel a des hommes fermes et intègres. C’est alors, semblet-il, qu’il promut Hildebrand au sous-diaconat et qu’il le préposa, non point encore a la charge d’économe de l’Eglise romaine*, mais a la garde des offrandes que les pèlerins déposaient nombreuses et considérables sur l’autel de saint Pierre. Ce jeune moine, sous Grégoire VI, s’était déjà signalé par son ardeur et son habileté à promouvoir et à défendre les intérêts du trésor pontifical : il était donc tout indiqué pour cette délicate et importante fonction, ^e choix seul, à défaut d’autres indices, suffirait à montrer quelle sagesse présida aux débuts du nouveau règne.

I. Hildebrand ne semble être devenu économe de l’Église romaine que sous Nicolas II (loSg-ioGi), si toutefois l’on peut se fier au témoignage du synode de Brixen, en 1080 (Perlz, Mon. Germ. hist,j Leges, II, 5 i).

Pour ceir.e œuvre de restauration qu’il avait promis à Dieu d’entreprendre sans retard et de poursuivre sans repos, les usages ecclésiastiques fournissaient à Léon IX un moyen excellent. Chaque année, après les solennités pascales, beaucoup d’évêques tenaient un synode de leurs prêtres : c’était une sorte d’oflBcialité où l’on redressait les torts, où l’on corrigeait les abus, et une assemblée législative où l’on édictait des règlements et des lois. Les papes, en ceci comme dans le reste, avaient donné l’impulsion et l’exemple et, à leur synode, ils avaient pris l’habitude de convoquer non seulement leur clergé de Rome, mais aussi leurs suffragants. Depuis bien longtemps, dans la Ville éternelle, cette coutume était interrompue ; mais on pouvait la reprendre et le zélé pontife s’empressa de le faire. Cette annéelà, Pâques tombait le 2S mars : il annonça le concile pour la semaine qui suivrait le dimanche de Quasi^ modo^ et il y invita, sinon les évêques de France, comme d’aucuns l'assurent sans grande vraisemblance, du moins les évêques dont le diocèse relevait directement du Saint-Siège et sans doute d’autres prélats encore.

Et, avant de commencer le saint combat, comme il lui restait quelque loisir, se souvenant peut-être de Saint-Michel au Mont-Bar qui dominait sa ville de TouP, il voulut mettre ses premières armes sous la protection de l’archange, prince des troupes célestes. Il se rendit en pèlerinage au Mont-Gargan, dans la semaine de la Passion, et il revint par le Mont- Cassin où il s’agenouilla sur le tombeau de saint Be-

I. L’oratoire est aujourd’hui remplacé par un fort puissant ; mais la colline a gardé le nom de l’archange.

noît, son bienfaiteur. Reçu par les moines avec lapins grande vénération, il célébra solennellement dans l’église abbatiale la messe du dimanche des Rameaux, mangea au réfectoire, présida le chapitre et, remerciant lès religieux de leur accueil si respectueux, il se recommanda humblement a leurs prières et promit d’exalter leur monastère selon tout son pouvoir. En cela, il obéissait à son cœur toujours si attaché à l’ordre bénédictin. Il ne faillit point à sa parole : quelque temps après, il octroya des privilèges considérables à la célèbre abbaye et il lui accorda, comme succursale, dans la Ville éternelle, le cloître qui attenait à l’église Sainte-Croix en Jérusalem.

Le synode s’ouvrit à Rome, à l’époque indiquée. Sauf Halinard, l’archevêque de Lyon, qui avait passé les Alpes, et Éberhard, de Trêves, le délégué de l’empereur, qui n’avait point encore quitté la Ville éternelle, il ne s’y trouva que des évêques et des abbés italiens et même, soit insécurité des chemins, soit antipathie pour un pape étranger, soit plutôt crainte d’une réforme qui s’annonçait imminente, le nombre des assistants ne paraît pas avoir été considérable.

Léon ne se découragea point de ce demi-succès. Il commença par renouveler les ordonnances des quatre premiers conciles généraux et les décrets de ses prédécesseurs, ruinant ainsi les espérances de ceux qui pouvaient encore se méprendre sur son* indulgence et sur sa bonté. Puis, sa ligne de bataille ainsi posée, il attaqua de front les deux grands vices dont souffrait la société spirituelle. Sur son ordre, les membres du synode eurent à déclarer publiquement s’ils avaient reçu ou conféré les ordres, moyennant finances ou autres considérations temporelles.

Plusieurs essayèrent d’éluder la question ou de tromper leur juge ; mais un exemple terrible les frappa d’épouvante. L’évêque de Sutri, un simoniaque, avait soudoyé de faux témoins : il allait prêter serment, quand il s’affaissa, nouvel Ananie, en présence de cet autre Pierre. Depuis lors, personne n’osa plus se dérober et bon nombre de prêtres, d’abbés, d’évêques, de cardinaux même, convaincus de simonie, furent impitoyablement déposés.

Cette sévérité contre les prévaricateurs fut acceptée sans contestation ; mais les avis se partagèrent sur la décision à prendre à l’égard des clercs qui, n’ignorant pas son indignité, s’étaient, sans aucun pacte sacrilège, laissé ordonner par un prélat simoniaque. N’avaient-ils point, à quelque degré, été leurs complices dans l’abus qu’ils faisaient des choses saintes? Beaucoup le pensaient et quelques-uns meme, poussant à une rigueur extrême des principes théologiques, considéraient comme entachée de nullité toute ordination conférée par un simoniaque. Sans adopter cette opinion qui lui paraissait a juste titre excessive et troublante, le pape eût néanmoins été d’avis que l’on extirpât jusqu’à la racine ce vice odieux et funeste et que l’on suspendit des fonctions de leurs ordres, et à perpétuité, tous les clercs qui, simoniaques ou non, avaient reçu l’ordination d’un simoniaque. Il se prononça nettement en ce sens, en pleine assemblée synodale, et cette déclaration produisit une grande émotion. Grégoire VI, Sylvestre III, Benoit IX et les deux prédécesseurs de ce pontife avaient été simoniaques : ils avaient fait de nombreuses ordinations d’évêques et de clercs : appliquer une telle mesure serait priver les basiliques et les paroisses de Rome de presque tout leur clergé.

Une longue et houleuse discussion s’ouvrit et l’on convint enfin de s’en tenir a une récente ordonnance de Clément II et de soumettre à une pénitence de quarante jours tous ceux qui se trouvaient dans ce cas. La décision était sage et Léon put s’en applaudir maintes fois, quand, plus tard, il eut la joie de promouvoir à l’épiscopat des prêtres très méritants qui devaient leurs pouvoirs d’ordre à des prélats simoniaques.

Contre l’autre vice, on renouvela les anciennes lois sur le célibat; on défendit à loüs les prêtres, diacres et sous-diacres d’avoir des relations avec des femmes et l’on décida que toutes les créatures qui s’abandonnaient aux clercs, seraient pour toujours engagées comme serves dans le palais pontifical de Latran. Les rachats d’autel furent prohibés : on appelait ainsi les redevances que, pour les cures unies, les couvents versaient à l’évêque diocésain, au décès de chaque titulaire. On rappela aussi les prescriptions relatives au mariage : on interdit, abus qui se rencontrait très souvent dans les familles puissantes, de contracter des unions à des degrés de parenté trop rapprochés et, pour donner à ce canon une sanction efficace, on cassa sur l’heure plusieurs de ces mariages.

Ce n’était point la première fois, même en ce siècle, qu’un concile romain édictait de pareilles ordonnances; mais, jusqu’alors, l'influence du synode ne s’était guère produite hors de la salle ou de la cité. Négligence, peur ou complicité, les évêques présents ne se souciaient guère de communiquer à leurs collègues ou à leurs inférieurs les statuts sur lesquels ils avaient été appelés h délibérer, et les absents feignaient, pour le moins, de ne rien savoir

de ces décisions gênantes. Pour assurer le succès de l’œuvre entreprise, il fallait faire connaître et respecter, en France comme en Allemagne, en Angleterre, en Hongrie, comme en Espagne et en Italie, partout enfin, les volontés du Siège apostolique. Les princes et les évêques, en trop grand nombre, se tenaient à l’écart de la Papauté : la Papauté devait les relancer chez eux.

Léon prit donc le bâton de pèlerin et il s’en fut trouver ses ouailles. Sa vie désormais ne sera qu’une suite de voyages, mais non de distractions, car il employait les longueurs du chemin et les moindres instants de loisir à l’étude attentive de la Bible et des Pères ; il lisait sans trêve ou il méditait, et il entretenait ainsi cette science approfondie qu’il avait acquise aux écoles touloises et qui convenait si bien à son magistère de pasteur. A qui chercherait à ses incessants déplacements des motifs de santé, de nostalgie, d’aversion pour la cité des Marosie et des Théophylacte, celte touchante prière que l’on surprit sur les lèvres du pontife expirant, témoigne combien il se tromperait sur la portée de cet apostolat* : « Seigneur, en tous ces peuples, faites fructifier ma prédication. A toutes les provinces, à toutes les villes par lesquelles a passé votre serviteur, accordez la plénitude du froment, du vin et de l’huile. Ainsi, reconnaîtront-elles que j’ai marché en votre nom, comme vous l’avez prescrit à vos disciples : « Allez, annoncez l’Évangile à toutes les nations. »

En même temps que sa vigilance et sa fermeté

I. Libitinî. Ecclcsiæ romanæ snbdiaconl^ de obitu s. papæ Leonis P.P. IX, dans Watterich, yitæ Pontif., I, 173.

rendront partout présente Tautorité trop oubliée du vicaire de Jésus-Christ, sa bonté, sa patience et ses vertus ranimeront la dévotion à Pierre et à ses successeurs. En retour des faveurs qu’il accordera aux évêques, comme aux abbés, il exigera un dévouement plus complet et plus docile à sa personne et à ses successeurs. En passant les Alpes, il réapprendra aux fidèles le chemin de Rome et, en venant à elles plein de douceur, il attirera les nations. Ainsi, se rétablira ce mouvement, trop longtemps contrarié, qui ramène au cœur toutes les forces de la chrétienté et les renvoie rajeunies jusqu’aux extrémités du monde. Sans doute, le saint pontife n’aura pas la joie de voir cette circulation de la vie pleinement rétablie dans l’Église ; mais il aura la consolation de constater au moins d’heureux symptômes de renouvellement et, auprès de la postérité, il jouira d’uno gloire faite de gratitude et de respect, pour avoir trouvé le remède et l’avoir rigoureusement employé.

Mais, quelle que fût pourtant son activité, il ne pouvait suffire tout seul à presser les hommes à temps et à contre-temps ; à reprendre, à supplier, à menacer : il lui fallait des aides qu’il eût entièrement à son service et sur le dévouement desquels il pût se reposer. Ces aides, c’étaient les moines. Au Mont-Cassin, à Cluny, à Fontavellane, à Vallombreuse et en bien d’autres lieux, sous la direction des Odilon, des Pierre Damien, des Jean Gualbert, leurs troupes s’étaient exercées nombreuses et résolues aux saints combats de l'ascétisme. Soustraites aux calculs de l’ambition et de la cupidité, échappant par leur privilège d’exemption à l’autorité des évêques et par leur renoncement à l’influence des cours, uniquement soucieuses de procurer le règne

de Dieu sur elles et dans les autres, elles constituaient, au profit de la Papauté, une force docile et puissante. Depuis plus d’un siècle déjà, cette force travaillait latente et silencieuse, encouragée par la Cour romaine, mais c’était plutôt par la prière et l’exemple que par l’action directe. « Les monastères, a-t-on dit^, ressemblaient alors à ces forteresses défensives qui empêchent seulement l’ennemi de prendre tranquille possession du pays. Avec Léon IX, les citadelles monastiques ouvrent leurs portes; les soldats qu’elles ont formés au combat pour Dieu, en sortent munis des armes spirituelles et prennent l’offensive contre le mal. Ils ne se contentent plus de prier dans la solitude ; ils prêchent ; ils exhortent le peuple et les grands; ils rappellent aux prêtres et aux évêques leur devoir oublié ; ils font pénétrer en tout lieu les arrêts sans appel que le successeur de Pierre a prononcés et sanctionnés et que la mollesse intéressée de pasteurs infidèles laissait ignorer à leurs ouailles. L’ordre monastique devient une véritable armée, reconnaissant le pape pour son chef suprême et prête à marcher, sous la conduite de ses abbés qui recevaient eux-mêmes leur direction du Saint-Siège. »

Et tout cela se fit sans bruit, avec une sagesse et une prudence extrêmes. Saisissant l’occasion, sans paraître meme la provoquer, Léon entra en relations avec les chefs des grandes communautés. Selon une coutume déjà séculaire, il confirma les privilèges de leurs abbayes, en particulier leur exemption. Il entretint et cultiva chez eux l’attachement à la chaire de saint Pierre et, quand le besoin s’en présenta, il leur

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