I. Héfélë, Hist, des conc,^ VI
de Fulda, Nous n’avons point de détails sur cette double entrevue; mais il nous est permis de croire, sans crainte d’erreur, qu’il s’enquit auprès des supérieurs de ces deux grandes pépinières de moines, des moyens à prendre pour lancer et faire aboutir, en France et en Allemagne, son œuvre de renouvellement. L’empereur venait de Saxe; il dut le rencontrer, soit à Mayence, soit à Fulda, et ils se rendirent tous deux de concert a Cologne, pour y célébrer la fête de saint Pierre et de saint Paul (29 juin). Sans aucun doute, en ces jours d’entretiens, ils durent jeter les bases]d’un concile qui réunirait, sous la présidence du pape, en la présence de l’empereur, les abbés et les évêques d’Allemagne. Henri, en effet, n’avait point suivi les exemples paternels : il ne trafiquait point des bénéfices et si> pour un évêché, il choisissait de préférence le candidat qui lui paraissait le plus dévoué ouïe moins redoutable au pouvoir impérial, jamais il ne s'abaissait à des marchés indignes. Il était donc tout disposé à favoriser les vues de Léon, pourvu toutefois qu’elles n’amoindrissent point les droits de la souveraineté.
C’est à Cologne aussi que le pape trouva Hérimar, abbé de Saint-Remi de Reims. Il avait promis, l’année précédente, étant encore évêque de Toul, de visiter en pèlerin le tombeau de l’apôtre des Francs et, avant de partir pour Rome, il avait maintenu son engagement et il avait même ajouté que, s’il plaisait a la divine bonté, il consacrerait l’église abbatiale. Hérimar venait lui rappeler sa parole et lui annoncer que le roi Henri avait donné l’assurance qu’il assisterait à la cérémonie : c’était l’occasion qui se présentait pour tenir un concile des évêques français. Léon n’eut garde de la manquer.
*11 fut conveuu que la consécration de la basilique aurait lieu le i®'* octobre, en la fête de saint Remi, et que les prélats français y seraient invités.
De Cologne, le pape vint avec l’empereur à Aixla-Chapelle et, dans cette vieille cité de Charlemagne, il eut la joie de remplir sa mission de « paciaire », comme l’on disait au moyen âge. Godefroy, dit le Barbu, fils de ce Gozilon qui vainquit Eudes de Champagne et réunit entre ses mains les deux duchés de Haute et Basse-Lorraine, avait espéré obtenir la totalité des fiefs paternels; mais il avait un frère aîné, Gozilon, lequel eut la Basse-Lorraine, tandis que lui recevait la Haute. Il n’accepta point ce partage et recourut aux armes. Cité devant ses pairs, il fut dépouillé de son bénéfice au profit d’Adalbert, fils du comte de Metz, Adalbert, et condamné à l’emprisonnement. Gozilon II mourut peu après, en io46, et Godefroy, rendu à la liberté, se vit offrir le duché vacant. Il était trop altier pour accepter. Il reprit les armes, se trouva des alliés, entre autres Baudoin V, comte de Flandre, s’empara de Verdun, en saccagea la cathédrale, promena par toute la région le fer et le feu et tua dans une rencontre son rival, Adalbert. Mais la fortune bientôt l’abandonna. Mis au ban de l’empire pour sa rébellion, excommunié par Léon IX pour les sacrilèges commis à Verdun, il dut fléchir son orgueil et se remettre h la discrétion de son suzerain. Henri III eût été porté à faire un exemple; mais le doux pontife, touché de cette humiliation, sut incliner son cœur à la pitié. Le rebelle obtint sa grâce et l’on put croire à son repentir. Quant au duché d’Adalbert, il avait été donné à son neveu, Gérard d’Alsace, un cousin des Eguisheims et tige de la maison de Lorraine.
Léon passa, dans le pays entre Rhin et Meuse, les mois de l’été, poursuivant infatigable son travail de relèvement. Le 3 septembre, il était à Mayence dont le pieux Bardou, moine de Fulda, était évêque et il ]>rit sans doute avec lui les dernières mesures pour le concile des évêques allemands que, de concert avec l’empereur, il avait résolu de tenir en cette ville, aussitôt après celui de Reims : c’est de Mayence, en effet, et de ce trois des noues de septembre, qu’est datée la bulle qui confirma les biens et les privilèges de l’abbaye de Stavelot, jadis fondée au pays de Liège par saint Sigisbert III, roi d’Austrasie. Puis, Uépoque approchant qu’il avait fixée à Hérimard, il se dirigea vers la Champagne. Mais aurait -il pu passer si près de Toul, sans aller visiter son peuple? Il en était encore l’évèque et le seul pasteur, car, à l’exemple de Clément II et de Damase, et par affection pour son Église, et par souci très légitime de se ménager des ressources indispensables en cette pénurie des débuts, il n’avait point confié à un successeur la .crosse de saint Mansuy et il avait gardé l’administration de son diocèse. Il fit donc un coude vers le sud et, le i4 de ce mois, il célébra dans sa cathédrale la fête de l'Exaltation de la sainte Croix. Il avait avec lui Halinard, de Lyon, Éberliard, de Trêves, Jean, cardinal de Porto, Adalbéron, de Metz, son condisciple, le chancelier Pierre et le sous-diacre Jean, de la Schola cantorum. Ce furent des jours de joie et de bénédiction pour la vieille Église. L’abbaye de Montiérender, alors vassale du siège toulois*, s’y vit confirmer la libre
I. Ces abbayes vassales n'étaient point nécessairement dans la circonscription du diocèse suzerain : ainsi Montiérender était du diocèse de Châlons.
possession d'une église à Ville-en-Blésois et Bérenna, l'abbesse de Poussay, y sollicita une bulle en faveur de son monastère naissant. Mais, quelle que fût sa consolation de se trouver au milieu de son troupeau et d'évoquer tant de souvenirs si chers, ces jours, pour le pontife, s'écoulèrent en de graves soucis.
Il comptait, d'après ce que lui avait dit Hérimar, sur la présence à Reims du roi de France et, partant, d'un grand nombre de prélats; mais les dispositions de Henri avaient changé*. Il s'était laissé circonvenir par des hommes qui s'abandonnaient d'autant plus volontiers à la méfiance envers l'autorité apostolique, qu'ils avaient tout à craindre d'un concile. On lui avait représenté que l'éclat de sa couronne serait amoindri, s'il souffrait que le pape exerçât en France une pareille juridiction : jamais ses prédécesseurs ne l’auraient toléré. Au surplus, des questions aussi complexes exigeaient, pour être sagement débattues, des époques de calme et de paix ; or, précisément, le royaume se trouvait exposé aux coups audacieux de rebelles puissants. Il était donc plus opportun que le monarque mobilisât ses forces, convoquât ses vassaux, laïcs et ecclésiastiques, et, par une campagne énergique, rendît à ses sujets la sécurité.
Ces arguments étaient spécieux : Henri se laissa persuader et il députa Froland, évêque de Senlis, pour présenter ses excuses au souverain pontife, l'informer qu'il se voyait contraint de s’entourer de
I. Nous avous du concile de Reims une relation détaillée, due au moine Anselme, de Reims, et insérée par Watterich, dans son recueil (loc, cit.y ii3), sous ce titre : Anselmi^monachi remensis, historia dedicationis ecclesiœ Sancti-Remigü {Jtinerarium Leonit IX),
tous ses vassaux pour une expédition très urgente et lui demander de remettre à un temps plus favorable et la cérémonie et le synode.
Cette démarche, si contrariante fût-elle, ne déconcerta point Léon IX. Remettre, c’était céder, peutêtre perdre la partie et certainement poser un précédent fâcheux. Les évêques se dérobaient et se couvraient habilement d’un ordre royal : le synode aurait lieu quand même et il emprunterait à cette opposition un retentissement plus grand et une vertu plus efficace. Le messager emporta donc cette réponse, que le pape se croyait lié par la promesse qu'il avait faite à saint Remi de consacrer son sanctuaire et que, s'il rencontrait à Reims des hommes soucieux des intérêts de Dieu, il tiendrait avec eux le concile indiqué. Et, le i4 septembre, en effet, des lettres apostoliques furent expédiées de Toul aux prélats, de la région, pour leur mander de se rendre au concile qui s’ouvrirait dans l’église abbatiale Saint-Remi, aussitôt après la consécration.
Le roi n’en persévéra pas moins dans sa décision; il convoqua son ban et son arrière-ban. Évêques et abbés le suivirent, les uns avec joie, les autres, à regret. Léon courait grand risque de ne rencontrer aucun évêque de France; mais il ne perdit point courage, confiant qu’il était dans le secours d’En- Haut. Hérimar lui-même avait dû partir en campagne, tout inquiet de ce contre-temps : ce ne fut qu’au bout de deux jours qu’il arracha sa dispense de l’expédition. Il s’en fut à Toul prendre les ordres du souverain pontife et, pleinement rassuré par sa fermeté et sa constance, il revint activer les derniers préparatifs.
Le 29 septembre, jour de la Saint-Michel, le pape
arriva sous les murs de Reims, à Tabbaye Saint- Remi et il put, dès lors, se féliciter de sa résolution. Une foule immense était là, curieuse et frémissante : clercs et moines, nobles et roturiers. Français de rile de France, Champenois, Lorrains, Normands s'empressaient à Tenvi : « c’était à croire, relate le chroniqueur*, que le inonde entier avait envoyé ses pèlerins ». Sans doute, bien peu d’évêques, une vingtaine au plus, avaient répondu à la convocation; mais que faisait au champion de la réforme, l’abstention du roi et des grands ? il sentait le peuple avec lui. En cette rencontre solennelle, allaient se resserrer les liens qui unissent les fidèles à leur chef; les canons et les sentences du concile auraient une publicité, pour ainsi dire, universelle et une influence irrésistible, et le temps viendrait où la semence qu’il jetait s’épanouirait luxuriante!
Ce jour-là, le pape ne fit qu’entrer à l’église abbatiale. Il gagna la porte de la cité où le métropolitain Guy l’attendait avec son clergé; il se rendit à la cathédrale Notre-Dame, où il célébra la messe et donna la bénédiction apostolique; puis, il fut conduit aux appartements qu’on lui avait aménagés dans le château archiépiscopal.
Le lendemain, de très grand matin, il se rendit à Saint-Remi et se retira, avec deux chapelains, dans l’un des bâtiments claustraux. Il avait voulu dépister ainsi la foule et se préparer à la cérémonie dans la prière et le recueillement. Mais le peuple s’amasse sur l’esplanade, devant le monastère, réclamant sa bénédiction. Sa bonté ne sut point résister à de si touchants appels : par trois fois, il parut au balcon et