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déposer un évêque. » Et, pour appuyer celle déclaralion el d’aulres analogues, il puisait des maximes dans une collection de canons ou de rescrits formée en France ou en Allemagne, dans la première moitié du IX® siècle, sous le nom d’Isidore Mercator ou Peccator. Ces canons qui tendaient surtout à diminuer au profit de Rome les attributions des métropolitains, n’étaient point authentiques, du moins dans leur attribution à tel ou tel pape, et le nom d’Isidore cachait l’un de ces compilateurs peu scrupuleux, comme il s’en rencontrait alors. Mais leur jurisprudence était si conforme aux principes, aux décisions du gouvernement pontifical; elle était si bien l’expression des opinions régnantes; elle répondait si parfaitement* aux besoins de l’Eglise, qu’ils passaient pour vrais dans les régions transalpines et même en Italie. Les papes jusqu’alors en avaient fait un usage très restreint; mais, h partir de Léon IX qui apporta sur les bords du Tibre la persuasion commune en son pays d’origine, ces canons ou décrétales, furent constamment cités dans les bulles et autres documents. Et ce n’était point imposture, puisque la supercherie du compilateur n’a été soupçonnée qu’au xvi® siècle el que, d’ailleurs, ces canons n’étaient faux que pour la date ou pour la rédaction. Il n’y a donc pas lieu de faire un reproche h notre saint de les avoir invoqués. Sa bonne foi est indéniable et, en les employant, loin de céder à des calculs mesquins, il suivait les traditions de ses prédécesseurs; il lirait les conséquences logiques de la primauté accordée à Pierre et il montrait une intelligence pratique de son époque : aflSrmer l’autorité papale par la doctrine et par les actes, c’était le vrai moyen d’éliminer les éléments de dissolution qui
menaçaient la société chrétienne, d’assurer le succès de la guerre qui venait enfin d’être déclarée à la simonie, k l’incontinence des clercs et aux autres abus.
Cependant, en France, Bérenger continuait à s’agiter. A force d’argent, il avait obtenu sa liberté et il avait repris ses courses et ses intrigues, protégé qu’il était par Eusèbe Brunon, évêque d’Angers, et par le comte d’Anjou, Geoffroy Martel. Inquiet de ce mouvement qui menaçait l’intégrité de la foi et plus encore la tranquillité de ses états, Henri I, avait réalisé son projet et convoqué à Paris, le i6 octobre *oSi, un synode de prélats français : il prétendait régler l’affaire sans avoir à recourir au magistère pontifical; mais, vouloir se passer du pape, surtout dans une question dogmatique, c’était se condamner à l’impuissance. L’hérésiarque ne répondit point à la citation et l’on dut se borner à flétrir ses erreurs — détail caractéristique, sans faire allusion, semble-t-il, aux condamnations antérieures des conciles de Rome et de Verceil — et k décréter que, s’il ne venait k récipiscence, il serait, lui et ses partisans, poursuivi par la force armée et livré au bras du bourreau.
Mais, réfugié sur une terre amie, Bérenger n’avait cure de toutes ces rigueurs, et ses doctrines se répandaient, parées du double prestige de la nouveauté et de la persécution. Un jour vint cependant ok il ne se jugea plus si rassuré : ce fut quand le comte d’Anjou, ayant enfin relâché l’évêque du Mans, son prisonnier, crut devoir, pour se protéger contre des représailles possibles, solliciter pardon et appui du souverain pontife : il risquait fort d’être le prix et le gage de la réconciliation. Précisément, Hildebrand,
toujours abbé de Saint-Paul- hors-Ies-Murs, arrivait en France, en qualité de légat, pour régler un certain nombre de causes ecclésiastiques : il vint tout cauteleux le trouver ; il protesta par de belles paroles de la pureté de ses intentions, de la rectitude de sa doctrine, faussement incriminée, disait-il, par l’ignorance et la méchanceté; il promit de s’abandonner entièrement à la décision du vicaire de Jésus-Christ : bref, il abusa le légat qui faisait alors son apprentissage des hommes et des affaires. Un concile devait se réunir à Tours, en avril i o54 ; Hildebrand devait le présider : tous deux convinrent de soumettre le cas aux évêques. Si ces derniers le prenaient en considération, Bérenger se présenterait, discuterait ses assertions et se laverait de toute accusation d’hérésie ; dans l’alternative contraire, il irait sans retard se justifier devant l’autorité apostolique. Le synode accepta l’examen et, après un long débat, l’archidiacre déclara, par écrit et sur la foi du serment, qu’il professait réellement de cœur « que le pain et le vin de l’autel étaient, après la consécration, le corps et le sang du Christ. » La formule était orthodoxe; mais, par des artifices de dialectique, le rusé novateur se tirait, devant sa conscience, de toute abjuration : il dissimulait pour l’instant et se réservait pour des temps plus propices.
Quelle part Léon IX prit-il à toutes ces négociations? nous l’ignorons; et il semble probable que, dans sa lointaine et montagneuse retraite, il n’en fut point informé. Hildebrand était son fondé de pouvoirs; il lui avait donné ses instructions ; il l’avait muni, c’est Bérenger qui note ce détail, de textes recueillis d’avance dans les saints Pères; mais la forcément, devait se borner son action : ce n’est
qu'au retour de son légat qu’il pourrait connaître les incidents survenus et ratifier les décisions prises.
Une discussion du reste venait d’être suscitée par le patriarche de Constantinople ; futile en apparence, ridicule même, elle dénotait des tendances très inquiétantes et sollicitait une attention active et soutenue. Aussi, le pape se mit-il a l’étude du grec, voulant juger par lui-même de la marche et de l’extension du débat : il contentait en même temps les désirs de sa haute piété, car la connaissance de la langue des Septante et de saint Luc lui permettait de mieux approfondir le sens des Ecritures, son étude de prédilection.
Malgré les intérêts politiques qui eussent dû, vis-à-vis de l’Islamisme triomphant, serrer l’empire grec contre le centre de la chrétienté, le mouvement séparatiste s’était accentué sur les rives du Bosphore, surtout depuis l’avènement de Michel Cérulaire, en io43. Le premier acte de l’ambitieux et entreprenant successeur de Photius avait été significatif. A Bjzance, comme à Rome, se trouvaient des sanctuaires et des couvents de l’autre rite : c’était comme un signe constant de l’union des Eglises. Michel ferma les églises latines, chassa de leurs maisons les moines latins et menaça d’excommunication tout fidèle qui recevrait la communion, à la manière des Latins, sous les espèces de pain non fermenté. Un de ses clercs, poussant jusqu’au bout la logique de ses leçons, alla jusqu’à fouler du pied une hostie consacrée.
Sur son invitation, Léon, archevêque d’Achrida, en Bulgarie, écrivit un long réquisitoire contre l’Eglise romaine, lui reprochant avec véhémence de se servir, pour la Messe, de pain sans levain, « une
brique, disait-il, de l’argile sèche et non du pain; » de ne point chanter V Alléluia^ durant le Carême, et d’observer le samedi, comme le peuple d’Israël : « Quiconque garde ainsi le sabbat et les azymes, s’écriait-iP, n’est ni Juif, ni chrétien; il est semblable au léopard... Vous êtes à demi payens, vous qui mangez des animaux étouiTés, dans lesquels le sang se trouve encore. La vie n’est-elle point dans le sang? manger le sang d’un animal, c’est donc manger son 5me... Pourquoi travaillez- vous à la réforme du peuple? travaillez d’abord à vous réformer vons-mêmes! Vous vous trompez vous-mêmes et vous égarez les fidèles. » Cette diatribe, sur des griefs iutiles et si peu fondés, fut envoyée à l’évêque de Trani, pour être par lui communiquée, lisonsnous sur l’en-tête, « à tous les princes des prêtres et aux prêtres de France, aux moines et aux peuples et au révérendissime pape*. » Ce diocèse, de rite latin, sis en Apulie, sur territoire grec, avait été rattaché par Léon l’Isaurien à la métropole de Bysance : il formait donc un intermédiaire facile pour la diffusion du manifeste.
Vers le même temps, un moine de Studium, Nicéphore Pectoratus avait publié contre les Latins des attaques plus violentes encore’. 11 reprenait les
I. Cornélius Will, Acta etscripta qum de controversiis Ecclesiæ grmcæ et latinæ^ sœculo uudecmio cotpposita^ exstant, Leipzig, Elwert, i86i. Le texte grec de la lettre de Léon se trouve aux pages 56 - 6 o.
a. La dédicace à Tévêque de Trani, omise dans le texte grec (Will., loc, cit.), se trouve dans la traduction latine donnée par le cardinal Humbert (Will, op, cit.^ p, 6i, et Migne, op. cit,, 929).
3 . Ce réquisitoire de Nicéphore se trouve dans Will, op. cit., 127-136, et dans Migne, Patr, lat , CXLIII, 978-983.
mêmes reproches sur les azymes et le jeûne du samedi et il abordait, avec une grande amertume de langage, la question du célibat ecclésiastique, soigneusement tue par la diplomatie de Cérulaire et de son prête-nom : « De qui, demandait-il, tenez-vous la coutume de défendre et de dissoudre le mariage des prêtres? Quel docteur de l’Eglise a pu vous enseigner une (elle abomination, qu’on doive n’être point marié pour recevoir l’imposition des mains? Il résulte de là que, d’après vous, celui qui a reçu les ordres, s’empresse de se marier et le fait légitimement. En agissant ainsi, vous flattez-vous d’obéir aux saints canons? ».
La passion avait aveuglé le moine, comme le patriarche : leurs prétentions et leurs griefs étaient aussi peu justifiés. Pour n’être point levé, le pain azyme n’en constitue pas moins du pain et c’est précisément de ce pain non fermenté que Jésus a pris dans ses mains pour instituer l’Eucharistie. Et jeûner le samedi, était-ce célébrer un jour de fête? Quant à la loi du célibat, c’était s’abuser grossièrement de se figurer que Rome l’imposait aux seuls candidats au sacerdoce : toute l’action du présent pontificat n’avait-elle point tendu justement à la rappeler aux ministres prévaricateurs?
Humbert qui depuis quelque temps déjà était cardinal-évêque de Sylva Candida, se chargea de répondre à Nicéphore^ et le souverain pontife opposa à la lettre de l’évêque d’Achrida une longue dissertation, répartie en quarante et un paragraphes*. Il n’éludait point lès accusations sur le samedi, l’alle-
I. Will, op, cît,, i36-i53; Migne, op. cit.^ 984-1000. a. Will, op, cît.^ 65-85 ; iVligae, op, cit., 744-768,
luia et le pain sans levain et, versé comme il l’était dans l’étude de l’Écriture et de la tradition patrislique, il appuyait ses raisons de toute une collection de textes tirés des saints Pères; mais il élevait la question et, derrière tout ce fatras ridicule et puéril, il dénonçait hardiment les tendances à la révolte. Aussi, insistait-il surtout sur la primauté de Pierre, la prouvant par les paroles du Sauveur et les mul* tiples décisions des conciles, et il s’écriait, dans un élan d’apostolique fierté : « Ce n’est pas moi qu’atteignent vos murmures; c’est le Seigneur... car ma puissance, comme toute autre, ne vient que de lui. Au reste, hommes vous-mêmes, vous penserez de l’homme ce que vous voudrez... Mais que le premier venu orgueilleusement s’attribue ce qui lui plaît, qu’il usurpe les droits de notre Siège ; c’est ce que je ne puis tolérer, car quiconque essaie d’anéantir ou d’amoindrir l’autorité et les prérogatives de l’Église romaine, celui-là complote la ruine et la perte de la chrétienté. Auprès de qui, en efiet, opprimées par d’ennemi, les filles iront-elles chercher consolation -et encouragement, si leur unique mère est étoiifiee ? Qui appelleront-elles à leur secours? Elle seule a protégé Athanase; elle seule a accueilli, consolé, défendu toujours les vrais catholiques et rétabli les expulsés dans leurs droits!.. Restons donc unis, concluait-il, en un seul corps, où chaque membre tienne sa place, sans porter envie aux autres. Point de zèle jaloux contre l’Église romaine : elle garantit votre propre gloire, tant que vous lui resterez attacliés; si vous vous séparez d’elle, vous n’êtes plus que des branches mortes, condamnées au feu » .
L’heure semblait opportune, pour un appel à l’union. Les patriarches orientaux étaient assez peu
résolus à s’incliner devant leur collègue de Bysance : élu en io 52 , celui d’Antioche s’était empressé d’informer le pape de son élévation ; il lui avait adressé sa profession de 'foi et il avait formellement reconnu la suprématie du Saint-Siège. De son côté, l’empereur, Constantin Monomaque, avait été fort ému du désastre de Civitella. Il craignit pour ses possessions italiennes ; il envoya au vaincu une lettre de condoléances, protesta de son respect, de sa déférence à l’égard de la Cour de Rome et exprima le vif désir de voir renaître entre les deux Églises la concorde un instant compromise. Et Michel Cérulaire, lui-même, entrant dans les vues plus politiques que religieuses du monarque bysantin, manifesta la meilleure volonté, ne souhaitant qu’une chose, « qu’après de funestes et trop longues discordes, la fille soit heureusement réconciliée avec la mère ».
Vraies ou simulées, il fallait encourager ces bonnes dispositions : avec la paix religieuse, elles pouvaient procurer le secours contre les Normands, puis l’union de l’Orient et de l’Occident, contre l’Islam envahisseur. Léon félicita donc le patriarche d’Antioche de son attachement à la chaire de Pierre et il l'exhorta chaleureusement à ne point abandonner les droits du premier siège occupé par le chef des apôtres. € Vous me demanderez, lui écrivait-il, se dégageant à l’avance de toute éventualité fâcheuse, les motifs de la division que vous déplorez... je répondrai à votre religieuse sollicitude, qu’avec le secours de Dieu je tiens encore d’une main très ferme le lien de la sainte unité. Nous ne saurions encourir la res-^ ponsabilité d’une scission, nous qui nous laissons guider constamment par l’intégrité de la concorde eL
SAINT LÉON ir. 11
par la plénitude de la discipline ecclésiastique. La dignité et les droits de chacun de nous doivent être respectés. Nui ne doit outrepasser orgueilleusement les limites fixées par nos pères. »
A Constantin Monomaque, en retour de ses condoléances quelque peu intéressées, il adressa des remerciements très habiles, pour ses sentiments de bienveillance envers TÉglise romaine; il expliqua les motifs de son intervention militaire en Italie, de sa campagne de Civitelia; il exposa ses résolutions et ses espérances et il se plaignit des menées ambitieuses du patriarche Cérulaire.
Quant à ce dernier, une lettre énergique et pressante, où la tendresse du père tempérait les justes sévérités du pontife, vint lui rappeler les enseignements du Christ et des docteurs, lui reprocher sa présomption et lui faire craindre les terribles conséquences d’une révolte et d’un schisme : « Tu nous écris, lui mandait- il, que, si grâce à nous ton nom était inséré dans les dyptiques de l’Eglise romaine, le nôtre, en revanche, se lisait, grâce à toi, dans celles de toutes les Églises de l’univers. Quelle est cette énormité, ô mon bien cher frère? Est-ce que l’Eglise romaine, tête et mère des Églises, n’a pas des membres et des filles?... Cette Église romaine n’est point si seule que tu parais le croire. Lorsque, dans l’univers, un peuple se sépare orgueilleusement d’elle, ce peuple, sache le bien, ne forme plus une Église, mais un conciliabule d’hérétiques, un conventicule de schismatiques, une synagogue de Satan ».
Ces deux lettres à l’empereur et au patriarche, dans lesquelles il fondait de si fortes espérances de réconciliation et de paix religieuse, d’union des deux empires contre le Sarrasin et de secours immédiat
contre les Normands, il ne les confia point à de simples messagers. Il choisit, parmi ses conseillers dévoués, trois légats, au zèle et a riiabileté desquels il se remit entièrement. C’étaient le cardinal Humbert, à qui sa connaissance de la langue hellénique devait faciliter la besogne et que sa récente controverse avec Nicéphore Pectoratus avait signalé davantage encore à l’attention de la cour et du clergé bysantins; le vice-chancelier de l’Église romaine Frédéric, dont la position officielle devait inspirer toute confiance, et Pierre, archevêque d’Amalfi.
Les plénipotentiaires prirent congé du souverain pontife, à Bénévent, en janvier io54; ils passèrent par le Mont-Cassin, recommander aux religieux le succès de leur importante mission, et ils s’embarquèrent pour la Grèce. Mais, quand ils arrivèrent à Constantinople, au mois de juin, Léon IX n’était plus : le Seigneur bon et miséricordieux avait épargné à son cœur la douleur de l’insuccès.