CHAPITRE PREMIER
C’était, aux x® et xi* siècles, une fière et puissante maison que celle des comtes d’Alsace *, Par Éberhard, gouverneur des domaines que les derniers Mérovingiens possédaient dans la vallée de l’Ill et fondateur de l’abbaye d’Ebersmunster, non loin de Schlestadt, elle prétendait remonter au fameux duc Etichon, le neveu par alliance de saint Léger et pourtant l’allié d’Ébroïn, le farouche père de sainte Odile, cette touchante et benoîte vierge que l’Alsace s’est donnée pour patronne. Des généalogistes complaisants — il s’en trouve toujours pour les nobles lignées — la rattachaient à Erchinoald, arrière petit-fils de Pépin de Landen, voire même à des guerriers francs, issus
I . Voir les tableaux généalogiques publiés par le P. Brucker, op, cit,, I, 295. — Ils contiennent pourtant des filiations controuvées, dont quelques-unes ont été rectifiées par R. Parisot, De prima domo quæ Superioris Lotharingiæ ducatum. . tenait, Nancj, Berger-Levrault, 1898. (Ad calcem.)
de princes troyens, qui suivirent Texemple de Clovis, devenu, de par la même légende, le descendant de Priam, et qui courbèrent leur iront sous les eaux du baptême.
Elle comptait dans sa parenté Sigefroy, comte de Luxembourg, et sa fille Cunégonde, la virginale épouse de l’empereur saint Henri II; Godefroy et les deux Gozilons, tous trois ducs de la Basse-Lorraine ; Godefroy le Barbu, aïeul de Godefroy de Bouillon ; Frédéric I, duc de la Haute-Lorraine, tige de la première dynastie des comtes de Bar et arrière grandpère de la comtesse Mathilde, ce dévoué soutien du pape saint Grégoire VII.
Hugues III qui, depuis 966, durant environ vingt ans, remplit, au nom de l’empereur, dans le Nordgau, moitié septentrionale de la plaine alsacienne, les fonctions de comte, héréditaires déjà parmi les siens, était fonde de Gérard, comte de Metz, époux d’Éva et gendre de Sigefroy de Luxembourg ; d’ Adélaïde, femme du comte Henri et mère de Conrad,
* duc de Franconie, qui fut le successeur de Henri II sur le trône des Othons ; enfin d’Adalbert, comte de Metz, grand-père de ce Gérard d’Alsace qui devait être la souche de la famille ducale de Lorraine et de la maison impériale de Lorraine-Habsbourg laquelle règne aujourd’hui sur l’ Au triche-Hongrie.^
Des enfants du comte Hugues III, Éberhard V, l’ainé, succéda, vers 986, à son père, dans l’administration du Nordgau et il la légua, quelque trente ans plus tard, à son fils Éberhard VI. Quant au cadet, Hugues, il s’unit h Heilw^ige, fille unique, semble-NÜ, d’un comte Louis, du pays de Dagsbourg ou Dabo, dans la haute vallée de la Zorn.
Hugues était de race allemande, Heilwige, de race
gallo-romaiae ; mais leurs âmes s'harmonisaient en une mutuelle afiectiony en une égale distinction de l'esprit et du cœur et surtout en des principes, des sentiments, des habitudes du christianisme le plus pur et le plus solide. L'un et l'autre savaient les deux langues, le germanique et le roman ; ils comptaient tous deux d'illustres alliances, dans la Lorraine et dans l'Empire, et ils donnaient l'exemple d'une vie si parfaitement conforme aux préceptes du Sauveur que, dit un contemporain*, « même les personnages ecclésiastiques et ceux qui remplissaient quelque charge, depuis les évêques jusqu'aux simples fidèles, trouvaient en eux à imiter... Ils poussaient le scrupule envers l'Eglise jusqu'à rechercher par le jugement de l'eau froide si tous leurs serfs lui avaient exactement versé la dîme de leurs produits. »
« Heureux, chante le Psalmiste*, celui qui craint le Seigneur et marche dans ses voies ; il jouira du fruit de ses mains ; il sera satisfait et tout lui réussira. Telle une vigne féconde, telle sera son épouse dans le secret de sa demeure ; ses enfants se presseront autour de sa table comme de jeunes oliviers. Ainsi, conclut-il, béni sera l'homme qui craint le Très-Haut. » Ainsi fut béni le foyer du comte Hugues et de la pieuse Heilwige : Dieu leur donna trois fils : Hugues, Gérard et ürunon, et plusieurs filles : Bitzcla qui fut mariée au comte Hartwig de Calw ; Adélaïde qui s'unit à Ernest II, duc de Souabe et d'Alsace, et, selon des traditions respectables, Odile et Gebba qui seraient devenues abbesses, celle-ci de Neuss, celle-là de Woffenheim, et enfin Mathilde qui aurait épousé Hermann, comte de Verdun.