‹ Saint Léon IX (1002-1054)Chapitre 24 sur 44 · I. ibid · texte numérisé non relu

I. ibid

renversés, foulés aux pieds. La châsse s’avançait lentement, ballottée par les remous de la foule empressée : tel un esquif, jouet de la tempête. On se disputait l’honneur de la porter et souvent on l’enlevait à la force du poing. C’est au milieu de ce pieux tumulte que le cortège atteignit la porte de la cité, puis parcourut les rues gorgées de monde et parvint enfin sur le parvis de la cathédrale.

Les portes de l’édifice étaient soigneusement fermées. Elles s’ouvrirent discrètement, pour laisser entrer la procession; puis se refermèrent aussitôt et, pendant que la multitude enthousiaste séjournait sur la place ou se répandait par la ville, les chanoines placèrent la châsse sur l’autel de la sainte Croix et l’archevêque de Besançon célébra, à l’autel majeur, en présence de tout le clergé, la messe pontificale.

La nuit s’écoula en une louange perpétuelle* A l’office des moines, succéda celui des chanoines et, le jour venu, après le chant des petites heures et la célébration de la messe canoniale, la procession se reforma pour retourner à l’abbaye et, toujours au milieu de la même affluence et des mêmes poussées, elle promena la châsse autour des remparts. Durant ce temps, le pape et les évêques procédaient à Saint- Remi, aux cérémonies de la dédicace. Mais, à mesure que le cortège approchait, la foule s’amassait autour du monastère. Une bousculade dangereuse était à craindre : on maintint les portes fermées et, quand la châsse arriva, on l’introduisit par une fenêtre.

Léon la fit déposer provisoirement sur l’autel principal, afin que le grand apôtre présidât lui-même le concile qui allait commencer. Il chanta la messe solennelle de la dédicace et, comme un bon nombre de clercs, de moines et de fidèles avaient réussi à

pénétrer dans la basilique, il monta en chaire, après l’évangile, et fit une homélie toute pastorale. L’office terminé, il donna au peuple la bénédiction papale et le congédia, ému d’un tel empressement; puis, se tournant vers le clergé, il intima aux évêques, aux supérieurs de monastères et aux clercs engagés dans les ordres majeurs, l’ordre de se Retrouver le lendemain, dans cette même église, à l’assemblée synodale.

Vingt évêques, environ cinquante abbés et un nombre considérable de prêtres et de diacres furent présents au rendez-vous. Pour éluder une querelle de préséance qui s’était élevée entre les métropolitains de Trêves et de Reims, le pape avait imaginé un arrangement singulier. Les sièges étaient disposés en cercle et le sien, au centre de la figure. En face de lui, à droite, étaient l’archevêque de Reims, à gauche, celui de Trêves. A la suite de Guy, prirent place Bérold, de Soissons, Drogon, de Thérouane, Froland, de Senlis, Adalbéron, de Metz; à la suite d’Éberhard, Jean, cardinal de Porto, Duduc, évêque de Wells, en Angleterre, Pudicus, de Nantes, Eusèbe Brunon, d’Angers, Hugues, de Nevers. A côté d’ Adalbéron, à main droite du pape, s’assit Halinard, métropolitain de Lyon, et, après lui, Hugues, de Langres, Jofiroy, de Coutances, Yves, de Séez. A côté de Hugues, de Nevers, à main gauche du pontife, se trouvaient Hugues, archevêque de Besançon, et, après lui, Thierry, de Verdun, Hugues, d’Avranches, Hugues, de Bayeux; Herbert, de Lisieux, fermait le cercle. Derrière les évêques, se rangèrent les abbés, puis les autres membres du synode.

Après les prières d’usage et les cérémonies d’ouverture, Pierre, le chancelier de l’Église romaine, se leva et exposa les intentions du souverain pontife. Il

s’agissait en ce concile de porter un remède efficace aux maux qui désolaient les diocèses de France, la simonie, l’usurpation par les laïques des charges et des revenus ecclésiastiques, le mépris des lois les plus sacrées du mariage, l’abandon que trop de moines et de clercs faisaient de leur vocation, le goût trop prononcé de certains clercs pour les aventures et les combats, l’oppression des pauvres, le vice de Sodome et plusieurs hérésies. A tous, de réfléchir devant Dieu sur les articles de ce programme et de donner au pape conseil et appui. Et, pour commencer par eux-mêmes cette œuvre de réformation, qu’ils se lèvent l’un après l’autre, ainsi l’ordonnait le vicaire du Christ, et qu’ils déclarent publiquement s’ils avaient reçu ou conféré les ordres d’une façon simoniaque. C’était la procédure qui avait été inaugurée au synode romain.

Les archevêques de Trêves, de Lyon, de Besançon affirmèrent qu’ils n’avaient rien a se reprocher sur ce point; Guy, de Reims, demanda un sursis d’un jour, ayant a parler au souverain pontife. Les autres évêques successivement protestèrent de leur innocence, sauf toutefois Hugues, de Langres, Hugues, de Nevers, JofTroy, de Coutances, Pudicus, de Nantes, sur la conduite desquels on se réserva de statuer le lendemain. Les abbés, Hérimar en tête et Hugues de Cluny, assurèrent, pour la plupart, que leur conscience était tranquille; quelques-uns toutefois essayèrent de se dissimuler, pour ne point avoir à se parjurer ou à confesser leur faute. Mais l’évêque de Langres, se levant, porta les accusations les plus graves contre l’abbé de Poulhières, en son diocèse; il fit la preuve de ce qu’il avançait et le coupable, convaincu, fut sur-le-champ déposé.

Après la simonie, on sévit contre les tendances au schisme qui se manifestaient dans les Églises d’Occident. L’archevêque de Santiago, en Galice, et peutêtre d’autres prélats encore, se fondant sur des titres chimériques, se faisaient appeler apostoliques ou prétendaient à une primauté qui n’était point selon la hiérarchie. Les membres de l’assemblée furent sommés de confesser s’ils avaient regardé comme primat de l’Église universelle un personnage autre que le successeur de Pierre et, comme tous gardaient le silence, on relut les déclarations des Pères et l'on proclama derechef que l’évêque de Rome est le seul primat de 1 Église catholique et le seul apostolique. Ordre fut donné enfin de la part du pape et sous peine d'excommunication à tous les membres présents de ne point quitter Reims, avant la fin des travaux du synode, et, comme il se faisait tard, la séance fut levée.

Le 4 octobre, Léon IX eut d’abord avec Guy l’entrevue sollicitée la veille; puis, le concile reprit et le chancelier de la sainte Église, continuant son rôle de promoteur, demanda au métropolitain de Reims de s’expliquer sur la question de simonie, l’avertissant en outre qu’il aurait à se purger ensuite d’autres griefs formulés contre lui. I/archevêque réclama quelques instants pour demander conseil; il prit à part plusieurs de ses collègues et il confia le soin de le défendre a l’évêque de Sentis. Froland déclara que le prévenu n’était pas coupable de simonie; mais Guy, interpellé, n’osa point confirmer par serment les assertions de son avocat et, sur sa prière, l’examen de la cause fut remis au synode qui devait se tenir à Rome, lors des prochaines solennités pascales. Quant aux autres accusations, comme l’infor-

mation n’élait point selon toutes les règles juridiques, elles furent également renvoyées au concile romain.

Une contestatioQ entre les évêchés de Toul et de Reims, touchant la suzeraineté de l'abbaye de Montiérender, fut reportée à la session suivante, pour permettre des recherches complémentaires dans les archives rémoises. Une plainte de l’Église de Tours contre l'évêque de Dol, en Bretagne, qui avait usurpé le titre de métropolitain et entraîné dans son orbite sept suffragants de la province tourangelle, fut renvoyée au synode pascal : les deux parties seraient citées et la conscience du juge serait ainsi mieux éclairée.

Le rôle amena ensuite l’affaire de l’évéque de Langres. Hugues était accusé de pactes simoniaques, de violences, de meurtres et d'autres crimes honteux. Le réquisitoire était écrasant et des témoins étaient là qui l'appuyaient. Le prévenu sollicita quelque répit pour se chercher un défenseur. L’archevêque de Besançon, prélat très recommandable, accepta de le couvrir; mais, quand il voulut prendre la parole, il se trouva subitement frappé d’aphonie. Et tous d’être persuadés que saint Remi avait voulu lui éviter les responsabilités d’une complaisance excessive. Halinard, à son défaut, se leva et déclara que son suffragant de Langres avait, il est vrai, à se reprocher beaucoup de pratiques simoniaques, mais qu’il ne se reconnaissait coupable d'aucun des autres crimes dont il était chargé. Comme l’heure était fort avancée, la conclusion de la cause fut différée jusqu’au lendemain.

Cette troisième session s’ouvrit, non plus comme les deux autres, par l’antienne Exaiidi nos^ Domine^ mais par l’hymne nouvelle Feni^ Creator Spiritusy

laquelle, dit-on, parait ici pour la première fois dans Thistoire de T Église.' Hugues, de Langres, était absent; les évêques de Senlis et d’Angers furent chargés de lui porter, à son domicile, une citation à comparaître devant le concile et, en attendant l’efiTet de la sommation, on passa à l'audition des évêques qui n’avaient pu assurer être tout à fait exempts de simonie. Hugues, de Nevers, avoua que ses parents avaient acheté pour lui son évêché; mais il protesta que le marché avait été conclu sans qu’il en ait eu connaissance. En revanche, il se reconnaissait coupable de plusieurs injustices et il était prêt à quitter sa charge plutôt que de perdre son âme. Et, s’avançant, il déposa aux pieds du pape son bâton pastoral. Touché de ces nobles sentiments, le miséricordieux pontife lui fît confirmer par serment qu’il n’avait rien su du pacte simoniaque commis a son profit et, avec l’assentiment de l’assemblée, il investit de nouveau le prélat de son évêché, en lui présentant une autre crosse.

On examina ensuite les titres qu’avaient fournis les archives pour la question de Montiérender et, quel que fût son affectueux intérêt pour son Église de Toul, Léon dut convenir que l’abbaye était réellement la vassale de l’archevêché de Reims.

Cependant, les porteurs de la citation étaient revenus : Hugues avait disparu. L’archevêque de Besançon reconnut alors de quelle coupable condescendance saint Remi, la veille, l’avait préservé : il le proclama bien haut etLéon, se prosternant devant la châsse du bienheureux, entonna un cantique de reconnaissance; puis, se relevant, il déclara que l’évêque de Langres, en se dérobant, avait encouru l’excommunication, et la séance continua.

L’évêque de Coutances déclara que son frère, à son insu, avait acheté son évêché; qu’il avait voulu fuir en apprenant ce pacte et qu’on l’avait contraint à coiffer la mitre. II n’était donc pas simoniaque : le concile émit un vote favorable et le déchargea de toute accusation. Le cas de Hugues, de Nantes, était différent ; ce prélat était le fils du précédent évêque et, à la mort de son père, il avait acheté, en bons deniers sonnants, son siège épiscopal. Il dut déposer la crosse et l’anneau; mais, à la requête de ses collègues, le pape voulut bien ne point le suspendre de ses fonctions sacerdotales.

En se couvrant d’un ordre royal, les prélats qui avaient suivi, non sans une joie maligne, Henri dans sa campagne improvisée, s’étaient en vain flattés de parer le coup dont l’annonce du synode les avait effrayés : tous ceux qui n’avaient point témoigné de leurs regrets et sollicité la dispense, furent frappés d'excommunication.

L’évêque de Compostelle, qui s’arrogeait le titre d’apostolique, l’abbé de Saint-Médard, de Soissons, qui avait quitté l’assemblée sans autorisation, furent également déclarés anathèmes, ainsi que plusieurs laïques, infidèles aux lois du mariage chrétien.

Le rôle judiciaire était épuisé : le justicier fit place au législateur. A la prière de prélats zélés, le pape remit en vigueur des canons tombés en désuétude; contre les abus qu’il avait dénoncés au début de la première session, il édicta un règlement en douze articles; il condamna le péché de Sodome et des hérésies, vraisemblablement des formes de Manichéisme, dont les erreurs se propageaient en deçà des Alpes, et il insista, en termes si énergiques et si pressants, sur les devoirs des clercs, que de bons

prêtres, émus de terreur, Odalric entre autres, prévôt de TÉglise rémoise, voulurent sur-le-cliamp résigner leurs charges.

Tel fut ce concile de Reims. A voir la constance et l’activité, la fermeté et la douceur, la sévérité et la mansuétude du saint pontife, on devine quelle en fut l’influence. Les bons se retirèrent fortifiés; les mauvais restèrent empêchés d’une crainte salutaire. Les fidèles, en se dispersant, communiquèrent au loin les impressions profondes qu’ils avaient éprouvées, en ces inoubliables journées, et les moines, venus en foule, les Clunisiens surtout, repartirent pleins de confiance en leur chef suprême, pleins d’espoir en de prochains succès. Henri P** ne persévéra point en cette opposition sourde que des conseillers intéressés lui avaient suggérée et, s’il n’eut point avec Léon IX l’entrevue que quelques auteurs ont imaginée*, il ne contraria nullement l’exécution des décrets et des sentences du synode. En Angleterre, Edouard le Confesseur reçut avec respect la lettre pontificale que lui rapporta de Reims l’évêque de Wells, et il se fortifia davantage encore dans son filial attachement a la chaire de saint Pierre. Ferdinand, roi de Castille, réunit, l’année suivante, en concile, à Coyaco, les évêques de ses Etats : il n’est point téméraire de penser qu’il fut encouragé à entrer dans ce mouvement de restauration, non seulement par les exhortations du pape, mais aussi par les consolants résultats du synode rémois.

L’œuvre était donc lancée et, pour des esprits aussi attentifs qu’on l’était alors aux moindres coïn-

I. Damberger (Sjrnchron, Gesch.^ VI, 379), et d’autres, après lui, parleut de cette entrevue, mais sans indiquer sur quelle preuve ils s’appuient.

cidences, le Tout-Puissant descendait dans la mêlée et combattait aux côtés de son vicaire. Gibuin, évêque de Laon, était l’un des instigateurs de l’expédition guerrière : il dut, l’année même, s’enfuir de son diocèse et il périt bientôt, seul et sans sacrements, sur la terre étrangère. Hugues, châtelain de Braisne, avait menacé de couper la tête au saint réformateur : ce fut lui qui fut mutilé par le tranchant du glaive, et sa maison ne lui survécut point.

Infatigable, Léon IX ne s’attarda point à Reims. Par Verdun, Metz, Bouzonville et Trêves, il se rendit à Mayence, pour y tenir les assises des prélats de l’Empire. Le chancelier Pierre l’accompagnait, avec le cardinal de Porto et le sous-diacre Jean, Eberhard, de Trêves, et Hugues, de Besançon, Adalbéron, de Metz, et Thierry, de Verdun : ces hommes dévoués formaient comme le trait d’union entre les deux assemblées : leur exemple et leurs récits devaient exciter parmi leurs collègues une généreuse émulation.

L’empereur, à l’encontre de Henri P**, ne s’était point dérobé : il était au rendez-vous avec un assez grand nombre d’évêques et d’abbés, une foule de clercs et de laïques, venus de toutes les parties de l’Allemagne. A côté de Bardon, le saint archevêque de Mayence, se trouvaient les métropolitains, Hermann, de Cologne,[Baudoin, deSalzbourg, Humfroy, de Magdebourg, Adalbert, de Brême; les évêques, Burckard, d’Halberstadt, Ruod, de Paderborn, Sibicho, de Spire, Gebhart d’Eichstædt, Arnoulf, de Worms, Adalbéron, de Wurztbourg, Thierry, de Constance, Bennon, d’ütrecht, Brunon, de Minden, Albéric, d’Osnabruck, Robert, de Munster, Théodwin, de Liège, Thierry, de Bâle, Hetzelon

de Strasbourg, Henri, d’Augsbourg, Ascelin, de Bamberg, Étienne, d’Oldenbourg, Ascelin, de Hildesheim, Gebhart, de Ratisbonne, Nilger, de Freising, Brunon, de Meissen, Hunald, de Mersebourg, Tancoard, de Nureml)erg, Botbold, patriarche d’Aquilée, Hermann, ëvêque de Casiello Felicitatis (?), en Italie, et Walo, évêque de Viborg, dans les pays Scandinaves Le chapitre de Toul n’avait eu garde de ne pas envoyer ses délégués a cette réunion que présidait son évêque bienaimé, et l’empereur de Constantinople lui-même, peut-être autant par courtoisie pour l’empereur que, par déférence pour le Pérc commun des lidêles, y avait député des représentants.

Sans doute, beaucoup de ces prélats puissants qui, à la crosse pastorale, se félicitaient de joindre l’épée de comte, avaient, en obéissant à la convocation, eu des intentions moins désintéressées que les membres du synode de Reims. En venant à Mayence, il leur semblait se rendre à une diète ecclésiastique : ils tenaient leurs évêchés de celui qui leur avait donné leurs comtés, et ils étaient persuadés que celui-là saurait bien les défendre, qui avait dit aux simoniaques, créatures de Conrad II, son père : « Allez; ce que vous avez illicitement obtenu, lâchez de le bien gouverner. » Leurs prévisions se réali-

I. Cette liste, sans doute incomplète, nous est fournie par les suscriptions d’une bulle accordée par Léon IX à Hugues, archevêque de Besançon, à propos d’une compétition que lui opposait Berthald, et publiée pour la première fois par le Père Theiner, Dîsquisitiones criticæ in prœcipuas canonum,,, collectiones. Rome, i 836 , p. 2o3. — Cf. Migne, Patr, lat,^ CXLIII, 621. — J’ai retouché certains noms, d’après Gams, Sériés episcoporum.

sèrent-elles? nous l’ignorons; car, du concile de Mayence, trop peu de documents nous sont parvenus. Du rôle judiciaire de cette assemblée, nous ne connaissons presque rien et, de son rôle législatif, nous savons fort peu de choses. Le pape condamna la simonie et renouvela les canons sur les devoirs des clercs. Sibicho, évêque de Spire, accusé d’adultère, offrit de se justifier par l’épreuve de l’Eucharistie. Sa requête fut agréée et, s’agenouillant, il reçut la sainte Hostie. Les uns disent qu’il se releva indemne et établit ainsi son innocence; Wibert rapporte, au contraire, que sa mâchoire fut frappée de paralysie et demeura contournée, jusqu*à la fin de ses jours. L’anecdote méritait du moins d’être signalée, comme un trait des mœurs de l’époque.

L’archevêque de Besançon, le compagnon fidèle de Léon IX, rencontra à Mayence un compétiteur. Un prêtre, nommé Berthald, avait eu du roi Rodolphe, de Bourgogne, le siège de Besançon, au décès du métropolitain Hector. A la suite d’un ordre royal, il avait été sacré, suivant l’usage, par les évêques suffragants, avait pris possession de sa cathédrale et fait des ordinations. Mais il n’avait pu tenir contre l’opposition du comte Guillaume et Walter, le prédécesseur de Hugues, avait été élu archevêque, par le clergé et les fidèles, et, depuis ce temps, il errait dépossédé. Il porta donc sa plainte au concile : on lui donna pour avocat, Hermann, le métropolitain de Cologne. Hugues, de son côté, eut comme défenseur, Adalbert, de Brême. Des débats chaudement plaidés, il fut constant que le demandeur n’avait point été élu, selon la coutume de l'Église bisontine, par le clergé et les fidèles; que l’archevêque actuel

au contraire Tavait été d’après les formes canoniques et que, depuis dix-huit ans qu’il gérait scs fonctions, aucune accusation juridique n’avait été formulée sur sa promotion devant les réunions synodales. Berthald se vit donc débouté et Hugues reçut la croix et le pallium, insignes honorifiques dont les métropolitains ne jouissaient point encore en vertu même de leurs titres. Cette sentence sage et équitable était, à tout bien prendre, une leçon indirecte à l’empereur : ne revendiquait-elle point les droits des électeurs contre l’ingérence du souverain? Henri III dut s’en apercevoir et se convaincre une fois de plus de ce qu’il avait pressenti, à Worms, l’année précédente : avec Léon IX, d’une main aussi douce qu’énergique, la Papauté se dégageait de l’étreinte impériale.

Sa sympathie pour son cousin ne dut point s’en augmenter; mais il dissimula et, d’un commun accord, avant de congédier le concile, le souverain pontife et lui réglèrent différentes questions. Adalbéron, évêque de Wurztbourg, se plaignait de ce que Egbert, abbé de Fulda, ne voulait point reconnaître sa juridiction sur le monastère et la paroisse de Fulda, situés en son diocèse : c’était la vieille et toujours renaissante contestation sur l’exemption des moines. La décision sauvegarda tous les droits : l’abbaye resta soumise directement au Saint-Siège ; mais le curé que l’abbé nommait à Fulda, dépendrait de l’évêque diocésain et serait révocable à son gré. L’exemption fut aussi confirmée à l’abbaye de Lorsch que l’évêque de Worms avait même inquiétée les armes à la main, et pareil privilège fut accordé au chapitre de Goslar récemment fondé ou doté par l’empereur.

Dans la bulle qu’il signa en faveur de l’arche-

vêque de Besançon contre son compétiteur Berthald, Léon IX s’était flatté d’avoir, par ses condamnations et ses décrets, totalement extirpé la simonie. Il prenait son désir pour la réalité. Étaient-ce calculs intéressés ou faiblesse de la part du pouvoir, mauvaise volonté, négligence ou apathie de la part des évêques? le mouvement de restauration semble avoir été peu sensible en Allemagne. Peu de prélats imitèrent le zèle d’Adalbert, métropolitain de Brême et Hambourg, lequel, aussitôt revenu du synode, renouvela les ordonnances de ses prédécesseurs et exclut de l’assemblée des fidèles les femmes peu respectables; et Grégoire VII put écrire aux ducs Rodolphe, de Souabe, et Berthold, de Carinthie* : « Depuis le temps du bienheureux pape Léon, notre sainte Mère l’Église apostolique... a commandé aux pasteurs de remettre en vigueur et d’observer, eux et leurs peuples, les saints canons trop longtemps négligés. Et néanmoins, sauf un très petit nombre, ils n’ont pas encore obéi; ils n’ont porté aucune défense pour retrancher ces abus exécrables, aucune sentence pour les punii;. » Mais le champ était labouré, le bon grain, déposé dans le sillon et l’inlassable travailleur avait trop confiance en la vertu du Tout-Puissant pour ne pas être persuadé qu’elle lèverait un jour.

De Mayence, sur l’invitation de son neveu, Adalbert, comte de Calw, il se rendit dans la pittoresque vallée de la Nagold, en Wurtemberg. Il fut reçu avec les plus grands honneurs et, toujours préoccupé d’encourager le mouvement monastique, il détermina le comte à rétablir le couvent de Hirschau, alors

1 . Reg, de S, Grégoire VU, cité par Brucker, op. cif., II, 63. SAINT LÉON IX. 7

abandonné et tombant en ruines. C’est ainsi qu’il savait employer au profit de l’Église les joies même de la famille.

Puis, il passa le Rhin et revit sa chère Alsace. Le lo novembre, il consacra l’église abbatiale d’Andlau, à la prière de sa cousine, l’abbesse Mathilde, sœur de l’empereur Conrad ; il présida la translation solennelle des reliques de sainte Richarde, épouse de Charles le Gros, fondatrice du monastère, et, en retour des faveurs spirituelles dont il combla cette communauté, il stipula, pour le Saint-Siège, une redevance annuelle de trois pièces de lin : ce n’est donc point d’hier que les Vosges sont réputées pour leurs filatures et leurs tissages.

Passa-t-il la montagne et se rendit-il a Movenmoutier et a Saint-Dié ? la chose est possible, probable même > il pouvait désirer revoir l’abbaye où son collaborateur, le cardinal Humbert, avait fait profession, et la puissante collégiale, jadis fondée par saint Dié, avait dû faire des instances et solliciter l’honneur de sa visite. Mais, pour passer de la probabilité à la certitude, il faudrait une autre preuve qu’une bulle que les chanoines déodatiens conservaient précieusement dans leurs archives et opposaient aux évêques de Toul, dans leurs prétentions à l’indépendance. Ce document était daté de leur ville, le XVI des calendes de décembre, i 6 novembre 104,9 * acceptable; mais le docu-

ment est manifestement apocryphe ^

Huit jours après les cérémonies d’Andlau, le fils des comtes du Nordgau était a l’abbaye Sainte-Croix

I. Voir dans Pertz (Mon, Germ. hîst.^ SS,^ XXV, 276, n.) Tëtude critique de ce document. — Eug. Martin, Hist, dioc, Toul^ I, ao5.

de WoflFenheim et il avait la consolation de s’y agenouiller sur les tombes de ses parents. Il consacra l’église que venait d’achever l’abbesse Kuenza; il y déposa une parcelle de la vraie Croix qu’il avait apportée tout exprès, et il prit ce cloître familial sous la spéciale protection de l'Eglise romaine.

« O sainte et admirable Croix sur laquelle Jésus- Christ, Notre Seigneur, a été suspendu, écrivait-il avec une émotion touchante dans la bulle qu’il data de ce lieu le i8 novembre*, un sentiment de charité, bien plus, le sentiment du devoir me pousse à donner à tout jamais h notre Siège apostolique l’église de mon père Hugues et de ma mère Heilwige.,. Après le trépas des miens, j’ai hérité de cette église, moi qui, nonobstant mon indignité, suis maintenant assis sur le Siège apostolique; aussi, je la donne à ce même Siège, pour la défendre contre tous ceux qui chercheraient à lui nuire. » Et, pour marquer ces rapports de vasselage, il ajoutait, toujours sous la même forme lyrique : a O Croix plus brillante que le soleil, plus précieuse que toute créature, comme signe de la donation que je fais de ton monastère à l’apôtre Pierre, pour le salut de mon âme et pour celui de mes parents qui dorment en ton église leur dernier sommeil dans le Christ, Notre Seigneur, j’ai décidé que, tous les ans, l’abbesse de ce lieu ferait, au moment voulu, un présent au Siège apostolique. Et ce présent consistera en une rose d’or du poids de deux onces romaines, laquelle nous sera envoyée pendant le carême, huit jours avant le dimanche où la rose a coutume d’être portée par nous. » Et ainsi, depuis cette époque et durant

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