CHAPITRE II
Rome applaudit au retour du souverain pontife ; mais son allégresse ne fut point de longue durée. Quoi que pût dire et protester Guillaume Bras-de- Fer, le chef de leur confédération, les Normands continuaient, dans la Fouille et la Terre de Labour, leur vie de brigandage, et la permission que Henri III leur avait donnée de punir les Bénéventins n’était point de nature à paralyser leur audace. Ils pillaient, saccageaient, terrorisaient le pays; les populations exaspérées frémissaient impuissantes et la religion, faute de calme et de sécurité, se trouvait, en toutes ces contrées, dans une situation lamentable. Se souvenant de la démarche pour lui si opportune des habitants de Bénévent et hdèle à ce rôle de protecteur que maintes fois déjà les papes avaient exercé dans la péninsule, Léon IX avait envoyé à ces aventuriers des lettres, puis des légats : on lui avait répondu par de belles promesses et l’on avait continué, comme par le passé. Il résolut d’aller lui-mcme à ces intraitables batailleurs. Le synode annuel devait se tenir h l’époque traditionnelle ; avant les solennités pascales, il restait un temps suffisant. Il prit donc à peine quelques semaines de repos et il partit pour le sud.
Des princes lombards régnaient encore a Salerne et h Capoue : ils étaient bien disposés à Tégard de l’empereur dont ils avaient reçu de précieuses faveurs, et, par suite, à l’égard de la Papauté; de plus, ils étaient les alliés de ces hommes du Nord qu’il cherchait à gagner. C’est vers eux qu’il se dirigea tout d’abord. Capoue était sur son chemin : en passant par cette ville, il en accorda l’archevêché, alors vacant, à Hildebrand, l'un des fils de Pandulf, chef de ce duché, et il se concilia ainsi, à sa personne et à l’Église, ce redoutable « loup des Abruzzes ». Et, faisant un long détour, il poussa jusqu’à Salerne où le duc Gaymar l’assura de sa fidélité et de son dévouement. Il tint en ce lieu un synode, contre la simonie et les autres abus ; puis, fort de ces appuis, il s’enfonça dans la montagne et s’en fut à Melfi. Il pria et supplia les chefs normands de renoncer à leurs vexations, à leurs pillages, à leurs cruautés ; il leur demanda au moins de ne plus molester les pauvres, leur représentant, dit une vieille chronique*, combien le Seigneur est persécuté, quand les malheureux sont opprimés.
Soit calcul, soit respectueuse docilité, ces guerriers farouches ne se montrèrent point inflexibles et c’est animé d’une joyeuse confiance qu’il continua sa tournée.
Bénévent restait toujours divisée en irréductibles factions. Les uns ne voyaient de salut pour la cité que dans une abdication complète de son indépendance en faveur du Saint-Siège : on remplirait ainsi les intentions de Charlemagne et l’on se ménagerait
t. Aimé, du Mont-Cassîn, ÜYstoîre de H Normant et la Chronique de Robert Fiscar^ publiée par ChampoUion-Figeac. Paris, Renouard, i835, III, 14 .
la protection de l’empereur. Les autres repoussaient fièrement toute idée de vasselage et prétendaient défendre sans le secours d’un maître l’intégrité et l’autonomie de leur principauté.
Dans une ville ainsi tiraillée, les révolutions mununicipales ne se comptaient plus. L’année précédente, le parti pontifical, alors triomphant, avait adressé au nouveau pape ses délégués et son offrande ; mais il avait été supplanté et ce furent ses adversaires qui eurent à recevoir l’infatigable négociateur. L’accueil fut plutôt froid ; mais la guérison d’un paralytique enthousiasma le peuple : le chef de la principauté et de la faction régnante, Pandulf, fut expulsé avec son fils Lutulf, et le parti romain revint au pouvoir.
Tout préoccupé de sa double mission de réformateur et de pacificateur, Léon IX ne profita point de la circonstance pour installer dans Bénévent la domination pontificale. Il continua sa route, heureux d’avoir procuré quelque tranquillité à ce pays désolé. Il monta au Mont-Gargan remercier l’Archange ; il réunit à Siponto, au pied meme de la célèbre colline, un synode des évêques de la côte ; il y déposa deux métropolitains convaincus de simonie et il rentra à Rome pour les fêtes de Pâques.
Le concile s’ouvrit le 29 avril et, ce qui montre combien l’œuvre avait fait de progrès, on y compta plus de soixante cardinaux, archevêques ou évêques et plus de trente abbés*. La plupart des prélats étaient italiens; mais il s’y trouvait quelques étrangers, Bourguignons ou Français. Halinard, de Lyon,
I. La liste nous est donnée — est-elle complète? — par les suscriptions de la bulle de canouisation de saint Gérard, évêque de Toul (Migne, Patr, lat,y CXLIII, 644 et sq*)*
et Hugues, de Besançon, en amis dévoués, avaient tenu à s’y rendre, ainsi qu’Adalbéron, de Metz, et Hugues, abbé de Cluny. Us s’y rencontraient avec d’autres membres de l’assemblée de Reims, Jean, de Porto, Hugues, de Nevers, Joffroy, deCoutances, et, en attestant aux yeux de tous l’inébranlable constance de leur dévouement, ils réconfortaient le cœur du pontife contre toute tentation de lassitude et de découragement.
Comme à Reims, la première session débuta par une querelle de préséance — c’était assez l’usage entre ces prélats altiers, plus soucieux de leur rang que de leur valeur personnelle — la solution toutefois en fut moins pacifique. Déjà, en 1047* au concile que Clément II avait convoqué à Rome, le 3 janvier, une contestation s’était élevée entre Guido, archevêque de Milan, Humfroy, archevêque de Ravenne, et Botbold, patriarche d’Aquilée : tous trois se disputaient le droit de siéger à la droite du souverain pontife, quand l’empereur était absent. Le débat avait été conclu en faveur de Ravenne, jadis capitale de l’empire d’Occident, et Humfroy avait obtenu une bulle qui consacrait son privilège*. Les Milanais s’étaient offensés de ce qu’ils regardaient comme une humiliation pour l’Eglise de saint Ambroise, et il était à prévoir qu’à la prochaine rencontre des revendications s’élèveraient. Guido s’était rendu au synode, autant comme prévenu que comme évêque : il avait à se disculper du reproche de simonie et d’autres griefs encore. Pour se préparer à la fois à ce double assaut, il s’était fait accompagner de clercs retors et de vaillants soldats. Et, nous rap-