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CHAPITRE IV

Léon IX s’étaît dirigé vers Mantoue : il voulait y présider un concile régional, préoccupé qu’il restait de la triste réputation du clergé lombard. Quelques mois auparavant, alors qu’il partait pour la Hongrie, il avait frappé de censure l’archiprêtre et l’archidiacre de ce diocèse qui, sans égard pour les décrets des Pères et la défense formelle de leur évêque, se permettaient de conférer des bénéfices canoniques à leurs propres fils et transformaient ainsi les biens de l’Église en héritages sacrilèges. Il voulait sans doute s’assurer des fruits de cet anathème et donner une vigueur nouvelle aux canons de Padoue et de Verceil. Mais les esprits étaient fort montés contre cet importun réformateur; les antipathies de races, toujours prêles a se réveiller, servaient à merveille les rancunes et les appréhensions : surgit une querelle de valets, qui dégénéra vite en une rixe sanglante et fit avorter le synode.

Le pape et les évêques se trouvaient en session conciliaire. Des soldats de l’escorte se prirent de contestation avec des serviteurs du prélat : on en vint aux mains et le tumulte fut tel que le souverain pontife crut devoir se présenter lui-mcme, pour cal-

mer les combattants. Mais sa vue n'en imposa point; ses paroles de paix ne furent point entendues et, comme ses partisans cherchaient, en entrant dans l’église, à échapper à la fureur de leurs adversaires, il eut la douleur d'en voir plusieurs tomber devant lui et leur sang rejaillir jusque sur ses vêtements * c’était de point en point ce qu’il avait rêvé.

Boniface, le puissant marquis de Toscane et de Mantoue, prince très dévoué au pape et son cousin par alliance, 'n’était plus, pour châtier les coupables : il avait été assassiné, le 6 mai précédent ; toutefois sa veuve, Béatrice, n’était point femme à laisser compromettre l’autorité ducale. Elle se préparait à faire un exemple, quand Léon, toujours miséricordieux, sollicita et obtint une amnistie complète : c’était peut-être trop de bonté ; mais le disciple se souvenait de la parole du Maître : il voulait vaincre le mal par le bien.

L’émotion pourtant avait été trop considérable, pour être calmée par un acte de clémence. Les travaux du synode furent donc interrompus et le pape se contenta de reconnaître les reliques de saint Longin, le centurion, et une éponge imbibée du sang de Notre Seigneur, lesquelles avaient été données à l’Église de Mantoue. La duchesse Béatrice faisait construire, pour garder ce précieux trésor, une église dédiée à l’apôtre saint André : il en célébra la dédicace et, comme hommage de gratitude, il reçut un fragment de l’éponge, pour la basilique Saint-Pierre.

Le 1 4 mars io53, il était à Rimini et il procédait au

I. Il avait épousé Béatrice, fille de Frédéric II, duc de la Lorraine supérieure, petite cousine des comtes du Nordgau. Il fut le père de la fameuse princesse Mathilde, la protectrice de saint Grégoire VII.

sacre de Henri, le nouvel archevêque que l’empereur avait donné comme successeur à l’altier Humfroy sur le siège de Ravenne. Pierre, évêque élu du Puy-en- Velay, l’attendait dans cette ville. Nommé selon les règles canoniques, ce prélat se voyait disputer la crosse par Bertrand, archidiacre de Mende, prêtre simoniaque et créature du comte de Toulouse ; il venait confier sa cause à la justice du chef de l’Eglise. Léon IX examina la requête avec sa prudence accoutumée. Bertrand avait de puissants protecteurs, le roi de France, entre autres ; Pierre n’avait pour lui que le droit : entre eux deux, l'affaire était claire et, dût Henri I s’en offenser, les saints canons triomphèrent de la recommandation des hommes.

Ce fut le même esprit d’équité qui fit résoudre quelques semaines plus tard, au synode pascal, un différend qui, depuis des siècles, partageait Lombards et Vénitiens. Quand les premiers, encore payens, envahirent la côte septentrionale de l’Adriatique, vers l’an 565, le patriarche d’Aquilée transporta sa chaire dans l’île voisine de Grado, sise au milieu des lagunes de la côte illyrienne, et ce transfert fut approuvé dans la suite par l’autorité pontificale. Mais Grado appartenait à l’empire de Bysance et les Lombards, devenus chrétiens et restés maîtres d’Aquilée, protestèrent hautement contre ce qu’ils considérèrent comme une ihéconnaissance de droits. Profilant d’une vacance du siège, les évêques de la province, soumis à leur domination, élurent un patriache et l’installèrent dans la cathédrale d’Aquilée, tandis que les suffragants italiens en nommaient un autre à Grado. Ainsi commencée, la scission se maintint, entretenue par les rivalités politiques, et, en désespoir de cause, celte division de la province mé-

tropolitaine fut sanctionnée par le Saint-Siège. Mais, ni l’un, ni l’autre patriarche ne se contentait de la partie de circonscription que lui avaient procurée ou laissée les hasards de la conquête : il aspirait à évincer son rival et à reconstituer à son profit l’intégrité du patrîarchat primitif. Le patriarche d’Aquilée était alors l’allemand Gotebald : il avait été nommé par Henri III et il comptait beaucoup sur l’appui de son souverain ; il s’était tenu à l’écart de tous les synodes, romains et autres, et il semble avoir penché pour le parti de l’opposition. Son collègue, au contraire, Dominique, de Grado, était tout dévoué à Léon IX ; il ne manqua aucun de ses conciles annuels ; il le suivit dans plusieurs de ses tournées et il fut même employé par lui à certaines négociations. Ce fut sans doute ce prélat qui saisit de l’affaire le souverain pontife : sa constante fidélité pouvait se flatter de ne point rencontrer mauvais accueil. Mais le sage arbitre ne se laissa influencer, ni par i’aflfection et la gratitude, ni par la crainte et le ressentiment : il respecta les droits acquis par une prescription ininterrompue et il décida que Grado continuerait à être la métropole des évêchés d’Istrie et de Vénétie, et Aquilée, des diocèses de la région qui constituaient alors le duché de Frioul. Lombards et Allemands pouvaient n’être point satisfaits : ils n’étaient pas du moins autorisés à dire que le vicaire du Christ avait cédé à la préférence ou à la faveur.

Telle est fa seule décision que nous connaissions de ce synode de io53. Quelques semaines après, dans le courant de mai, le pape quitta Rome, avec sa petite armée de volontaires ou de mercenaires transalpins. Il avait convoqué le ban et l’arrière-ban de ses vassaux du territoire de Bénévent ; il avait fait

prêcher la guerre dans la Fouille et dans les Abruzzes ; il se proposait de rallier toutes ces recrues au passage, de joindre, à Siponto, Argyros, le gouverneur grec, de s’entendre avec lui sur la marche à suivre et il nourrissait le secret espoir que les Normands, intimidés par cette démonstration, renonceraient d’eux-mêmes, et sans qu’il fût besoin de recourir aux armes, à leur vie de rapines et de dévastations. Alors, avec des hommes qui lui fussent dévoués, il organiserait solidement sa province de Bénévent : le gouverneur en serait l'alsacien Rodolphe d’Ottmarsheim, et l’archevêque, l’alsacien ou l’allemand Ulrich : il adoptait ainsi la politique impériale, dans le choix de ses lieutenants.

Le Mont Gassin se dressait sur sa route : il y monta mettre son entreprise sous la protection de saint Benoît et, pour donner plus de poids à sa prière, en considération du grand patriarche des moines, il accorda au bateau de l’abbaye l’exemption des droits qui se payaient à l’entrée du port de Rome. Cette bulle lut signée le 29 mai et, dans les premiers jours de juin, l’armée pontificale renforcée de vassaux bénéventins et de nombreux Apuliens, jaloux de châtier leurs oppresseurs, se mit en route vers Siponto.

Mais, sur les rives du Fortore, aux limites mêmes de la principauté, se trouvaient campés les Normands. A la nouvelle de l’arrivée du pape, devant le danger qui les menaçait, les principaux chefs s’étaient ligués : ils avaient réuni des soldats nombreux et aguerris et, sous la conduite des deux frères, Humfroy et Robert Guiscar, et de Richard, comte d’Aversa, ils étaient venus barrer le chemin et empêcher la jonction avec Argyros. Dans ce pays

soulevé contre eux et qui frémissait dans l’espoir d’une délivrance prochaine, leur situation était assez critique : ils manquaient de vivres et ils étaient obligés, pour se nourrir, de couper les blés verts et de les faire sécher. Préférant donc aux hasards d’une bataille, la voie moins chanceuse des négociations, ils adressèrent des députés à Léou IX, pour lui promettre de vivre désormais en paix et en repos, de lui prêter hommage et de lui payer un tribut annuel, s’il voulait seulement leur donner l’investiture des terres qu’ils occupaient. Quoique ces conditions fussent plutôt à leur avantage, le souverain pontife était disposé à les accepter ; mais les soldats qu’il avait amenés d’au-delà des Alpes, fiers de leur haute stature et méprisant la petite taille de leurs adversaires, réclamèrent le combat. On ne put leur faire entendre raison et les pourparlers furent rompus ^

Les deux armées semblent avoir été de même importance ; mais leurs forces n’étaient point égales : d’un côté, des guerriers intrépides, audacieux, vieillis dans une vie d’aventures et commandés par d’habiles et vaillants capitaines ; de l’autre, deux corps bien différents d’origine, de mœurs et d’habitudes, sous la conduite de chefs improvisés. Avec des éléments aussi disparates, c’était pour le pape une lourde faute d’accepter le combat : il ne fut pas longtemps à s’en apercevoir. La lutte s’engagea le 1 8 juin. Dès le premier choc, les bandes italiennes, peu exercées, furent en pleine déroute ; les transalpins, vieux routiers, firent meilleure contenance; ils résistèrent longtemps aux efforts réunis des trois

T. Guillaume d’Apulie, dans Migne, Pair, lat., CXLIX, io4i et sq.

chefs ennemis et, écrasés par le nombre, il vendirent chèrement leur vie. Si l’empereur n’eût point cédé aux conseils de Gebhart, d’Èichstædt, le succès eût été la récompense de leur courage.

Couverts de poussière et de sang et furieux d’un triomphe si cruellement acheté, les Normands coururent à la ville voisine de Civitella, où Léon IX et son clergé attendaient l’issue de la bataille : ils voulaient achever cette journée par la capture du souverain pontife. Les habitants essayèrent d’abord quelque résistance ; mais, effrayés par l’incendie que les assaillants venaient de mettre aux faubourgs, et désireux de sauver leur cité, ils réclamèrent de leur hôte qu’il se livrât à la discrétion du vainqueur. Le bon pasteur s’exécuta pour le salut de son peuple ; mais il n’avait pas encore franchi les portes qu’une saute de vent dirigea les flammes du côté des agresseurs, leur fit abandonner l’attaque et changea les dispositions des citoyens de Civitella.

Le lendemain, les négociations furent reprises avec plus de calme. Grand et noble dans la défaite, le pape fit exhorter les fils de Tancrède à considérer, devant Dieu et leur conscience, ce qu’ils avaient fait, et à veiller à leur salut éternel. Si c’était lui qu’ils cherchaient, il était prêt : il ne craignait personne et sa vie ne lui était pas plus chère que celle des soldats qu’ils avaient immolés. Les chefs normands subirent le prestige de cette majesté simple et sereine : ils répondirent que, s’il leur était possible d’offrir au vicaire du Christ une digne satisfaction, ils se soumettraient volontiers à la pénitence qu’il lui plairait de prescrire.

Léon IX alors fit ouvrir les portes de la ville, délia ses vainqueurs de l’excommunication qu’ils

avaient encourue, et, tranquille, il se rendit au milieu d'eux. Sa confiance en leur loyauté ne fut point déçue. « Vous auriez vu, écrit un témoin*, tous ces guerriers en larmes, les uns se prosterner la face contre terre, les autres traîner dans la poussière leurs vêtements de soie et se jeter à ses pieds. » De tels retours ne sont point rares en ces siècles de violents contrastes. « Et lui, continue le narrateur, les accueillait avec une simplicité de colombe et les engageait paternellement a faire une sérieuse pénitence. Quand il leur eut adressé à tous les avis que réclamait la circonstance, il leur donna sa bénédiction; puis il les congédia et, en s'éloignant, ils affirmèrent par serment qu'ils lui resteraient fidèles et qu'ils remplaceraient auprès de lui les soldats qu'il avait perdus. » C'était comme une déclaration d'hommage.

Et ainsi, sa dignité dans l’épreuve, sa fermeté tempérée de mansuétude, son intrépidité calme de père et de pontife lui procuraient, pour le Saint- Siège, plus qu'ils ne pouvait espérer d'un succès : à la place d’ennemis insaisissables, toujours prêts à la révolte, c'étaient des vassaux qui venaient à lui spontanément. Sans doute, et il était le premier à ne point se faire illusion, ces terribles aventuriers n’étaient point si brusquement convertis et ils ne renonçaient point à tirer gain de leur victoire ; mais ils étaient moralement subjugués : entre eux et la Papauté, un rapprochement s’était opéré, qui, tôt ou tard, devait porter ses fruits.

Léon IX profita de leurs bonnes dispositions, pour rendre aux victimes les derniers devoirs. C'était le troisième jour après le combat ; le champ de bataille

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