‹ Saint Léon IX (1002-1054)Chapitre 6 sur 44 · I. Mîgne, Pair, lat,^ cxlii, c. iJaô · texte numérisé non relu

I. Mîgne, Pair, lat,^ cxlii, c. iJaô

reurs Conrad II, Henri III; les rois Henri, de France (io3i-io6o), Ferdinand, de Castille (io34-io65), et nombre de princes et de seigneurs plus obscurs, se faisaient gloire d’être les dévoués serviteurs de Dieu, les protecteurs des évêques et des moines et, quand un souverain, pieux d’ailleurs, comme Robert, roi de France (996-1031), encourait, pour une faute, les anathèmes de l’Église, la répulsion de ses sujets, à défaut de sa propre conscience, l’eût amené à résipiscence.

Le Très-Haut était honoré des grands, comme des petits. Jésus, la Vierge Marie, les saints étaient l’objet d’un culte empressé. On leur érigeait des autels et des sanctuaires; on se donnait à eux en hommesliges ou en précaires ; on se disputait, on se dérobait même leurs reliques ; on allait en pèlerinages, souvent au prix de lourdes fatigues, à leurs sanctuaires les plus fameux, à Santiago de Galice, k Saint-Denis de Paris, au Mont-Cassin, au Mont-Gargan, à Rome surtout, poûr prier sur le tombeau de l’Apôtre, et à Jérusalem, pour vénérer le sépulcre du Sauveur.

Mais, dans ces consciences encore peu formées, la foi, même la plus vive, trouvait a s’accommoder avec des habitudes fort peu évangéliques de corruption et de brigandage, de vengeance et de haine, de violence et de cruauté. On ne faisait rien k moitié, ni le bien, ni le mal, et, quand l’heure de la grâce sonnait, tel fier baron, jadis terreur de la contrée, se sentait remué jusqu’au fond de l’âme k la pensée des jugements de Dieu et, quittant brusquement sa vie de plaisirs, de rapines ou de débauches, il se condamnait impitoyable à une longue et dure expiation : s’il n’avait point suivi le Maître dans la pratique des vertus, ouvrier de la onzième heure, il tenait k le

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suivre dans les travaux de la pénitence. Heureuse, quand même, l’époque où, malgré tant de maux, d’abus et de crimes, la foi conserve un souverain empire I •

De la part des princes et des seigneurs, qu’ils fussent ou non fidèles aux préceptes du décalogue, c’était, depuis le début du xi® siècle, en Allemagne, en Italie, en Gaule, partout, une pieuse émulation à qui bâtirait au Très-Haut, en l’honneur de la Vierge ou des Saints, les temples les plus riches et les plus somptueux. Ils voulaient, comme l’écrivait entre autres Godefroy le Barbu, l’aïeul de Godefroy de Bouillon, « après avoir longtemps navigué sur l’océan de ce monde, après avoir été ballottés par toutes sortes de vents... invoquer la clémence de Dieu, pour arriver au port*. » Et, à voir s’élever tant de sanctuaires, on eût dit, selon le mot d'un contemporain, Raoul Glaber, que le monde, dépouillant sa vieillesse, revêtait la blanche parure des édifices sacrés. » Les cathédrales, les basiliques abbatiales, jusqu’à d’humbles églises de bourgs et de villages, se reconstruisaient plus belles et plus spacieuses, en ce roman un peu lourd dont il subsiste de trop rares monuments ; des collégiales se fondaient, où des chanoines, nuit et jour, chantaient les louanges de Dieu ; des monastères se créaient, richement dotés par la chrétienne libéralité des rois et des grands, et ils se trouvaient bientôt remplis d’une foule d’hommes ou de vierges, avides de solitude, de mortification, de renoncement.

Anciens et nouveaux, peuplés de moines ou de religieuses, ces cloîtres, du moins dans l’Europe occi-

I . Cité par son Éminence le Cardinal Mathieu, dans V Ancien régime en Xorrrf//îtf. Paris, Hachette, 1879, p. 5o.

dentale, obéissaient à la règle de saint Benoît. Les uns, selon la coutume primitive, restaient indépendants et autonomes; les autres étaient groupés en confédérations; ceux-ci, victimes de l’humaine caducité, végétaient dans le relâchement; ceux-là, au contraire, étaient des foyers ardents de charité et de ferveur; la plupart demeuraient obscurs, connus seulement de Dieu et des gens d’alentour; mais le zèle et le mérite de leurs abbés, le renom de leurs écoles, l’étendue de leurs services, l’expansion de leurs colonies avaient fait de plusieurs des centres influents de vie monastique, de rénovation chrétienne et sociale, de science profane et sacrée. Tels, en Italie, l’antique et fameux Mont-Cassin qui gardait avec un soin jaloux les reliques et les traditions du grand patriarche des moines; Camaldule et Vallombreuse, les récentes et austères fondations de saint Romuald ( 956 * 1027) et de saint Jean Gualbert (996-1073); en Allemagne, Saint-Gall et Reichenau, Fulda, Convey et Hildesheim; en France, Corbie, Fleury-sur-Loire et surtout Cluny.

Fondée vers9io, par Guillaume d’Aquitaine, cette abbaye avait rapidement progressé, sous la direction des Odon (924-941)» Mayeul (* 1 ' 994 ) et des Odilon (994-1048). Bientôt, dans toute l’Europe, des cloîtres avaient adopté ses constitutions et ses religieux avaient été mandés, pour fonder ou réformer des monastères. Et toutes ces maisons, administrées par des prieurs, formaient une vaste association dont .le chef était l’abbé de Cluny, dont les assises étaient les chapitres annuels et les promoteurs, des hommes au zèle dévorant, à la volonté énergique et tenace, comme Richard, abbé de Saint- Vanne, à Verdun, et surtout Guillaume, abbé de Saint-Bénigne, à Dijon,

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auquel son héroïque vertu avait attiré le surnom de « Supra regulam^ plus austère que la règle. » Chefs d’une armée nombreuse et disciplinée, tenus au courant de tous les besoins de leur époque, admis dans le conseil des papes et des évêques, des princes et des rois, les abbés de Cluny jouissaient d’une puissance incontestée et cette puissance, ils la mettaient au service du renouvellement religieux, intellectuel et social. Ils faisaient revivre dans toute sa pureté la règle bénédictine; ils maintenaient en honneur les pratiques de l’ascétisme chrétien; ils sauvaient les sciences, les lettres et les arts. C’était peu pour eux de gémir, entre le sanctuaire et l’autel, des maux et des tristesses de l’heure présente : à la prière, à la pénitence, à l’expiation, ces armes si puissantes sur le cœur de Dieu, ils joignaient l’action et l’action incessante. Eux et leurs moines stimulaient les indifférents, secouaient les endormis, gourmandaient les coupables, soutenaient les bons et préparaient des hommes au relèvement futur. De leurs écoles ou de leurs cloîtres, sortaient des évêques, des apôtres, des docteurs, même des ministres, comme saint Dunstan, archevêque de Cantorbéry ("I'qSS), et des princes, comme Casimir, le duc de Pologne. Ils avaient déjà encouragé et appuyé les eCForts tentés, depuis le milieu du x® siècle, pour la réforme de l’Église et l’on pouvait prévoir que le souverain pontife qui attaquerait résolument ce travail urgent et difficile, trouverait en eux ses collaborateurs nécessaires, ses auxiliaires dociles et décidés.

En cette Europe si tourmentée, il fallait tout d’abord ramener le calme et la sécurité : comment asseoir une œuvre solide sur un sol mouvant, balayé par la tempête? « La paix! la paix! » réclamaient les

peuples en détresse, et personne ne se levait, assez fort, assez énergique pour la leur procurer. Partout, les lois étaient impuissantes : faites pour une société féodale, elles auraient plutôt favorisé que condamné les guerres privées. Et d'ailleurs, comment contraindre à respecter le droit, et le droit du plus faible, ces seigneurs altiers, belliqueux et cupides, qui, tous, mettaient à ce jeu funeste leur intérêt et leur bonheur? L’Église seule, à cette époque de foi, pouvait tenter Taventure.

Ce fut d'abord en Aquitaine où le mal sévissait violent, à Poitiers, en l’an looo, àCharroux, vers 102 g, à Limoges, en io3i, que les évêques, dans des conciles mi-eCclésiastiques et mi-laïques, essayèrent d'organiser des associations de paix, de proclamer des édits de paix. L’effort fut renouvelé plus grand, en io34, lorsqu’après plusieurs années d’une horrible disette, la France se vit sauvée de la misère par une extraordinaire abondance. Les cœurs étaient portés à la reconnaissance, à la générosité, au repentir ; on écoutait plus volontiers les appels à la réconciliation et, dans cet élan religieux, on se prenait à rêver une paix perpétuelle. Mais, c’était trop exiger de ces natures inquiètes que de leur réclamer la cessation de toute violence, de toute rapine, de toute lutte particulière. L’enthousiasme tomba vite et les combats recommencèrent. Enfin, après bien des tâtonnements, on trouva le moyen terme. On fit appel à la foi de ces rudes barons : était-il convenable de verser le sang de ses frères, les jours consacrés à la pénitence, au souvenir de la vie et de la passion du Sauveur. On leur demanda donc de ne plus s’abandonner à leurs querelles, durant l’Avent et le Carême, aux grandes fêtes de l’année liturgique

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et, chaque semaine, du mercredi soir au lundi matin. Ce fut, en io4i, sur la terre de Provence, que fut proclamée cette institution de la Trêve de Dieu, Régimbald, archevêque d’Arles, Nitard et Benoît, évêques de Nice et d’Avignon en furent les promoteurs; Odilon, de Cluny, avec son armée de moines, s’en fit le propagateur inlassable et, d’année en année, le règne de la paix s’étendit, dans toutes les contrées de l’Europe, pour le plus grand bien des populations et le plus grand avantage de la restauration religieuse.

Et pourtant l’heure ne semblait guère prochaine, qui rendrait à l’Église du Christ son unité, sa pureté, son indépendance.

Le triste Théophylacte, vrai démon assis sur la chaire de saint Pierre, appuyé par la maison de Tusculum et par des partisans intéressés, faisait, depuis io33, peser sur la Ville éternelle sa capricieuse et répugnante tyrannie. Une première fois, en io38, les Romains exaspérés avaient tenté de secouer ce joug odieux ; mais une malencontreuse intervention de l’empereur Conrad II avait contrarié leurs efforts. Ils se crurent plus heureux, six ans plus tard, quand, après un rude et sanglant combat, ils eurent la joie d’expulser Benoît IX et d’installer à sa place, le aa février io44> sous le nom de Sylvestre III, Jean, évêque de Sabine. Mais expulser par les armes n’était point déposer selon les règles canoniques : Sylvestre était donc un intrus et encore ne l’était-il point gratuitement. Quelle autorité alors et quelle indépendance aurait-il eues, pour travailler à la réforme ? le vrai est qu’il n’y songea même pas; d’ailleurs, il n’en eut pas le loisir, car trois mois s’étaient à peine écoulés que Benoît rentrait et que Jean reprenait le chemin de la montagneuse Sabine.

Rome et l’Église étaient>elles donc condamnées à subir derechef cette déshonorante servitude ? Une passion survint, qui parut devoir les en délivrer. ThSophylacte s’éprit de sa cousine, la fille de Gérard de Saxo, et, pour l’épouser, il se montra disposé à renoncer au souverain pontificat. Comme il hésitait encore à rendrè la tiare, l’un des prêtres les plus vertueux de la cité, Gratien, archiprêtre de Saint- Jean-devant-la-Porte-Latine, poussé par le désir d’affranchir enfin le Saint-Siège, lui offrit une compensation pécunière et, en avril io45, emporta son abdication. C’était légitime, même au regard des plus scrupuleux; mais Gratien, en reconnaissance, fut élu et sacré, sous le nom de Grégoire VI, et le pacte, tout permis qu’il fût, passa bientôt aux yeux des adversaires, pour entaché de simonie. Cette élection spontanée d’un sujet aussi recommandable fut saluée toutefois par des cris d’espérance. « Je bois a longs traits la coupe de vos louanges, écrivait à Grégoire, Pierre Damien, abbé de Fontavellane et ardent promoteur du renouvellement religieux*... Que les cieux se réjouissent! que la terre tressaille! que la sainte Église se félicite d’avoir récupéré l’antique privilège de son droit! Qu’elle soit brisée, la tête à mille formes du vénéneux serpent! Cesse le commerce d’une perverse négociation ! Que Simon, le faussaire, ne fabrique plus de monnaie dans l’Église!.. Dès maintenant que la colombe retourne dans l’arche et que, par les vertes feuilles de l’olivier, elle annonce que la paix est rendue à la terre ! » Et vraiment, la conduite du nouveau pape autorisait cette explosion d’enthousiasme. Il se mit courageusement à l’œuvre;

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