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CHAPITRE IX

Charges militaires de la noblesse et du peuple. — L'armée royale; saint Louis inauguu' les milices régulières soldées. — Il institue le maître des arbalétriers. — Il s'oppose aux guerres privées et propage ou établit la quarantaine -le -roi. — Son rôle de pacificateur universel. — La classe des croisés; ses privilèges augmentés pai saint Louis. — Efforts des prédicateurs pour entraîner les chevaliers à la guerre sainte; affaiblissement de l'esprit des croisades après l'expédition d'Egypte.

Dans les chapitres précédents, nous avons considéré tour à tour en saint Louis le politique travaillant à l'agrandissement de son domaine, l'administrateur cherchant à l'améliorer, le justicier préoccupé d'y faire régner l'ordre et la paix. Il nous reste, pour achever le tableau de l'œuvre intérieure de ce grand organisateur, à examiner ce qu'il fit dans l'ordre militaire et dans l'ordre financier. Quel était l'état de ce qu'on appellerait de nos jours le département de la guerre, et de ce qu'on a nommé souvent le nerf de la guerre, qui est aussi bien le nerf de toute administration , à savoir : des finances publiques et du budget royal? Commençons par le premier point.

Le roi , nous le savons , est , au xmc siècle , le chef militaire reconnu de tous les barons de France. Il conserve pour la guerre la plénitude de l'autorité suprême, tandis que pour le reste il est obligé de la reconquérir pied à pied. La nécessité de l'unité dans le commandement des armées avait imposé à la féodalité cette concession, qui devait finir par lui être fatale; car le dépositaire de l'autorité militaire devient vite le maître absolu, lorsqu'il le veut résolument. Toutefois il s'en faut bien, même à l'époque de saint Louis, que le souverain dispose uniquement à son gré des forces du

royaume entier. Le grand principe qui lui en confère la direction est contrarié, dans l'application, par mille petites règles traditionnelles que la routine féodale a fait passer dans la loi écrite. Il peut appeler à volonté sous les armes les vassaux de son domaine direct ; là il agit comme il l'entend ; il réunit dans sa main tous les droits, ceux du suzerain et ceux du seigneur. Mais les grands feudataires, les ducs d'Aquitaine, de Bourgogne, les comtes de Champagne, de Toulouse, etc., ne lui doivent le service obligatoire que si l'intégrité du royaume est menacée, et seulement pour une guerre défensive. Dans tous les autres cas, ils peuvent contester l'opportunité de la guerre, et rester chez eux s'ils le veulent. Encore à la fin du xme siècle, on voit le comte de Blois suivre en Navarre Philippe le Hardi sous la réserve expresse, admise par ce prince, qu'il n'y était pas tenu et que c'était une pure grâce de sa part.

Autre restriction : ces grands seigneurs ne conduisent à l'armée royale qu'une faible partie de leurs propres vassaux. Ainsi le duc de Bretigne, ayant sous ses ordres cent soixante-six chevaliers, n'en amène avec lui qu'une quarantaine. De plus, le service militaire n'est dû, en principe, que dans l'intérieur du fief et pour une durée de quarante jours. On a inféré du texte d'un manuscrit des Établissements dits de saint Louis que ce monarque lui-même porta le temps obligatoire à soixante jours; mais les meilleurs exemplaires contredisent ce chiffre, invraisemblable d'ailleurs, admis à tort par les éditeurs du grand recueil des Ordonnances, et maintiennent le nombre de quarante.

De telles conditions (et je ne parle ici que des principales) rendaient déjà très difficiles la formation d'une armée sérieuse et l'entreprise d'une guerre un peu longue. De là, pour la royauté, la nécessité d'avoir des chevaliers soldés, stipendiant, que l'on trouve joints en assez grand nombre, sur les rôles de la milice, aux chevaliers servant par devoir. Un peu plus tard , elle chercha d'autres ressources dans les levées en masses connues sous le nom de ban et d'arrière-ban. Mais dès le xir3 siècle, sous Louis VI, on voit accourir sous sa bannière, au moment où l'empereur Henri V menace d'envahir la France , les seigneurs de tous les pays avec leurs tenanciers ; le sentiment de la solidarité , l'idée de la patrie commune , suffisent, aux heures du péril, pour grouper autour de la couronne toutes les forces vives du royaume. C'est ce qui prouve mieux encore le grand mouvement national qui aboutit à la victoire éclatante de Bouvines , due à l'intervention de toute la noblesse et d'une bonne partie du peuple. Ne nous y trompons pas cependant : même dans ces soulèvements généraux, qui armaient tout un pays pour la défense de son unité ou de sa liberté, même dans ces grandes ren-

contres où les armes se choquaient avec furie pendant des journées entières, l'effectif des troupes était toujours considérablement inférieur au chiffre qu'il atteint dans les temps modernes»; par suite, les victimes étaient moins nombreuses, les combats moins meurtriers, les ravages moins épouvantables, malgré les lamentations des chroniqueurs, qui en auraient sans doute poussé bien d'autres s'ils avaient pu voir quelques siècles plus loin. A Bouvines, la grande armée nationale comptait au plus cent mille hommes, et ce nombre excédait de beaucoup celui des hommes qui prônaient part aux campagnes ordinaires. En 1276, les troupes levées dans les sénéchaussées de Toulouse, de Carcassonne et du Périgord, c'est-à-dire dans presque tout le midi de la France, pour porter la guerre en Navarre, ne s'élevèrent qu'à vingl mille hommes. A la bataille de Mont-Cassel, en 13-28, l'armée de Philippe de Valois se composait, suivant les grandes chroniques de Saint- Denis, de quarante mille hommes. A mesure qu'on se rapproche de notre époque, ces chiffres vont grossissant. Il était réservé aux siècles de progrès de voir se déchaîner dans toute son horreur le démon de la guerre, de voir créer les engins de destruction les plus atroces et mener les peuples à la boucherie par deux cent, par cinq cent, par neuf cent mille hommes.

Il résulte de ce que je viens de dire que l'impôt du sanu n'était pas payé seulement par les nobles, mais que les roturiers 'levaient, eux aussi, un certain service militaire. Les nobles étaient tenus par état, envers leurs seigneurs, à Yost et à la chevauchée {Voit, quand il s'agissait d'une guerre véritable, générale ou particulière : la chevauchée, quand la prise d'armes n'avait lieu que pour une excursion de peu d'importance, pour une course à cheval, comme l'indique son nom). Un grand nombre devaient encore estage, c'est-à-dire la garde ou la garnison au château du seigneur, pendant un temps déterminé, mais variable. Toutefois les roturiers, à mesure que la servitude disparut, à mesure qu'ils conquirent une sorte d'égalité sociale par le mouvement des communes, par les croisades , par le progrès des idées , furent appelés à partager les charges comme les bénéfices de la condition d'homme libre. Dès le xir' siècle, il fut admis dans le droit public que les seigneurs réclamassent l'aide des vilains résidant sur leur fief ; ils les astreignirent notamment au guet et à la réparation des châteaux, contribution assez rationnelle, puisque ces forteresses avaient été bâties, à l'origine, pour abriter et protéger contre l'ennemi les populations rurales. On maintint cependant une différence essentielle entre les combattants nobles et les autres : les armes offensives furent réservées aux premiers, qui faisaient seuls profession du métier militaire;

les roturiers, simples auxiliaires, n'eurent que des armes défensives, empruntées le plus souvent à leurs instruments agricoles. Pour éviter les abus et les vexations que pouvait occasionner ce nouvel état de choses, on reconnut que les vilains ne pouvaient être convoqués que pour la défense du fief. Beaumanoir déclare formellement qu'en dehors des limites du fief le seigneur devait payer leurs services, et les Établissements de suint Louis ajoutent même que le seigneur n'avait pas le droit de les mener dans un lieu d'où il leur était impossible de revenir chez eux le même jour. Toutes ces règles souffraient cependant des exceptions nombreuses. Il y avait des exemptions, des dispenses, personnelles ou locales ; le remplacement même était admis dans une certaine mesure. Quelques villes avaient obtenu des privilèges restreignant beaucoup la dette de leurs habitants envers le seigneur ou la supprimant tout à fait; la plupart avaient d'ailleurs leur milice communale, employée à défendre la cité sous les ordres des magistrats municipaux. Tous ces points ont été élucidés par un des meilleurs érudits de notre époque, dans un livre spécial auquel on me permettra de renvoyer le lecteur qui voudrait avoir plus de détails1.

Arrêtons -nous seulement à l'organisation particulière des armées royales sous saint Louis et aux modifications qu'il y introduisit. Nous avons, pour nous éclairer, des états de troupes et des comptes de dépenses très curieux, se rapportant à son règne. Sur ces documents figurent d'abord des chevaliers à gages, recevant six sols par jour, plus le prix de leurs chevaux quand ils les perdaient. Viennent ensuite des sergents à cheval, pris sans doute parmi les nobles qui ne pouvaient prétendre à la chevalerie, et payés cinq sols par jour , des sergents à pied, constituant la plus ancienne troupe d'infanterie soldée dont on retrouve la trace ; puis des arbalétriers à cheval , accompagnés souvent d'un valet, également à cheval, et recevant la même solde de cinq sols; enfin des arbalétriers à pied, n'ayant qu'un sol, et des lequillons, sorte d'archers ayant seulement huit deniers. Cette solde minimum représente encore soixante -dix centimes environ ; c'est bien plus que le sou du troupier actuel, mais il faut dire que la nourriture des hommes d'armes était généralement à leur charge. Les compagnies mercenaires qui venaient s'ajouter' ainsi aux troupes féodales du souverain étaient placées sous le commandement de capitaines connus et recommandables. Leur formation constituait un notable progrès sur ces bandes de cotereaux ou de routiers, véritables pillards de grand chemin, dont les rois précédents étaient obligés d'invoquer le secours ; elle paraît remon-

1 Boutaric, les Institutions militaires de la France, 1 vol. in-8".

ter à l'époque de la première régence de Blanche de Castille. C'est donc le règne de saint Louis qui vit les premières troupes régulières soldées, amélioration peut-être aussi importante, au point de vue de la discipline, du nombre, voire même de la solidité, que la création des années permanentes, qui devait avoir lieu sous Charles Vil.

En même temps, d'autres perfectionnements fuient apportés par le saint roi dans l'organisation militaire. La conduite de l'armée royale appartenait, après le souverain, au connétable, à qui tous les barons. chevaliers et suudoyers devaient une égale obéissance. 11 taisait partie de l'hôtel du roi et jouissait de privilèges magnifiques. Sous lui commandaient en temps de guerre deux maréchaux de France institués par Philippe- Auguste, et recevant, même en temps de paix, un traitement lise. Saint Louis leur adjoignit un nouveau dignitaire, qui s'appela le maître des arbalétriers, et qui eut la direction en chef, non seulement des arbalétriers, mais des archers et do tous les gens de pied ; c'était, pour ainsi dire, un commandant général de l'infanterie, et la création même de ce poste nouveau nous montre qu'on attachait à cette arme une importance de plus en plus grande. Du maître des arbalétriers dépendait encore ce qui représentait le génie : les charpentiers, les mineurs, les ingénieurs, et jusqu'à l'artillerie (que ce mot ne surprenne pas le lecteur, carie nom existait avant la chose et s'employait dès le xme siècle pour désigner toute espèce d'engins de guerre). Enlin il ne faut pas oublier que les baillis ou sénéchaux et les prévôts, dont j'ai longuement parlé, cumulaient avec leurs différentes fonctions des attributions militaires. Ils convoquaient la noblesse au nom du roi, et quelquefois même ils appelaient directement aux armes les tenanciers des seigneurs. Ils rassemblaient le ban, composé des hommes astreints au service féodal, et Y arrière-ban, composé de ceux qui n'étaient appelés que dans les levées générales ; ces dernières troupes étaient même placées sous leur conduite spéciale, de sorte qu'on peut les considérer comme une classe d'officiers à demi civils, commandant les réserves. Nous avons vu toutes les précautions, toutes les améliorations prescrites par saint Louis pour introduire dans l'exercice de leur mandat la fidélité et la probité qui leur manquaient trop souvent; les mesures dont ils furent l'objet doivent donc aussi compter parmi les réformes militaires opérées par ce prince, et c'est à ce titre que je me permets de les rappeler encore une fois.

Ce n'était pas assez de rendre l'armée royale plus forte contre les agressions du dedans et du dehors. Il fallait encore, pour imposer silence aux adversaires du trône et contraindre à la paix des feudataires turbulents, détruire ou tout au moins restreindre le droit qu'ils s'étaient arrogé de faire la guerre à leurs pairs et même à

leur suzerain. Chaque seigneur, dans le système féodal, pouvait défendre son fief comme le roi défendait son royaume, et attaquer celui-ci sous prétexte de déni de justice. Ce droit de guerre privée , qui semble une extension du droit au duel judiciaire, produisit des désordres épouvantables à l'époque où la féodalité régnait en souveraine, c'est-à-dire aux Xe et xi« siècles. Il n'y avait pas un possesseur de fief qui n'eût des inimitiés avec ses vvoisins et qui ne forçât ses hommes à combattre pour sa querelle. On n'entendait plus dans tous les coins de la France que le cliquetis des armes ; la culture était délaissée, les violences se multipliaient, la barbarie enfin renaissait à vue d'œil. L'Église intervint la première et tenta d'enrayer le mal par deux institutions célèbres, qui se suivirent à peu d'intervalle : la paix de Dieu et la trêve de Dieu. La paix de Dieu , établie par plusieurs conciles sous le roi Robert, et jurée bientôt par une bonne partie des seigneurs eux-mêmes, leur imposait l'interdiction de commettre des violences dans les églises et les cimetières, et à trente pas à la ronde d'enlever des juments, des poulains ou d'autres animaux domestiques, de brûler des chaumières, d'attaquer des clercs, des religieuses ou des veuves, le tout sous peine d'excommunication. La trêve de Dieu, née en Espagne ou en Roussillon, se propagea d'abord dans le midi. Ratifiée par le concile de Clermont, elle devait s'étendre du commencement de l'avent à l'octave de l'Epiphanie, du premier jour de carême à l'octave de la Pentecôte, et, pendant le reste de l'année , du mercredi soir au lundi matin ; mais, dans beaucoup de diocèses , elle fut réduite à un délai plus court, du samedi soir au lundi matin. Malgré la terreur salutaire inspirée parles foudres de l'Église, malgré les serments obtenus de la noblesse, ces barrières morales, qui n'étaient maintenues par aucune autorité temporelle, demeurèrent impuissantes; les jours de tranquillité ne luisaient toujours pour le peuple qu'à de rares intervalles. D'autres tentatives furent dues à l'initiative des évêques ou des particuliers : on vit surgir de différents côtés des confréries de la Paix ; dans le Midi notamment, des confédérations de paissiers, ou pacificateurs, formèrent une sorte de gendarmerie, aux ordres du diocésain, chargée de contenir tous les perturbateurs du repos public et payée au moyen d'un impôt spécial appelé la pezade. Cette espèce de police locale subsista jusqu'au jour où la réunion du Languedoc à la couronne amena son remplacement par une police royale. Mais toutes ces associations, toutes ces ligues populaires ne tardèrent pas elles-mêmes à dégénérer; elles jetèrent dans les masses des ferments de révolte, et les encapuchonnés, ou les frères de la Paix, devinrent une véritable secte armée , qui finit par être détruite dans les dernières années du xn° siècle.

Telle était donc la situation au début du règne de saint Louis. Le droit de guerre privée, combattu vainement par des institutions particulières, subsistait dans la pratique et dans la législation. Une rixe entre gentilshommes, une simple injure, suffisaient pour amener une de ces luttes terribles dans lesquelles étaient entraînés les vassaux des deux parties, leurs tenanciers, leurs parents même; car tous les membres de la famille noble étaient tenus de prendre parti pour le Membre belligérant. C'est cette dernière coutume qui donna naissances aa qu'on a appelé la quœ -b'-roi, remède déjà plus eflicace que

les précédents, parce qu'il était prescrit et imposé par l'autorité royale, seule capable de venir à bout d'un abus aussi enraciné. Le souverain n'était pas encore assez fort pour pouvoir abolir d'un seul coup les guerres privées; il les attaqua dans leur principe d'une façon détournée en établissant que les parents ne seraient obligés de prendre part à la vengeance de leurs proches que quarante jours après l'origine de la querelle. Cette restriction, qui n'avait l'air de rien, donnait aux intéressés le temps de provoquer l'asseurcment : au lieu de consacrer les quarante jours de délai à des préparatifs belliqueux, ils en profitaient pour se faire asseurer ou garantir par le seigneur commun contre toute attaque de la partie adverse. C'était là un autre procédé imaginé pour étouffer les discordes de la noblesse, et qui différait de la trêve, avec laquelle on l'a souvent confondu, par un caractère de permanence et de perpétuité.

Or c'est probablement à saint Louis en personne qu'il faut faire honneur de l'établissement de la quarantaine-le-roi, et par conséquent de la première barrière officielle opposée par l'État au développement des luttes armées entre les seigneurs. Cette gloire, il est vrai, lui a été contestée par Laurière et par l'érudit que je citais tout à l'heure1, sous prétexte que Beaumanoir attribue l'institution au bon roi Philippe, lequel ne pourrait être que Philippe-Auguste; car ces mots désignent un prince défunt, et le célèbre juriste écrivait du vivant de Philippe le Hardi. Mais Philippe- Auguste, dans le cours de son règne agité, n'a jamais entrepris de réformes de ce genre. Il ne subsiste aucune trace de l'ordonnance qu'il aurait rendue à ce sujet, et Beaumanoir, quoique séparé de lui par un demi- siècle seulement, a pu, à la rigueur, lui prêter par méprise un acte un peu plus récent; il a pu tout simplement mettre un nom pour un autre dans la courte mention qu'il en fait : « Le bon roi Philippe fist un establissement tel*. » En faveur de saint Louis, je trouve, au contraire, au lieu d'un témoignage isolé, des textes et des argu-

1 Boutaric, Institutions militaires, p. 177.

2 Coutumes de Beauvoisis, ch. lx.

ments assez probants. Nous n'avons pas non plus d'ordonnance originale de lui sur la quarantaine; mais il en a existé une, si l'on s'en rapporte à des lettres du roi Jean, qui, bien que données au milieu du siècle suivant, sont encore assez anciennes pour mériter quelque crédit. Ces lettres contiennent l'analyse complète et, pour ainsi dire, la reproduction de l'ordonnance disparue, attribuée à l'an 1245, et désignent formellement saint Louis comme son auteur. Le jurisconsulte Bouthilier, dans sa Somme rurale, émet la même opinion, qui a prévalu pendant longtemps. Pourquoi supposer ces deux autorités en faute, de préférence à Beaumanoir? Pourquoi surtout rejeter la teneur d'un document officiel, rédigé à une époque où l'ordonnance citée devait subsister encore? Beugnot, dans son édition des Coutumes de Beauvoisis, dit qu'il fut rendu deux édits successifs, l'un par Philippe- Auguste, prescrivant la quarantaine , l'autre par saint Louis, obligeant les parties à cesser les hostilités. Nous possédons, en effet, ce dernier acte, en date de 1257-58; toutefois il ne répond pas du tout à l'analyse donnée par le roi Jean; il en diffère essentiellement par son dispositif, qui a pour objet, non la quarantaine, mais l'interdiction absolue des guerres privées. Ainsi l'origine de la première ordonnance est au moins douteuse, et, en fin de compte, on doit la rapporter plutôt à saint Louis qu'à son aïeul.

Du reste, lors même que cette attribution serait mal fondée, l'acte de 1258 prouve encore bien mieux le zèle du pieux roi pour l'abolition de ces luttes sanglantes, puisqu'il apporte, non plus une restriction, non plus un palliatif, mais un remède radical, l'interdiction absolue. Si donc on lui conteste l'initiative d'une première réforme partielle, on ne peut, dans tous les cas, lui refuser l'honneur d'avoir commencé à saper par la base un arbre qui produisait de si mauvais fruits, et entrepris la complète destruction d'un fléau que les autres avaient seulement essayé de restreindre. Ce document est, en effet, aussi authentique dans sa source qu'énergique dans sa forme. On me pardonnera, vu son importance, d'en reproduire ici le texte original :

Noveritis nos, deliberato consilio, guerras omnes inhibuisse in regno, et incendia, et carrucarum perturbationem. Unde vobis districte prsecipiendo mandamus ne, contra dictam inhibitionem nostram, guerras aliquas vel incendia faciatis, vel agricolas qui serviunt carrucis seu aratris disturbetis. Quod si secus facere prassumpseritis , damus senescallo nostro in mandatis ut fidelem et dilectum nostrum G[uidonem], Aniciensem electum, juvet fideliter et attenté ad pacem in terra sua tenendas, et fractorem pacis, prout culpa cujuscumque exigent, puniendos. Actum, apud Sanclum Germanum in Laya,

diino Dotnini millesimo ducentesitno quinquagesimo septimo, mense januarii '.

t exemplaire du mandement de saint Louis est adressé aux ts du roi dans le diocèse du Puy; mais il dut en être expo lit- de semblables dans les autres parties du royaume, puisqu'il s' d'après le texte, d'une prohibition générale (Inhibuisse in regno). Une remarque intéressante à faire ici, c'est que cet évêque élu du Puy, que le sénéchal est chargé d'assister dans le maintien de la paix publique et dans le châtiment des perturbateurs, est le célèbre Guy de Foulque ou Foucaud, appelé, sept ans après au trône pontifical, qu'il occupa sous le nom de Clément IV. Il était le conseiller et l'ami personnel de saint Louis; il lui inspira l'idée de plusieurs réformes importantes, accomplies vers cette même époque, où L'activité administrative du roi et sa vigilante sollicitude pour son peuple atteignirent leur apogée. Il est donc permis de croire que le futur pape ne fut pas étranger à l'initiative de la mesure énergique prise en cette . iroonstance par le pouvoir civil; du moins l'on peut affirmer à coup sûr qu'il ne fut pas étranger à son application, et dans ce grand acte on aime à retrouver une fois de plus l'accord intime de l'Église et de l'État, si fécond pour le bien des nations.

Malheureusement la loi de saint Louis contre les guerres privées ne porta pas tous les fruits qu'on pouvait en attendre, par suite de Fobs les seigneurs, jaloux de conserver intact un de leurs

derniers et de leurs plus exorbitants privilèges. Beaumanoir, dans son code coutumier, rédigé en 1283, en maintient encore l'exercice, et, tout en reconnaissant que le souverain peut contraindre les parties à la paix, il expose longuement la manière de procéder dans les luttes entre seigneurs*. Gentilhomme en même temps que légiste, il semble vouloir concilier le devoir de sa profession avec sa tendance naturelle. Une autre ordonnance du même prince, interdisant le port des armes dans ses domaines, et reproduite par Alphonse de Poitiers dans les siens, parait n'avoir pas été mieux observée. Le mal diminua d'intensité et d'étendue; mais bientôt, et surtout lorsque la main ferme qui l'avait coupé dans sa racine ne fut plus là, il reprit son essor, et à diverses reprises la royauté dut renouveler ses prohibitions. Dès l'année 1304, Philippe le Bel rendit un édit général, à l'instar de son aïeul, dit-il, défendant absolument dans tout le royaume les guerres, les meurtres, les agressions des paysans, au nom de qui que ce soit. Peu après, les barons, ne pouvant supporter de pareilles exigences, se révoltèrent, et réclamèrent de Louis X la resti-

' Ordonnances des rois, I, H't.

s Coutumes de Beauvoisis, ch. ux.

tution de leurs anciens droits, en première ligne du droit de guerre. Il leur fut rendu momentanément; mais Philippe le Long, Jean le Bon, Charles V, le leur retirèrent, et ils le perdirent définitivement le jour où la puissance royale n'eut plus rien à redouter de la féodalité expirante.

Toutefois cette résistance et ces retours offensifs ne sauraient ôter aux efforts de saint Louis leur mérite et leur générosité. C'est un spectacle véritablement grandiose et touchant que de voir cet honnête homme, dont l'intérêt est de laisser les vassaux de la couronne s'épuiser et se déchirer entre eux, dont la politique doit trouver dans leurs divisions son plus sûr élément de succès, de le voir, dis-je, employer toute sa force à les maintenir d'accord, au risque de se trouver plus faible devant le faisceau de leurs inimitiés réunies. C'est que l'amour de la paix et le souci du bien-être de son peuple l'emportent chez lui sur toute autre considération. Un diplomate ordinaire raisonnerait différemment; il mettrait en pratique la maxime fameuse : diviser pour régner. Mais cette haute intelligence, supérieure aux finesses et aux calculs humains, comprend qu'une ligne de conduite basée sur le désintéressement, sur l'équité et la loyauté absolue, doit grandir mille fois plus la puissance et la majesté royales. Les autres emploient les petits moyens et cherchent les petits succès; lui vise aux grandes choses et compte avant tout sur le prestige, sur l'influence souveraine que doit lui donner la politique de l'honnêteté; il veut gagner par- là les cœurs de ses sujets et même ceux des étrangers, sachant fort bien que l'empire de l'amour est plus fort que la violence ou l'adresse. Et ce n'est pas moi qui lui prête cette pensée; son biographe est là pour l'attester : « Se fut, dit Joinville, Tomme du monde qui plus se travailla de paiz entre ses sousgis, et especialement entre les riches homes voisins et les princes du royaume... De ces gens estranges que le roy avoit apaisiés, li disoient aucuns de son conseil que il ne fesoit pas bien quant il ne les lessoit guerroier; car, se il les lessast bien apovrir, il ne li courroient pas sus sitost comme se il estoient bien riche. Et à ce respondoit le roy que il ne disoient pas bien ; car, se les princes voisins véoient que je les laissasse guerroier, il se pourroient aviser entre eulx et dire : Le roy par sa malice nous laisse guerroier. Si en avenroit ainsi, que par la hainne que il auroient à moy, il me venroient courre sus, dont je pourroie bien perdre en la hainne de Dieu que je conquerroie, qui dit : Benoit soit tuit li apaiseur. Dont il advint ainsi, que les Bourguignons et les Looreins, que il avoit apaisiés, l'amoient tant et obéissoient, que je les vi venir plaidier... à la court du roy '. *

1 Joinville, édition de Wailly, p. 370.

Deux mobiles particuliers lui dictèrent donc son rôle de pacificateur : la crainte d'être haï de Dieu et le désir d'être aimé de ses vassaux. Ce sont ces raisons d'ordre supérieur qui le firent passer par-dessus les petits intérêts placés au premier plan, et qui le poussèrent à poursuivre quand même l'abolition des guerres privées. Jusqu'à la fin de sa vie il eut ce noble but sous les yeux, et sur son lit de mort il répétait encore à l'héritier de la couronne : « Chier fils, je t'enseigne que les guerres et les contens qui seront en ta terre ou entre tes hommes, que tu metes peine de les apaiser en ton pouvoir; car c'est une chose qui moult plest à Xostre Seigneur '. »

Celte préoccupation continuelle corrobore singulièrement, à mon sens, l'opinion qui attribue à saint Louis l'institution de la quarantuine-le-roi ; et, dans tous les cas, les textes que je viens de citer sont le meilleur commentaire de l'ordonnance de 1257, inspirée par la même pensée de concorde et d'union.

On ne saurait quitter les questions militaires sans dire un mot de la classe toute spéciale des croisés, ne fut-ce que pour montrer quel esprit l'animait et quelle importance elle conservait encore sous saint Louis. Ces innombrables auxiliaires du roi constituaient au fond la ide force guerrière de l'époque; il importe d'eu connaître l'organisation, le recrutement et le service.

Le succès qui couronna dès le début les efforts des croisés, la conquête de Jérusalem, la fondation d'un royaume chrétien sur les ruines de la domination musulmane, les victoires des Godefroy, des Baudouin, des Richard Cœur-de-Lion, quoique mélangées de revers, développèrent au plus haut point parmi la noblesse l'amour de la guerre sainte. Des bandes populaires, sans consistance ni discipline, avaient précédé les milices féodales sur la route de l'Orient, avec Pierre l'Ermite et Gauthier Sans-Avoir. Mais les chevaliers seuls purent faire quelque chose d'utile. Ils se lancèrent aussitôt après dans l'arène ouverte à leurs instincts belliqueux ; ils s'emparèrent de la croisade comme de leur chose, et elle devint le but fondamental de leur institution. Conihattre l'infidèle, et l'infidèle de Palestine, fut leur mot d'ordre et leur constante préoccupation durant tout le siècle qui suivit, dans ce xne siècle qu'on peut appeler l'âge d'or des croisades. C'est alors qu'on voit se fonder des ordres spéciaux pour la défense des lieux saints, devenue la grande œuvre des chrétiens. Les gentilshommes de toute catégorie se jettent avec enthousiasme dans ces milices sacrées du Temple, de l'Hôpital, de Saint-Jean de Jérusalem, de l'ordre Teutonique, qui représentent l'élite de tous les pays, ou dans quelques autres d'un caractère plus local, comme celles de

1 Join ville, édition de Wailly, p. 404.

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Galatrava et de Saint- Jacques de la Spata en Espagne, celle du Christ en Livonie et en Prusse. Ils se soumettent sans balancer à des règles quasi- monastiques. La ferveur est générale; de tous côtés on arbore à l'envi la croix rouge, et sous les pas des prédicateurs, qui répètent périodiquement le cri solennel : Dieu le veut! les recrues se multiplient comme par enchantement.

Au xine siècle, des modifications sensibles vont s'opérer dans l'esprit public. Le commencement de cette période n'apporte, il est vrai, aucun refroidissement au zèle des chrétiens d'Occident pour leurs frères d'Orient. Au contraire, la conquête de Constantinople ne fait que lui donner un nouvel aliment, comme on peut s'en convaincre par la lecture si attachante de la relation que nous a laissée Geoffroi de Villehardouin. Déjà cependant les préoccupations des croisés sont moins exclusivement religieuses : la politique, la curiosité, l'ambition, l'avidité, se mêlent plus ou moins aux mobiles pieux et viennent ternir la pureté des ardeurs primitives. Sous le règne de saint Louis, dont nous nous occupons, il faut distinguer entre l'époque qui a précède sa première expédition et celle qui a suivi son retour. La première offre encore peu de différence avec l'état de choses antérieur; arrètons-nous-y pour reconnaître la condition des croisés, leurs sentiments, leurs dispositions.

Depuis un certain temps déjà, les croisés constituent dans la société une classe à part; ce sont des privilégiés parmi les privilégiés. Des droits très enviés leur ont été concédés par la puissance ecclésiastique et pL«r la puissance civile, par les conciles et par les rois, pour les encourager dans leur pénible mission. Leurs biens sont placés sous la protection du pape et des évêques ; ils sont par conséquent justiciables des seuls tribunaux de l'Église, droit reconnu par une ordonnance de Philippe- Auguste, sauf quelques exceptions. Ils sont dispensés de payer les impôts pendant les premières années de la croisade; ils sont même quittes de l'intérêt de l'argent qu'ils peuvent être obligés d'emprunter pour accomplir leur vœu. A cttte faveur singulière, saint Louis ajoute un délai de cinq ans pour le payement de toutes leurs dettes. Enfin leurs procès demeurent suspendus tant que dure l'expédition dont ils font paitie, et encore une année après kur retour. Il y a dans la législation une certaine tendance à accroître leurs privilèges, et cette tendance semble indiquer que leurs rangs commencent à se recruter avec un peu moins de facilité.

On peut tirer la même induction de la teneur des exhortations adressées par le clergé aux fidèles pour les engager à prendre la croix. Rien de curieux, en principe, comme les prédications faites dans ce but spécial. Malheureusement il ne nous en reste que des

monuments fort incomplets. Nous en sommes réduits à quelques résumés composés par les maîtres de la chaire pour servir de patrons aux orateurs qui en auraient besoin. .Mais, à défaut de la Ici Ire .les discours, ces documente font revivre du moins les idées el l ments employés pour décider la noblesse et la nation en général à -'enrôler sous l'étendard sacre. Si nous voulons savoir commenl on it prêcher la croisade, interrogeons le cardinal Jacques de Vitry, qui composa son recueil de serinons avant 1240. Il fallait, d'après lui, développer les propositions suivantes. La vraie place des chevaliers, c'est en ', infidèles. En allant les combattre, on expie un passé criminel; on se voue au service du Christ, qui sera luimême la récompense de tous ses champions. Honnis ceux qui reculent, qui refusent de partir quand ils le peuvent, et le veulent ensuite quand ils ne peuvent plus. Si l'on est obligé de s'arracher à de tendres affections , on n'en a 'que plus de mérite. D'ailleurs, les femmes et les enfants, s'ils participent à la peine, participent également aux bénéfices spirituels, .t cet avantage s'étend même aux parents défunts. Les ordres militaires surtout sont responsables de la

le des lieux saints; ils forment la véritable armée de l'Église, U donné par l'Évangile de ne pas résister par [< ne concerne pas la défense extérieure de la chrétienté, qui au

it depuis longtemps détruite; ils sont tenus par vœu de tirer glaive contre h s Sarrasins de Syrie, les Manies d'E , les

païens de Prusse, de Comanie, et au besoin, quand l'autorité supérieure l'ordonne, contre les sebismatiques de Grèce et les hérétiques de tous les pays1.

Telles sont les principales considérations inv<> ruées par le cardinal, qui avait passé presque toute sa vie parmi les hommes et les choses de la croisade, et qui savait mieux que personne le moy< n d'y a tirer ses contemporains. Mais Etienne de Bourbon, qui écrivait vers 1:250,

Mus précis et plus intéressant à entendre sur cette matière. Il commence par nous dire qu'il est souvent besoin d'exhorter les bommes à prendre la croix, et voici les raisons qu'il conseille à ses confrères de faire valoir en pareil cas. En premier lieu, beaucoup do textes de l'Écriture sainte fournissent un appui à l'idée du pèlerin d'outre-mer; passons sur leur (''numération. Secondement, la même, ou l'instigation de la raison naturelle, doit y pousser les chrétiens. Chacun, en effet, ebérit naturellement son pays d'origine : or îl de la terre sainte que nous tirons tous notre oj lamelle,

et spirituelle, puisque Adam, noire père commun, a été créé dans cette contrée, qu'il y a été enseveli, ainsi que les autres patriarches,

1 l française au moyen à<je, par Lecoy de la Marche, 2" édition, p. :JI7 et smv.

et que, d'un autre côté, Jésus -Christ, notre père selon l'âme, et la bienheureuse Vierge, notre mère, y sont nés, y ont leur sépulcre, et qu'enfin l'Église a eu là son berceau. « De plus, continue notre auteur en s'animant à la pensée de la servitude de cette terre bénie, elle nous appartient par droit de succession, si nous sommes vraiment les fils de Dieu, les fils de Marie et les fils de l'Église; elle nous appartient par droit d'acquisition, car le Christ l'a achetée pour nous au prix de son sang, et en en faisant chasser les Juifs par les armes des Romains, et en y implantant le peuple chrétien. Il y a de riches personnages qui ne s'inquiètent pas de l'injure faite à Notre- Seigneur. » Et, pour faire rougir ceux-là, Etienne raconte la parabole d'un père qui avait deux fils , dont l'aîné , emprisonné par les Sarrasins, fut délivré par lui après une série de combats et de souffrances. Battu et pris à son tour, ce seigneur lui envoie demander du secours; mais l'ingrat refuse et s'oublie au sein de la richesse, tandis que son jeune frère, quoique plus pauvre, s'apprête à venir en aide au père avec ses faibles forces. Les objurgations les plus pressantes n'ont aucune prise sur le cœur de l'aîné; il se moque et de l'auteur de ses jours et de son impuissant cadet. Mais le père, sorti enfin de prison et redevenu vainqueur, assemble ses barons en cour plénière, fait juger son fils aîné comme félon et contumace, le déshérite et le plonge dans une captivité éternelle. « Ainsi, ajoute le narrateur, notre Père céleste agira- 1- il envers les grands et les riches du monde, qu'il a rachetés des mains du démon, tirés des cachots de l'enfer, et qui non seulement ne prennent pas la croix, mais se raillent de ceux qui la prennent, sans plus se soucier de la cause paternelle. A la fin, Dieu convoquera le conseil de ses barons, et par une sentence prononcée en commun les déclarera déchus et déshérités. Les petits seront appelés à son héritage, et les grands seront punis de leur ingratitude par une détention perpétuelle '. »

Ce modèle du genre est très instructif, parce qu'il nous montre comment les prédicateurs de la croisade se mettaient à la portée des nobles, comment ils cherchaient à les convaincre en empruntant au régime féodal leurs expressions, leurs figures, leurs comparaisons, et ensuite comment il se trouvait déjà dans les rangs de cette classe quelques sceptiques, quelques beaux esprits, tournant en dérision chez les autres le dévouement dont ils n'étaient pas capables euxmêmes. On reconnaît là ces seigneurs jaloux de l'influence ecclésiastique, ces fauteurs de ligues anticléricales, que nous rencontrerons plus loin sur notre chemin. Le sourire de Voltaire semble errer déjà sur leurs lèvres. Ils sont en minorité, je l'accorde. C'est là pourtant

1 Anecdotes, légendes et apologues d'Etienne de Bourbon, p. 171 et suiv.

le symptôme d'une décadence prochaine; car, lorsque le mauvais exemple vient d'en haut, il se propage dans le reste de la nation avec une effrayante rapidité.

Ailleurs, Etienne de Bourbon cite, comme l'ayant recueilli de la bouche d'un orateur qui prêchait la croisade, un trait de l'histoire du roi Arthur, c'est-à-dire d'un des Romans de la Table-Ronde, Messire Gauvin ou la Vengeance de Radiguel. Le corps d'un chevalier, percé de coups de lance et couvert de sang, arrive soudain, sur une barque abandonnée, devant la cour réunie; on trouve dans son aumônière (ou dans sa bourse) des lettres demandant que l'on tire justice de ses meurtriers, et tous ses confrères saisissent aussitôt leurs armes* pour aller venger le sang innocent, t Si cela n'est pas vrai à la lettre, ajoute-t-il, cela est vrai comme parabole -car le Christ, notre champion, nous est apparu porté sur le bois de la croix, injustement tué par les Juifs et les païens, et pour notre cause; ce que nous attestent les saints Évangiles, sortis de l'aumônière de son cœur comme des lettres d'accusation authentiques. De telles raisons sont très puissantes pour exciter le cœur des nobles à prendre les armes pour la querelle divine '. » Les prédicateurs citent encore à ceux qu'ils veulent enrôler sous la croix des traits merveilleux, leur annonçant les célestes récompenses : c'est la Vierge qui s'est montrée à des chevaliers tenant l'enfant Jésus, et le leur ofïrant au moment où ils faisaient vœu de se rendre en terre sainte ; ce sont des croisés qui, après avoir eu la tête coupée par les Sarrasins, sourient comme s'ils jouissaient des délices du ciel, tandis que leurs ennemis, tués à côté d'eux, montraient des faces épouvantables et grimaçantes; ce sont des paroles héroïques prononcées par des preux qui se jettent tète baissée contre les infidèles : « Maudit soit celui qui s'élancera le dernier au paradis! » Ou bien : a Toi qui m'as porté si souvent vers l'enfer dans les tournois, ô bon morel (cheval noir), porte-mui aujourd'hui, et d'une seule traite, jusqu'au ciel! s Ou bien encore c'est un chevalier français qui, après avoir suivi les traces du Sauveur dans toute la terre sainte, arrive enfin sur la monttgne qui fut le théâtre de son ascension; là il lève les mains et les yeux vers le ciel et s'écrie : t Seigneur, autant que je l'ai pu, j'ai marché sur vos pas; mais à présent je ne puis plus vous suivre, car je n'ai ni ailes ni échelles. Je vous en prie donc, attirez-moi après vous, et recevez en paix mon esprit! » Et, cela dit, son âme s'envole'. Cet exemple touchant n'est pas entièrement fabuleux. Il semble n'être qu'une variante du récit donné par Raoul Glaber de la mort du Bourguignon

1 Élienne de Bourbon, ibid., p. 86.

s Ici., ibid., p. 92.

Lethbaud, qui, succombant sous son émotion, expira peu d'heures après avoir visité le mont des Oliviers.

Ainsi donc la palme céleste est présentée comme la récompense certaine des croisés; et la plupart, en effet, sont entraînés en Orient par le désir du martyre. C'est ce que montre notamment le beau cri échappé au sire de Brancion, en présence de Joinville, son parent, qui nous le répète avec tout l'accent de la vérité. Josserand de Brancion venait de se battre contre une troupe d'Allemands qui attaquaient un moutier; après les avoir mis en fuite, il va se prosterner devant l'autel, le cœur navré, et s'écrie à haute voix : « Sire, je te prie qu'il te prenne pitié de moi, et que tu m'ôtes de ces guerres entre chrétiens, où j'ai vécu si grande pièce (de temps), et que tu m'octroies que je puisse mourir à ton service (dans la terre sainte;, par quoi je puisse gagner ton royaume de paradis. » Et effectivement il trouva bientôt après une mort glorieuse au milieu des Sarrasins, devant la Massoure '. Voilà l'expression la plus sublime et la plus tidèle de l'esprit chevaleresque, de l'esprit des croisades; et cette parole a été vraiment prononcée, nous en sommes certains, de sorte qu'elle doit nous consoler amplement des premiers signes de défaillance que nous rencontrons. L'époque qui produit de tels hommes peut toucher à l'âge de fer de la chevalerie chrétienne; mais elle fait encore partie de son âge d'or. La grande pensée des croisades peut être voisine de son déclin; mais elle illumine plus que jamais le cœur des véritables preux, comme une lampe brillante qui, avant de pâlir et de s'éteindre, projette par moments des clartés plus vives.

Tel est à peu près l'état de l'opinion publique à l'instant où nous sommes, et tels sont les principaux mobiles auxquels obéissent les gentilshommes en attachant la croix sur leurs épaules. Mais il ne faut pas oublier que c'est là aussi quelquefois une œuvre de pénitence accomplie pour racheter un passé déshonorant; et cette pénitence n'est pas toujours volontaire, elle peut être imposée par l'Église. Dès le vne siècle, on trouve un exemple de criminel condamné à se rendre en terre sainte pour expier sa faute; c'est celui d'un des persécuteurs de saint Léger, Waimer, duc de Champagne. Les trois grands pèlerinages de la chrétienté, c'est-à-dire ceux de Jérusalem, de Borne et de Saint -Jacques de Compostelle, devinrent de très bonne heure une peiiie canonique, appliquée de plus en plus souvent. Les infracteurs de la trêve de Dieu devaient être envoyés en Palestine, d'après un décret des évêques rendu en 4042. On a prétendu souvent que ces sortes d'exils avaient un but politique, que l'on se débarrassait

1 Joinville, édition de Wailly, p. 152.

des sujets dangereux pour la société en les bannissant ainsi dans une terre meurtrière, habituée, suivant l'expression d'un chroniqueur anglais, <i à dévorer ses habitants: i> que par suite les rangs des croisés s'enrichissaient du rebut des nations, et que la croisade perdait par là tout ce que gagnait la paix intérieure des royaumes européens. Il y a sans doute un peu de vrai dans cette appréciation, et je ne prétends pas établir que le mélange singulier observé dans les armes chrétiennes ne fut pour rien dans l'insuccès des expéditions transmarines; les plaintes de Jacques de Vitry à ce sujet suffiraient pour me démentir, si je l'essayais. Mais de là à faire de ces arme - ramas d'aventuriers, et du pèlerinage ou de la croisade

une déportation déguisée, il y a loin. La Palestine, à ce compte, eût été une autre Guyane, Jérusalem une autre Nouméa. A coup sûr, une telle pensée n'a pu être celle de 1 Église ni celle des princes contemporains. L'Église, comme les princes, croyait à l'efficacité de la pé iteme, à la sincérité des repentirs; les prêtres n'envoyaient pas les pécheurs à la mort, mais à la réhabilitation, car ils savaient que Dieu ne veut pas qu'ils périssent, mais qu'ils reviennent à lui. S croirons, nous aussi, jusqu'à preuve du contraire, que les coupables envoyés en terre sainte, et qui partaient sur la seule injonction de l'autorité spirituelle, pouvaient rentrer dans leur patrie amen lés el transformés, ou mourir justiliés. Quelques exemples contraires ne sauraient détruire une règle basée sur la foi et sur la morale. Des exemj les, on n'en m inquerait pas non plus pour réfuLer ceux-là. Je n'en citerai qu'un seul. Un grand pécheur avait été faire sa pénitence en Palestine; au lieu d'y guerroyer (ce qui n'élait peutêtre pas dans ses moyens naturels), au lieu de continuer sa vie de désordre (ce qu'il pouvait faire facilement), il entra dans un hôpital et se voua au service de ses frères souffrants. Là il lavait les pieds des malades, et quand il trouvait un ulcère trop répugnant \ pardon. lecteur, de ce détail; mais l'historien ne saurait reculer devant le mot quand des chrétiens n'ont pas reculé devant la chose), il buvait à pleine bouche, en souvenir de ses fautes, l'eau qui avait servi à ce lavage. L'auteur qui rapporte ce trait presque héroïque (dont on a, du reste, l'équivalent dans la vie de plus d'un saint) ajoute que le pénitent sentait alors une saveur délicieuse et une odeur embaumée, en signe de la rémission de ses péchés '. Voilà du moins un exilé qui ne revit pas son pays, il est vrai, mais qui ne contribua en rien aux malheurs de la croisade. Combien d'autres, dont on ne saura jamais les noms, édifièrent ainsi leurs compagnons au lieu de les scandaliser, et justifièrent la mesure de sagesse prise à leur

1 Etienne de Bourbon, op. cit., p. 133.

égard par l'autorité religieuse, dans leur intérêt particulier comme dans l'intérêt de la société!

Mais, comme je le disais, la grande majorité des croisés suivaient en s'expatriant l'impulsion des prédicateurs ou une inspiration pieuse, plus ou moins mélangée de sentiments terrestres, et non une injonction. L'entraînement était encore assez grand, quoi qu'en puissent faire penser les critiques citées tout à l'heure, pour qu'en 1245, à la grande assemblée tenue par saint Louis et par le légat Eudes de Ghàteauroux, une foule considérable de barons et de chevaliers, stimulés par l'exemple du roi, prissent la croix avec enthousiasme. Si le souverain usa réellement de l'agréable stratagème que lui prête Matthieu Paris, et profila de l'obscurité pour fixer aux habits de plusieurs de ses courtisans l'emblème qui les obligeait au même vœu que lui, nul ne réclama quand le jour parut, et tous, au contraire, rirent de bon cœur du procédé. On partait gaiement, une fois le triste moment des adieux passé, et l'on se battait de même, car ce trait si frappant du caractère des guerriers français se retrouve jusque dans les actions les plus périlleuses de la croisade. Le sentiment de la grandeur du but à poursuivre était encore si répandu, que la classe militaire ne se croisa pas seule : on vit des bourgeois s'associer à elle ; on vit même des femmes recevoir le signe sacré et suivre l'expédition (ce qui n'était pas toujours un bien); on vit aussi des hommes, n'ayant pas de croix d'étoffe préparées, saisir, dans leur empressement, deux branches de feuillage, les croiser l'une sur l'autre et s'en parer; c'est ce qu'on appela la croix de feuilles, et en l'arborant on était lié aussi bien que par l'autre. Toutefois un bon nombre de ceux qui partirent furent stipendiés par le roi ou par les seigneurs; c'est-à-dire que les nobles se rendant à la guerre sainte par devoir ou par dévouement y allèrent, comme aux autres guerres, accompagnés de chevaliers soldés et de combattants inférieurs, également à leurs gages.

Maintenant, comment l'esprit des croisades, si vivace jusque-là, s'altéra-t-il après le retour de saint Louis? Car c'est alors que commencent à se manifester visiblement une lassitude et une répugnance qui ne feront que s'accentuer par la suite. Le refroidissement du sentiment religieux ne saurait expliquer ce changement; carie sentiment religieux domine encore les masses à la fin du xnie siècle, et la tendance anticléricale ne se trahit que dans un cercle bien restreint de barons et de légistes. La grande cause, c'est l'issue même de la campagne d'Egypte; ce sont les soulfrances atroces endurées sans aucun fruit par les croisés, les douleurs de la captivité, la honte d'avoir laissé tomber la personne du roi aux mains des ennemis, les difficultés du retour, en un mot, toutes les malheureuses péripéties

d'une entreprise qui n'avait servi à rien, sinon à faire éclater dans tout son lustre le mérite supérieur du chef suprême. Mais cette cause n'est pas la seule. La question d'argent, qu'on retrouve partout, joua également un rùle dans le ralentissement de l'élan général, et des impossibilités matérielles vinrent s'opposer à la continuation ou au

Les hôpitaux de Palestine.

renouvellement de tentatives généreuses sans doute, mais de plus en plus ruineuses. D'abord l'habitude prise par le roi d'adjoindre aux milices féodales des troupes soldées, chose excellente en principe, devenait extrêmement onéreuse quand il s'agissait de conduire ces troupes en des contrées lointaines, au delà des mers, et qu'il fallait les entretenir durant une ou plusieurs années. Pour les simples seigneurs qui assumaient une charge analogue, ils y laissaient le plus souvent leur fortune, comme il arriva au sire de Joinville, qui, menacé ensuite d'être abandonné par ses hommes faute d'argent,

ne s'en tira que par la générosité royale. Les navires qu'on louait à Marseille ou à Gênes coûtaient aussi des sommes énormes. La rançon de saint Louis et de ses chevaliers vint ajouter aux dépenses prévues quatre cent mille livres tournois, équivalant à huit millions cent cinq mille cinq cent vingt-huit francs de notre monnaie en valeur intrinsèque, mais à heaucoup plus si l'on calcule la valeur relative; et, bien que le roi eût pris sur la dépense de son hùlel, pour combler cette brèche, jusqu'à cent soixante-sept mille cent deux livres, comme le prouve un ancien registre de la chambre des comptes, le reste forma encore une dette considérable. Le pape, avait beau faire appel au dévouement du clergé et ordonner la levée d'une quantité de décimes, certaines communautés commençaient à se trouver épuisées et à murmurer contre ces impôts extraordinaires, qui lendaient à devenir ordinaires. Force était bien de recourir aux empiunts^ et saint Louis en contracta plusieurs en Palestine, soit pendant qu'il y était, soit après son départ, pour les besoins des chevaliers qu'il y avait laissés. Les prêts étaient faits par des compagnies de marchands siennois ou lombards, et moyennant un intérêt fort élevé, de huit ou de dix pour cent au moins. A l'exemple du souverain, les seigneurs durent invo ;rur l'aide des banquiers et même des usuriers. Mais, comme un concile les avait dispensés de payer l'intérêt des sommes empruntées pour la croisade, comme le pouvoir civil leur avait accordé un 'lélai de cinq ans pour l'acquittement de leurs dettes, ils finirent par ne plus trouver du tout de prêteurs; de là l'insertion constante, dans les contrats du temps, d'une clause énonçant la renonciation au privilège de croix prise ou à prendre, c'est- A-dire aux immunités ou aux avantages pécuniaires que pouvait conférer le titre de croisé, renonciation imposée aux nobles par leurs cocontractants, qui se prémunissaient ainsi contre des échappatoires trop commodes.

Ce n'étaient encore là que les moindres causes de ruine pour les pèlerins qui se rendaient en terre sainte. Dans chaque principauté, dans chaque seigneurie qu'ils traversaient, il leur fallait, malgré toutes les défenses promulguées à ce sujet, subir des exactions intolérables, sous fornij de péages, de droit de transit, etc. Arrivés en Palestine, c'était bien autre chose. Quand ils n'étaient pas complètement dépouillés en route par les Sarrasins, les chrétiens du pays se chargeaient de leur faire consumer en peu de temps leurs maigres ressources. Ils leur vendaient au poids de l'or des vivres corrompus, des denrées malsaines. Les marchands de Saint-Jean-d'Acre acquirent surtout parmi les croisés une réputation méritée pour leur rapacité et leurs fraudes de toute espèce. L'esprit gaulois se vengeait de ces trahisons par d'amères plaisanteries. On racontait dans le camp, et plus tard dans

tes châteaux, de? historiettes du genre de celle-ci. T'n habitant de t-Jean-d'Acre est fait prisonnier par les infidèles; il demande à parler au soudan. Conduit devant lui, il lui tient ce langage : « Seigneur, je suis en votre puissance; vous pouvez me faire périr ou nie mettre en prison: mais sachez qu'alors vous ferez une grande perte. — Et comment cela.' — C'est bien simple : il n'y a pas d'année où je ne vous débarrasse de plus de cent pèlerins, vos ennemis ; je leur vends tant de viandes fermentées et de poissons gâtés, qu'il n'y survivent pas. » Le soudan se met à rire et le renvoie continuer son petit commerce1. Mais la satire ne servait à rien, et les malheureux revenaient en France dépossédés, endettés, la santé délabrée, et surtout profondément désillusionnés; après leur retour, ils semaient le découragement parmi leurs compatriotes.

C'est pour tous ces motifs que, le jour où saint Louis lit un nouvel appel à la noblesse pour se rendre en Afrique, en 1270, sa voix, ordinairement si puissante, ne trouva presque pas d'écho. Les chevaliers de son conseil émirent sur l'entreprise une opinion défavorable ; beaucoup refusèrent de l'accompagner, et ceux qui l'aecompaent le firent presque tous par peur du roi. Joinville lui-même, le confident intime, l'inséparable compagnon des jours de victoire et de captivité , fut mandé en vain par son maître ; il ne voulut pas le suivre. Bien plus, il blâma hautement l'entreprise, et dans son livre il n'hésite pas à accuser de péché mortel ceux qui la conseillèrent, c Tant que j'ai été au service de Dieu et du roi outre-mer, disait-il pour s'excuser, et depuis que j'en revins, les sergents du roi de France et du roi de Navarre m'ont tellement détruit et appauvri mes gens, que le temps ne viendra jamais où eux et moi nous vaudrons pis. Et, pour faire au gré de Dieu, je demeurerai ici alin d'aider et de défendre mon peuple ; car si je mettais mon corps en l'aventure du pèlerinage de la croix, là où je vois tout clair que ce serait pour le mal et dommage de mes gens, j'en courroucerais Dieu, qui exposa son corps pour sauver son peuple2. » Et le vieux sénéchal n'était pas seul à penser et à parler ainsi. Des idées de méfiance, des pressentiments sombres se manifestaient jusque dans l'entourage du roi, et, la veille du jour où il reprit la croix officiellement, deux chevaliers se disaient l'un à l'autre, tout à côté de lui : « Si le roi se croise demain, ce sera une des plus douloureuses journées qui jamais fut en France5. » Ils ne savaient certes pas si bien dire. Mais qu'il y a loin de ces paroles mélancoliques au généreux cri des premiers jours :

1 Jacques de Vitry. V. la Chaire française au moyen âge, par Lecoy de la Marche, •2= édition , p. 397 et suiv.

= Joinville, édit. de Wailly, p. 398.

s 10., ibid.

« Dieu le veut! n Alors on ne pesait ni le danger,. ni la fatigue, ni la misère; on ne calculait rien, et l'on entreprenait tout ; à présent on calculait tout, et l'on n'entreprenait rien. Cette fois, la grande idée commençait réellement à perdre son empire; les croisades étaient finies.

Ne nous y trompons pas cependant, le vaste embrasement allumé en Europe par la haine du nom de Mahomet et par l'ambition de posséder le tombeau du Christ ne s'éteindra pas aussi brusquement; il jettera encore de temps à autre de vives étincelles, comme un foyer d'incendie mal enseveli sous les cendres. Les papes, par une prévoyance trop tôt justifiée, ne cesseront d'appeler les chrétiens aux armes contre les infidèles, et les princes prépareront plusieurs fois de nouvelles descentes sur les côtes d'Asie ou d'Afrique. Au xivc siècle, Charles de Valois, le duc Louis de Bourbon et d'autres grands seigneurs seront sur le point de conduire en Orient de brillantes armées; mais les divisions intestines des royaumes catholiques paralyseront toutes les velléités, tous les essais de résurrection des croisades. "Au siècle suivant, les impossibilités augmenteront avec les discordes et les guerres nationales, et, à la faveur de celles-ci, les Turcs prendront pied sur le sol européen, entreront à Constantinople et souilleront le pavé de Sainte- Sophie. Alors Rome redoublera ses cris d'alarme ; l'Italie , la France , l'Angleterre , l'Allemagne se boucheront les oreilles , pour ne songer qu'à leurs querelles mesquines et à leurs intérêts particuliers. Un instant Louis XI se montrera disposé à entrer dans les vues du saint-siège ; ce ne sera là qu'un artifice diplomatique, un ressort que le rusé monarque fera jouer habilement pour influencer la cour pontificale. Arrivera ensuite la Renaissance ; dès lors il n'y aura plus ds chrétienté dans l'acception ancienne du mot ; ce qu'on appelait le peuple chrétien sera remplacé par des peuples chrétiens plus ou moins attachés à l'orthodoxie, plus ou moins unis à l'Église, mais toujours divisés entre eux par la raison politique, et par conséquent impuissants à rien entreprendre contre l'adversaire commun. Eh bien! malgré tout, l'esprit des croisades subsistera encore. Lorsque François Ier contractera une première alliance avec l'empire ottoman, les consciences catholiques se soulèveront d'indignation. Lorsqu'Henri IV imaginera son « grand dessein », comprenant la destruction de cet empire, il sera d'accord (de nombreux documents l'attestent) avec les aspirations de son temps. Jusque dans le cours du xvn° siècle, comme nous l'apprend un récent travail de dom Piolin, le savant prieur de Solesmes1, on verra surnager les tendances traditionnelles qui ont

1 L'Esprit des croisades, brochure in -8°.

poussé nos pères à s'armer contre la domination du Croissant. Et de nos jours même, dans un temps si oublieux et si dédaigneux des idées du moyen âge. à une époque qui a vu nos soldats combattre à côté des soldats turcs, une flotte française ira cependant sur les côtes de Syrie imposer aux mahométans le respect du nom chrétien: copie bien pâle, souvenir bien effacé des grandes expéditions d'aulrefois, mais enfin toujours inspiré par un vieux reste inconscient de l'esprit des croisés. Est-ce la dernière étincelle'? Espérons que non, en dépit des complications de la question d'Orient, ou à raison même de ces complications.

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