CHAPITRE III
Comme Tannée précédente, Léon IX était de retour à Rome pour les solennités pascales : outre le souci de son troupeau, la date du synode annuel le rappelait. Il ne semble point avoir, dans cette assemblée, promulgué de nouveaux règlements : il se contenta, selon son habitude, de confirmer ceux qu'il avait portés auparavant. D'ailleurs, à mesure que nous avançons, les documents se font rares sur les travaux de ces réunions, soit que leur fréquence ait émoussé la curiosité des chroniqueurs, soit que certains eussent trouvé bon d’en trier soigneusement les archives. Du concile romain de io 5 i, nous connaissons pourtant quelques décisions.
La controverse qu'on avait soulevée sur la validité des ordinations faites sans pacte criminel par des prélats entachés de simonie, n'avait point été calmée par la résolution, pourtant si sage, du synode de 1049. Les rigoristes maintenaient leurs principes inquiétants et le cardinal Humbert venait de les soutenir, dans son premier traité contre les simoniaques. Les arguments n'étaient pas toujours forts : de ce que la grâce est essentiellement gratuite de la part de Dieu, s'ensuit-il qu’elle n’existe plus, lorsqu’elle n’est point administrée gratuitement par le consécra-
leur? et, pour être hérétique, pécheur, pis encore, le prêtre et l’évêque ont-ils perdu les pouvoirs que le sacrement de l’ordre leur avait communiqués? Tout ceci nous paraît absolument clair : il n’en allait point ainsi à cette époque. Cette négation de la validité des ordinations conférées par des simoniaques pouvait peut-être servir au relèvement de la discipline ; mais elle jetait le trouble dans les consciences et le désarroi dans la vie chrétienne : si le sacerdoce, si l’épiscopat sont frappés de nullité, quand ils viennent d’un simoniaque, n’en sera-t-il point de même des autres sacrements, de l’absolution, de l’Eucharistie, du baptême?
Encore que, dans son désir de promouvoir plus efficacement la réforme, Léon IX eût été primitivement d’avis de suspendre à toujours des fonctions de leurs ordres les clercs, quels qu’ils fussent, qui eussent été convaincus de les avoir reçus d’un prélat simoniaque, personnellement, il ne penchait point pour cette théorie rigoureuse et subversive. Il avait même renoncé à sa première résolution et il n’avait eu qu'à s’applaudir de sa modération : certains services lui auraient manqué, dont il appréciait hautement la valeur et le désintéressement.
Puisque la discussion se poursuivait, passionnant les docteurs, alarmant les fidèles, il crut bon de la terminer par une solution doctrinale. Mais, pour ne point heurter les esprits par un coup d’autorité, sa prudence voulut s’éclairer de lumières plus vives et plus nombreuses encore. Les évêques présents au synode furent donc priés de réunir tout ce qui pouvait se dire sur la question, afin de fournir les éléments à une décision précise, ferme et pacificatrice.
Un opuscule très documenté réalisa le vœu de
Léon IX. Il émanait de Pierre Damien, le saint abbé de Fontavellane. En théorie, il soutenait la thèse qui a prévalu de l'inamissibilité des pouvoirs conférés par le sacrement de Tordre; mais, en pratique, il réclamait le maintien de la suspense temporaire édictée par Clément II et renouvelée par le concile romain de 1049* conciliait donc harmonieusement les deux exigences et le nom de Lirre très agréable ^ sous lequel le désigna la reconnaissance des contemporains, prouve assez quel succès il obtint et quels fruits il procura.
Bérenger, dans les lettres qu'il répandait pour sa justification, avait ironiquement reproché au souverain pontife, cet austère censeur! d'être descendu, à Verceil, lors du concile qui se tint en cette ville, chez un évêque notoirement indigne. Selon toute apparence, le pape ignorait alors les bruits qui couraient à la honte de son hôte : ce que nous savons de son indépendance et de sa fermeté, nous en est un garant certain. Instruit par cette dénonciation de Thérésiarque, il fit informer contre le prévenu et, sur les résultats de l'enquête, il le frappa d'excommunication, dans Tune des sessions du concile. Grégoire n'était point présent : il n’avait même pas été cité, tant sa culpabilité avait semblé notoire. Ému de cette sentence qui l'atteignait à Timproviste, il s’empressa de se rendre h Rome, fit amende honorable, promit de donner désormais toute satisfaction et obtint d'être maintenu sur le siège de Verceil. Une fois de plus, on pouvait redire : « La justice et la miséricorde se sont rencontrées ».
L’abbaye de Farfa comptait parmi les plus importantes de la péninsule. Au temps du pape Adrien I, Hildehrand, duc des Lombards, lui avait concédé la
colline de Tancia et l’oratoire Saint-Michel, qui y était construit. Or, ce lieu était dans la circonscription du diocèse de Sabine. Bérard, abbé de Farfa, ayant bâti sur cette colline une autre chapelle, appela, pour la consacrer, l’évêque de Siponto. Jean, évêque de Sabine, peut-être l’ancien Sylvestre III, mis hors de lui par ce qu’il considérait comme une atteinte à ses droits, accourut avec des soldats, prit d’assaut l’église, renversa l’autel et emporta les reliques. Bérard ne laissa point cette surprise impunie : il ravagea les terres de l’agresseur, tua plusieurs de ses serviteurs et tenta même d’incendier une maison où il était descendu. Des guerres de ce genre n’étaient point rares à cette époque, même entre gens d'Église. Peu après, Jean, saisi par une attaque de paralysie, se crut châtié de Dieu : il se hâta de réparer les dommages et restitua son larcin. Mais Bérard ne jugea point la satisfaction suffisante et les deux belligérants convinrent de s’en remettre au souverain pontife. L’arbitrage eut lieu au synode pascal. Léon flétrit les violences commises de part et d’autre; mais il reconnut le bien fondé des raisons que l’abbé présentait et il débouta l’évêque de Sabine de ses revendications. Quelques mois plus tard, il confirma les biens du monastère de Farfa et la bulle qu’il expédia, en cette occasion, est un monument de sa dévotion envers la Mère de Dieu : l’abbaye, en effet, était dédiée à Notre-Dame. « L’usage, y lisons-nous*, était jadis, et il subsiste tel encore de nos jours, de ratifier aux Églises par l’autorité apostolique la possession de leurs revenus. Reçois donc tes biens, ô céleste Vierge, ô divine Reine. Nous ne te les offrons