CHAPITRE XI
Saint Loni; fut-il un gallican'.' - tique sanction. — Fausseté de cette ordonn
établie par la forme comme par le fond de l'acte. — Rapports intimes de Blanche de ('.ustille et de son fils avec Grégoire IX. — Attitude de saint Louis dans la querelle du s il défend i la cause d'Innocent IV. -- Sus relations am
avec les successeurs de ce pontife. — les pouvoirs spirituel et temporel pour loin s
droits res|
L'étude des principaux rouages du gouvernement de saint Louis, particulièrement le taljleau de sa politique intérieure et extérieure,
ient par trop incomplets si l'on négligeait l'examen de ses rapports avec la cour de Rome, qui ont donné lieu à tant d'insinuations, à tant d'assertions et : Tout le monde sait qu'une cet taine école
historique a voulu voir dans ce type du monarque chrétien un des fondateurs du gallicanisme, comme d'autres auparavant avaient cherché à le faire passer pour un janséniste. Ni le gallicanisme ni le jas.sénisme n'exi- ti al de son temps. .Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ceux qui lui attribuent les idées dites gallicanes ne paraissent pas se îvndre un compte bien exact du sens véritable de ce terme. Qu'est-ce, en effet, qu'un gallican dans le langage usuel? C'est celui qui défend l'indépendance des Églises particulières contre l'Église romaine, les privilèges des évèques contre ceux du pape, dans le cas où ils peuvent se trouver en conilit. Or ceux-là même qui prêtent au pieux roi cet esprit particulariste rencontrent surtout, dans l'histoire ecclésiastique de son règne, des différends entre si n
reniement et les évéques, entre la justice royale et les justices épiscopales, et, loin de voir là une contradiction, ils y puisent volontiers un argument. Mais passons sur cette querelle de mots. « L'É-
glise, nous dit M. Renan, avait commandé aux rois d'obéir : Philippe- Auguste, saint Louis réclamèrent; Philippe le Bel osa résister1. » Que Philippe le Bel ait résisté, cela n'est pas douteux; que saint Louis ait réclamé, c'est ce qu'il faut voir. Mais, en tous cas, ne l'oublions point, il ne s'agissait nullement, comme on voudrait le faire croire, d'une obéissance passive en toutes choses; il s'agissait d'une union intime et réciproque du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, imposant à chacune des parties des obligations et lui rapportant des avantages. Dans le système théocratique du moyen âge, les papes revendiquent sur les rois une suprématie spirituelle, une direction morale s'étendant nécessairement à quelques-uns des actes de leur vie publique ou privée; ils ne leur disputent ni le gouvernement civil ni la possession de leur royaume. De leur côté, les princes et leurs sujets acceptent sans déplaisir cette haute tutelle, et s'en trouvent bien, malgré quelques résistances isolées. Gela posé, recherchons quelle position prit particulièrement saint Louis vis-à-vis de la cour de Borne dans les affaires qui intéressaient en même temps les deux pouvoirs, c'est-à-dire qui avaient un caractère à la fois religieux et civil. On comprend toute la gravité de la question : un roi si pieux et si éclairé, offert comme modèle par l'Église ellemême, n'a pu que tenir à cet égard une conduite très sage, très digne d'approbation; donc l'attitude qu'il aura adoptée sera la bonne. Mais quelle est cette attitude?
Dès le xyii0 siècle, les gallicans avaient pris saint Louis pour patron, et le plus illustre champion de leur cause, Bossuet, s'appuyait sur son exemple. Cette manière de voir est devenue en quelque sorte une tradition et s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Elle a été suivie par plusieurs historiens modernes, MM. Beugnot, Henri Martin, Faure, et combattue par d'autres, MM. Thomassy, Lenormant, Gérin, etc. Or le débat s'agite presque tout entier autour d'un acte unique, qui aurait l'importance d'un véritable manifeste contre Rome, et dont l'examen s'impose par conséquent au seuil de ce chapitre.
Cet acte est l'ordonnance royale qui a reçu , on ne sait trop pourquoi, le nom hybride de pragmatique sanction (du grec Tipày^a et du latin sanctio), titre convenant tout ail plus à un édit qui sanctionnerait un édit antérieur. Malheureusement cette fameuse pragmatique sanction de saint Louis n'en est pas une, car elle ne sanctionne rien, et elle n'émane pas de saint Louis, ni même d'aucun personnage de son temps. Ce dernier point est l'objet capital du litige; mais la critique moderne, à l'aide de moyens de contrôle dont ne
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SON GOUVERNEMENT ET SA POLITIQUE 18o
disposaient pas ses devanciers, l'a déjà éclairci; l'authenticité de la pragmatique est généralement rejetée aujourd'hui, et je doute qu'elle trouve encore un seul partisan, du moins parmi les vrais érudits. Cependant ce résultat ne suffit plus; car au cours du débat il s'est produit, à côté de l'opinion favorable à la prétendue ordonnance et de l'opinion contraire, un parti intermédiaire dont le raisonnement est au moins curieux. Ce raisonnement, en réalité, consiste à dire: « Non, saint Louis n'a pas fait la pragmatique, nous sommes forcés de l'avouer; mais il aurait fort bien pu la faire. » En d'autres termes, nous abandonnons la pragmatique, nous la jetons par-dessus bord, parce qu'elle n'a plus aucune valeur; mais nous gardons néanmoins sur le fond de la question la même idée que si elle était authentique. C'est dire que ce tiers parti incline visiblement vers le gallicanisme. Nous avons donc, d'une part, des partisans de la pragmatique de saint Louis, tels que Fleury, Noël Alexandre, Beugnot, le docteur Sol dan, Henri Martin, Laferrière; de l'autre, des adversaires du même acte, les Bollandistes, MM. Lenormant, Thomassy, les docteurs Rosen, Gérin, Adolphe Tardif; et au milieu des critiques disant à la fois oui et non : non sur l'origine de la pièce elle-même, oui pour la vraisemblance et les tendances qu'elle indique ; jusqu'à présent, ces derniers ne sont guère que deux, MM. Yiollet et Wallon. J'essayerai de résumer les arguments des trois partis, en y ajoutant quelques réflexions nouvelles, il sera facile de prononcer entre les deux premiers, puisque l'accord est déjà à peu près établi en faveur du second; quant au troisième, je lui répondrai par l'examen détaillé des rapports de saint Louis avec la papauté, qui est le cœur de notre sujet. Mais il faut avant tout, pour nous livrer à cette étude sans idées préconçues, débarrasser le terrain d'un monument factice, dont l'ombre obscurcirait le champ de nos recherches en influant malgré nous sur notre jugement, comme elle a influé sur celui de plusieurs historiens sincères.
Dans ce document, dont je reproduis en note le texte et la traduction1, il faut distinguer la forme et le fond. Au point de vue de la
1 Ludovicus, Dei gratià, Francorum Louis, pal ht grâce de Dieu, roi de France,
rex, ad perpetuarn rei memoriam. Pro en mémoire perpétuelle de la chose, voulant
salubri ac tranquillo statu Fxelesiae regni pourvoir au Ijou étal et à la tranquillité de
nostri, nec non pro divini cultus aug- l'Eglise de rfbtre royaume, à l'accroissement de
mento et Christi fidelium animarum sa- la religion et au salut des âmes chrétiennes,
lut'-, ulque gratiam et auxilium omnipo- comme aussi obtenir la grâce et le secours de
tentis Dei, cujus suli ditioni atque proie- Dieu tout-puissant (sous la seule protection du-
ctioni regniim nostrum semper subjectum quel notre royaume a toujours été placé, et nous
extitit, et nunc esse volumus, consequi voulons qu'il le soit encore), par cet édit mûre-
valearnus, quae scqunntur hoc edicto ment délibéré et valable à toujours, nous sta-
consultissimo, in perpetuurn valituro, sta- tuons et ordonnons : tuimus et oïdinamus :
1° Ut ccclesiarum regni nostri praelati, 1» Que les prélats des églises de notre royaume ,
forme, son authenticité n'est pas soutenable, et elle n'a plus été soutenue du jour où la critique moderne a appliqué sa loupe sur le
les patrons et les collateurs ordinaires des bénéfices jouissent pleinement de leur droit, et qu'à chacun sa juridiction soit conservée.
2" Que les églises cathédrales et autres de notre royaume aient intégralement les élections libres et tous leurs effets.
3° Nous voulons et ordonnons que le crime funeste de simonie, qui souille l'Église, soit entièrement banni de notre royaume.
4° Que les promotions, collations, provisions et dispositions de prélatures, dignités et autres bénéficesetoffiees quelconques de notre royaume, se fassent conformément aux prescriptions, ordonnances il il ments du droit commun, des sacrés conciles de l'Église de Dieu et des anciens décrets des saints Pères.
5° Nous défendons que les exactions et les charges très lourdes d'argent imposées ou à imposer par la cour romaine sur les églises de notre royaume, par lesquelles notre royaume est misérablement appauvri , soient levées ou recueillies en aucune sorte, si ce n'est pour cause raisonnable, pieuse et urgente, ou par nécessité inévitable, et du libre et exprés consentement de nous et de l'Église de notre royaume.
ii" Les libertés, franchises, prérogatives, droits et privilèges accordés par les rois nos prédécesseurs, d'illustre mémoire, et depuis par nous -même, aux églises, monastères, lieux saints, et aux religieux ou ecclésiastiques de notre royaume, nous les renouvelons, louons, approuvons et confirmons par les présentes.
Par la teneur desquelles nous mandons et ordonnons expressément à tous nos justiciers, officiers et sujets ou à leurs lieutenants, présents et futurs, et à chacun d'eux selon qu'il lui appartiendra, d'observer, maintenir et garder iiïviolablement toutes les choses ci-dessus prescrites et chacune d'elles, de ne rien faire ou attenter, ni de laisser rien faire ou attenter à l'enconlre; punissant, selon l'exigence des cas, ceux qui les transgresseraient ou y contreviendraient de telle peine, que cela serve d'exemple aux autres.
En témoignage de quoi nous avons muni les présentes lettres de l'apposition de notre sceau.
Donné à Pans, l'an du Seigneur 1268 (1269), au mois de mars.
patroni et beneficiorum collatores ordinarii jus suum plenarium habeant, et unicuique jurisdictio débite servetur.
2' item eeclesia? cathédrales et alise regni nostri libéras elecliones et earum affectum integraliter habeant.
3n Item simoniae crimen pestiferum, Ecclesiam labefactans, a regno nostro penilus eliminandum volumus et jubemus.
4° Item promotiones, collationes, dï«visiones et dispositiones prœlaturarum , dignitatum vel aliorum quorumeumque beneficiorum et oificioruin ecclesiasticorum regni nostri, secunduin disposilionem, ordinationem, determinationemjuris communis, sacrorum conciliorum Ecclesia?
Dei atque institutorum antiquorum sanctorurn Patrum, fieri volumus pariter et ordinamus.
5° Item exactiones et onera ^rra\i^sima pecuniarum per curiam romanam Ecclesiœ regni nostri impositas vel imposita, quibus regnum nostruin miserabiliter depauperatum extitit, sive etiam imponendas aut imponenda, levari aut colligi nullatenus volumus, nisi duntaxat pro rationabili, pia et urgentissima causa, inevitabili necessitate, et de spontaneo et expresso consensu nostro et ipsius Ecclcsiae regni nostri.
6° Item libertates, franchisias, immunit ates, proerogativas, jura et privilégia per incliiae recordalionis Francorum reges praedecessores nostros et successive per nos ecclesiis, monasteriis atque locis piis, religiosis, nec non personis ecclesiasticis regni nostri concessas et concessa innovamus , laudamus , approbamus et confirmamus per présentes.
Harum tenore universis justiciariis, officiariis et subditis nostris ac locatenentibus, praesentïbus et futuris, et eorum cuilibet, prout ad eurn pertinuerit, districte praecipiendo mandamus quatenus omnia et singula praidicta diligenler et attente servent, teneant et custodiant, atque servari et teneri et custodiri inviolabililer facianl, nec aliquid in contrarium quovis modo faciant vel attentent, seu fieri vel attentari permittant; trausgressores aut contrafacientes juxta ca.Mis exigenliam tali pœna plectendo, quod ceteris deinceps cedat in exemplum.
In quorum testimonium praesentes litteras sigilli nostri appensione muniri feciinus.
Datum Parisiis.annoDomini 126^ mense martio.
( Ordonnances des rois, t. I, p. 97.)
texte. En effet, les mots ad perpétuant rei memoriam, qui se trouvent dans la suseription, n'ont jamais été du style de la chancellerie royale; c'est la formule textuelle des bulles pontificales. Les formules ■ les actes publies étaient alors régle'es par des usages immuables, tellement qu'on a pu fonder sur leur ensemble une science exacte, la diplomatique, ou la science des diplômes et des chai tes, qui nous enseigne à distinguer les actes authentiques des actes faux, trop souvent fabriqués au moyen âge pour la défense de tel ou tel intérêt particulier. Il est donc impossible qu'un secrétaire royal ait écrit, en tè'e d'une ordonnance pareille, ad perpétuant rei memoriam , au lieu de omnibus prœsentibus et futuris salutem, qui était la formule usitée alors chez nos rois; plus impossible encore que le chancelier ait laissé passer cette bévue sans la corriger, ou que saint Louis ait voulu usurper le langage d'un pape. De pareilles expressions dans un édit royal du xme siècle sont une anomalie choquante. G'esl comme si le roi envoyait à ses sujets sa bénédiction apostolique. La pièce aura donc été écrite par un contrefacteur maladroit, habitué au style des actes ecclésiastiques. Les mots hoc edieto consultissimo, et universis justiciariis, officiariis, localenentibus, ne sont pas du temps non plus. Les mandemtnts de saint Louis sont toujours adressés aux sénéchaux, baillis et prévôts dont se composait son administration escallis, ballivis et prsepositis nostris), et non à des olliciers et lieutenants .-ans fonction déterminée. Toute cette terminologie trahit une époque postérieure, qui est plus que probablement celle où Charles VII rédigea sa propre pragmatique sanction contre les procédés de la cour romaine. Cette nouvelle pragmatique sanctionne celle de saint Louis, et son titre s'explique ainsi; tandis que les clercs qui inventèrent la première pour étayer la seconde, ne comprenant pas bien cette dénomination assez rare, retendirent par étourderie à l'acte qu'ils fabriquaient, croyant que deux pièces de même rature devaient s'intituler de même.
D'adleurs, la date du prétendu manifeste de saint Louis nous est révélée par d'autres indices. Ni Philippe le Bel, ni Boniface VIII, dans leur différend, ni personne autre, dans aucune circonstance, ne le cite avant le XVe siècle, malgré le secours considérable qu'il eût apporté aux précurseurs du gallicanisme. On en trouve les premières mentions dans une consultation donnée à Louis XI par Basin, évèque de Lisieux, et dans une ordonnance du même prince datée de 1463. « Vous vous trompez, dit ici Beugnot à ses adversaires; nous nions que la pragmatique soit restée aussi longtemps sans être citée. » Et il allègue un texte où il en est question, non deux cents ans après saint Louis, mais cent soixante-huit ans après. Eh! qu'importe cette différence? Au reste, l'essai de Beugnot sur les Institutions de saint
Louis est une œuvre de jeunesse qui est loin de révéler la même maturité d'esprit que ses travaux ultérieurs, et qui porte dans les questions religieuses l'empreinte d'une passion peu dissimulée. Ce texte qu'il met en avant ne parle nullement de l'ordonnance de saint Louis; c'est une phrase de Juvénal des Ursins, archevêque de Reims, par laquelle ce prélat engage Charles VII à résister à la cour de Rome en prétendant que saint Louis lui a donné l'exemple. Comme dans la même phrase Juvénal des Ursins cite également l'exemple de Philippe- Auguste, son assertion ne peut s'appliquer à la pragmatique; autrement il faudrait dire que Philippe- Auguste en a fait une aussi; ce serait toute une série de pragmatiques, et il y en a déjà trop. Que la première citation de cette pièce apparaisse sous Louis XI ou sous Charles VII, de toute façon la pièce a dû être inventée à la même époque et dans le même but, c'est-à-dire pour procurer aux légistes du xv° siècle un appui qui leur manquait et dont leurs successeurs, les gallicans du xvne, devaient s'emparer.
Comment s'expliquerait- on d'ailleurs que nos archives n'en possèdent ni l'original, ni la minute, ni aucune copie contemporaine? Le trésor des chartes, les registres de la chambre des comptes et du parlement contiennent tous les actes royaux de quelque intérêt, et pour le règne de saint Louis ils en renferment un très grand nombre de moindre importance. Celui-là seul aurait donc échappé à tous les enregistrements officiels? Comment se fait-il en outre que plusieurs exemplaires du texte ne donnent pas le cinquième article, relatif aux exactions de la cour de Rome? Comment les uns attribuent-ils à la pièce la date de 1228 ou 1229, les autres celle de 1269, de telle sorte qu'on a vu des auteurs amenés à croire à l'existence de deux pragmatiques, ou au moins à deux éditions de la même? Ces différentes raisons sont tellement convaincantes, qu'elles ont suffi, je le répète, pour désarmer les derniers défenseurs de cette œuvre d'imposture. Le fond de l'acte offre des invraisemblances et des anachronismes également probants; mais à cet argument, qui prête davantage à la discussion, ils résistent, espérant sauver au moins et maintenir dans l'histoire la réalité de la tendance antiromaine prêtée au saint roi. Voyons donc ce qui en est.
Les articles 1 , 2 et 4 parlent de la collation des bénéfices ecclésiastiques et rétablissent ou maintiennent les droits des collateurs ordinaires, ainsi que la liberté des élections épiscopales. Précaution bien inutile, car les atteintes portées à ces droits ou à cette liberté sont presque nulles sous ce règne, comme l'objectent les adversaires de la pragmatique, notamment M. Tardif, dans son excellent cours de droit canonique. Pas du tout, répond M. Viollet dans une disser-
tation spéciale; les papes interviennent alors à chaque instant dans les nominations de prélats et de chanoines réservées aux évêques diocésains ou aux chapitres, et ces trois articles se justifient parfaitement. Mais M. Viollet n'a pas la main heureuse; il ne cite que des exemples étrangers à la France, concernant l'Église de Tolède, celle d'York (qu'il prend pour Évreux), celle de Marseille, de Périgueux, jjen. qui ne dépendaient pas encore du royaume. Saint Louis ne pouvait rien avoir à réclamer dans tout cela. Pour les bénéfices mineurs, comme les canonicats, les prébendes, le pape a-t-il enfreint davantage les droits des évéques collateurs? M. Viollet l'affirme, et ici encore il allègue des exemples qui portent à faux. Il confond la nomination avec la recommandation que le saint-siège exerçait alors lement, et d'une façon beaucoup plus réservée qu'au siècle suivant, où une extrême complaisance envers les rois de France l'entraîna trop loin. Les recommandations de Rome sont généralement Lien accueillies des évêques et ne provoquent point de conflit. Quand il arrive aux souverains pontifes d'appeler directement un clerc à un l'en. 'lice, ils réservent formellement au supérieur local le droit d'examen, et par conséquent de refus*.
Toutes les précautions sont prises par les pontifes eux-mêmes pour que l'ordre canonique soit respecté. M. Viollet et après lui M. Wallon, dans son ouvrage sur saint Louis, invoquent une lettre d'Urbain IV à laquelle ils attachent une grande importance pour leur thèse. Les collations en cour de Rome, dit ce document, ont affligé et grevé les Églises de France: elles ont été pour les évêques un grand scandale, et elles ont troublé leurs consciences. On aurait donc là un aveu positif, confitentem reum. Mais il faut lire la lettre entière pour comprendre la vraie signilication de ce passage. Isabelle, fille dé saint Louis et femme du roi de Navarre, ayant écrit au pape afin de lui demander quatre bénéfices pour des clercs qu'elle protégeait, Urbain IV lui répond en substance, après quelques compliments affectueux, que sa demande est indiscrète ; que quatre bénéfices à la fois c'est beaucoup; qu'il s'est fait une loi d'être très réservé dans les concessions de ce genre, lesquelles indisposent les évéques et blessent leurs droits; enfin il la prie de lui envoyer les noms de deux de ses protégés, qu'il lâchera de pourvoir dans le courant de l'année, par exception et en considération d'une si haute princesse2. Il y a loin
1 M. Gérin l'a constaté, dans sa réplique à M. Viollet, par des textes comme ceux-ci : Dummodo, écrit le pape en parlant de son candidat, sil idoneus moribus et selate, aliudque canonicuin non obsistal. Fralernitali tux mandainus quatenus , circa vitam et conversationem ejutdem clerici inquisitione diligenti prxmissd, si eum vitœ laudabilis et ho\ conveisationi esse repereris, et aliàs non sit bene/icialus aliudque canonicuin non obsistal, et n. les lieux Pragmatiques sanctions.)
1 Le texte intégral de cette lettre a été reproduit par M. (iérin. (Ibid.)
de là au jugement sévère, aux lamentations sur le naufrage de l'antique discipline qu'on voudrait y voir. Au contraire, j'y trouve pour ma part une reconnaissance formelle du droit des évêques, et je constate l'expression d'un regret amer chez le pontife obligé de donner une satisfaction partielle à la fille de saint Louis. Ce trait décisif est donc sans portée; voilà l'inconvénient de tronquer les textes et d'en commenter une phrase détachée. Il serait du reste facile de montrer que le roi était d'accord, sur les collations de bénéfices, avec l'autorité ecclésiastique. Ainsi les articles visés de la pragmatique sanction se trouvent sans objet.
L'article 3 est dirigé contre la simonie qui ronge l'Église dans le royaume de France. Ce ne serait pas là une remontrance à l'adresse de Rome, mais bien plutôt à l'adresse des évêques français, et l'article va droit contre ceux dont on veut défendre la cause. Effectivement la simonie, c'est-à-dire le trafic vénal des charges ecclésiastiques, n'apparaît pas alors au sommet de l'Église; les papes et les conciles la condamnent et la répriment avec une égale ardeur. Elle est assez répandue dans le clergé, s'il faut en juger d'après ces condamnations et d'après les invectives adressées à ce sujet aux prélats par les orateurs de la chaire. Toutefois les faits précis de simonie sont rares, et l'on peut maintenir sans crainte l'affirmation de M. Tardif, qui estime qu'ils ne sont pas plus fréquents à cette époque qu'à une autre. Ainsi l'article en question n'a pas plus de raison d'être que les précédents.
L'article 5 est beaucoup plus grave. Il accuse le saint-siège d'avoir « misérablement appauvri » le royaume par des levées d'impôts. Premièrement, le royaume était loin d'être réduit à la misère sous saint Louis, qui sut y trouver des ressources considérables pour deux croisades extraordinairement coûteuses. Cette expression convient bien mieux au temps de Charles VII, où la ruine publique et privée atteignit des propor lions incroyables, et où doit remonter, en réalité, la confection de l'acte. A côté de celte objection, qu'on n'avait pas encore fait valoir, je rappellerai celle de M. Thomassy et de M. Gérin sur le but des décimes levées sur le clergé au temps de saint Louis : presque toutes furent provoquées par lui et versées à son profit, pour les besoins de la croisade ; précisément les décimes lui avaient été concédées pour trois ans à partir de L267. Il aurait donc eu bien mauvaise grâce à s'en plaindre. Ces décimes étaient perçues par ses propres o; liciers. Il était complètement d'accord sur ce point avec le pape; celui-ci intervenait seulement pour faire choisir des estimateurs sûrs, pour modérer les excès de zèle des fonctionnaires royaux, et il reconnaissait que le produit de l'impôt ecclésiastique appartenait au prince. « Quant à ceux qui n'ont pas payé la décime et qui sont
dans l'intention de la payer, écrit le légat à l'archevêque de Rouen, il faut les absoudre, car la décime est due au roi sans contredit1. » Sans doute Grégoire IX, sans doute Innocent IV, ordonnèrent aussi evées à leur profit; mais c'était au moment où la lutte contre Fré léric II les réduisait à des besoins pressants d'argent et de soldits, où le premier était menacé dans sa capitale, où sond s'enfuyait de l'Italie, chassé par un ennemi triomphant. Quoi de plus me, en des cas pareils, que de recourir à une contribution extraordinaire et de faire appel au d< nt du clergé"? Songe-t-on aujourd'hui, dans 11 incriminer le denier de saint Piei cette cotisation volontaire de la chrétienté pour son chef dépoùi Quelques évêques, quelques synodes tirent entendre, à la lin du règne de saint Louis, des gémissements sur les charges fréquentes qui lent sur leurs églises; mais, en somme, elles n'étaient pas si appauvries, et il faut voir surtout dans ces plaintes le vit désir, a naturel chez tout propriétaire, de garder son bien. Si que'ques communautés religieuses s'associèrent à leurs doléances, ce furent précisément les plus opulents (les riches sont souvent les plus intéressés). Les chevaliers du Temple et de l'Hôpital, les moines de Citeaux, par exemple, réclamèrent vivement contre la décime levée en 1203; mais c'est qu'une mesure équitable était venue les obliger à contribuer dans la même proportion que les ordres les plus pauvres, ce qui n'avait pas lieu auparavant. Ils ne voulaient pas payer pour aider l'entreprise de Charles d'Anjou en Italie. Or à ce moment même € le roi, dit Tillemont '-, faisant pour Charles plus qu'il ne pouvait demander à un frère, et remplissant pour lui l'office de prédicateur, animait et excitait tout le monde à prendre la croix, de sorte le bruit courait que non seulement la Provence, mais aussi toute la France se préparait à aller fondre sur l'Italie. » Donc saint Louis ne pouvait épouser la querelle de ceux qui refusaient du secours à son frère; donc il ne pouvait prolester contre les décimes levées pour de pareils motifs, et sa politique était d'ailleurs trop unie a (elle de la papauté pour lui permettre de blâmer les collectes auxquelles la nécessité réduisait celle-ci.
Il ne s'agit pas seulement d'un blâme : l'auteur de la pragmatique prétend empêcher le pape de lever des décimes; il le lui défend formellement, s'entremettant par là entre le clergé et son chef de sa propre autorité. Cela n'eùt-il pas été, au xme siècle, un empiétement plus flagrant que tous ceux qu'on reproche au pape? On vit quelquefois, au moyen âge, nos rois défendre leurs privilèges ou leur
1 Registre des visites d'Eudes Rigaud, édit. Bonnin, ] * lie de saint Louis, VI, 60.
pouvoir contre Rome; on ne les vit jamais soutenir les Églises particulières contre l'Église mère et maîtresse, à laquelle, au contraire, ils avaient souvent recours contre l'opposition de leur clergé. Il n'était nullement question, sous saint Louis, de franchises, de prérogatives, de libertés accordées aux Églises, ou du moins de ce qu'on a entendu plus tard par ces mots. S'ils figurent dans les textes du temps, c'est assurément avec un sens tout différent. Ces franchises sont une protection contre les puissances laïques, contre les prétentions du roi ou des seigneurs, et nullement contre l'autorité papale. Il faut bien se garder de confondre deux choses aussi opposées. Donc, même en supposant l'authenticité de la pragmatique, l'article 6, qui parle des libertés des Églises, ne signifierait pas du tout ce qu'on veut lui faire dire.
A tous ces arguments contre chacun des articles en particulier, se joignent des raisons non moins fortes contre l'ensemble. La date assignée par les faussaires à leur œuvre est on ne peut plus mal choisie. En 1269, le roi avait plus besoin que jamais du concours du pape pour la levée des deniers de la croisade qu'il était à la veille d'entreprendre. 11 élait, au contraire, en difficultés avec une partie de son clergé au sujet de la même levée, et le pape lui donnait raison contre les députés de ce clergé. Tous deux entreprenaient ensemble et de concert plusieurs réformes importantes. Et saint Louis eût saisi un pareil moment pour rompre avec Clément IV, son ami, son ancien conseiller, par une déclaration où la violence du langage le dispute à l'absurdité du fond! Un grand roi eût été si impolitique, un saint si inconvenant envers le chef vénéré de l'Église universelle? Est-ce qu'il n'eût pas cherché au moins à s'entendre préalablement avec lui, avant de l'attaquer aussi brusquement? Est-ce qu'il n'eût pas soulevé, dans son ordonnance, la question des régales, la seule difficile à régler de son temps entre le pouvoir royal et la cour de Rome? On répond que le caractère de saint Louis ne comportât pas une soumission absolue à l'Église en matière temporelle, et que sa piété éclairée n'allait pas jusqu'à obéir aveuglément au clergé. Mais on fait ici une éirange confusion : on fait allusion aux différends du roi avec certains évêques, on mêle à la question de ses rapports avec le pape celle de ses rapports avec ses sujets ecclésiastiques, et l'on prétend que, parce qu'il a résisté aux empiétements ou aux injonctions des prélats, il a dû également résister au saintsiège. La conséquence n'est pas juste. Ces prélats se trouvaient eux-mêmes en désaccord avec le pape sur plusieurs des affaires en litige; et c'est précisément parce que le roi avait des difficultés avec eux qu'il ne serait pas naturel de lui voir prendre la défense de leurs libertés d'une manière si générale et si
absolue. L'argument se retourne contre ses propres auteurs '.
En résumé, l'authenticité de la pragmatique sanction ne peut être soutenue, ni quant à la forme ni quant au fond. Et ceux qui se retranchent derrière cette argutie: « Saint Louis ne l'a pas faite, mais il aurait pu la faire, » ceux-là n'ont pas étudié suffisamment l'attitude gardée constamment par ce prince vis-à-vis du saint-siège; ou bien ils l'ont étudiée avec les préventions involontaires qu'avait fait naître une longue croyance à la pragmatique. Abordons a notre tour cette étude, et abordons-la librement, puisque le terrain est déblayé; agissons comme s'il n'avait jamais été question de la trop fameuse ordonnance, et servons-nous uniquement des sources authentiques. Encore un mot pourtant, avant de la quitter. Beugnot, Guizot, Henri Mai tin et autres, en s'appuyant sur elle, en la proclamant le fondement des grandes libertés gallicanes, ont voulu suivre la trace de Bossuet. Eh bien ! Bossuet lui-même n'y a pas beaucoup cru. Déjà de son temps plusieurs voix s'élevaient contre elle, et il s'écriait, en désespoir de cause : « Quand même cette pragmatique serait apocryphe, la doctrine qu'elle contient ne serait pas à rejeter*. » C'est à peu près ce que disent aujourd'hui les partisans de l'opinion mixte: nous abandonnons la pièce, mais nous retenons l'idée. Le lecteur doit être maintenant convaincu que ni la pièce ni l'idée, au point de vue historique, ne sont acceptables.
Passons maintenant aux réalités.
A l'avènement de Grégoire IX, en 1±27, saint Louis régnait depuis une année à peine, et n'avait encore que treize ans. Son rôle dans le gouvernement était donc purement nominal; la régente Blanche de Castille, qui était d'un caractère assez impérieux, exerçait la
1 On allègue, pour prouver la résistance de saint Louis aux prétendues exactions de Rome, un discours injurieux que son ambassadeur aurait tenu, en 124' Innocent IV. Il
était permis à Beugnot de tirer parti d'un pareil faction, et il ne s'en est pas privé; niais je m'étonne que M. Viollet, <j u i est au courant des progrès de la critique, ose encore l'invoquer et surtout le signaler comme un document capital. C'est un écrit tiré des compilations de Matthieu Paris auxquelles M. Wallon lui-même, avec une sagacité et une sincérité qui l'honorent, refuse tout crédit. C'est moins encore : c'est une pièce publiée en 1690 seulement par l'Anglais Edouard Browne, qui dit qu'elle lui a été communiquée par Thomas Gale, qui dit l'avoir tirée de certaines noies manuscrites ajoutées à la chronique de Matthieu I Quelle autorité! Mais l'origine du discours serait-elle sûre, il suffit de le lire pour voir qu'on a ail lire à une audacieuse et ridicule invention. « Si c'est en vertu de la plénitude de votre puissance que vous faites ceci et beaucoup d'autres chosps, dit l'ambassadeur au pape, il est juste que cette plénitude soit restreinte par l'autorité de la raison et limitée par la prudence... Vous avez envoyé, pour recevoir l'impôt, des frères mineurs qui vont par tout le royaume, imposant sur les Églises des tailles insupportables. Mais, vive Dieu! il serait honteux pour monseigneur le roi de permettre à ces moines ce qu'il n'a pas souffert d'un légat. » Et il y en a plusieurs pages sur ce ton. Le rédacteur de cette harangue s'est trompé de siècle; on la croirait écrite sous Philippe le Bel ou sous Louis XIV. Quiconque tonnait un peu l'histoire de saint Louis, et notamment ses relations intimes avec les frères mineurs, peut juger du premier coup d'oeil la valeur historique d'un tel morceau.
- Defensio, part. II, liv. II, ch. ix.
puissance royale dans toute sa plénitude. Un de ses premiers actes envers le souverain pontife fut de lui demander sa protection pour elle et pour son fils, dont l'autorité, contestée et combattue par les barons, était sérieusement menacée. Grégoire IX s'empressa de la leur accorder, bien qu'il fût obligé par le lien féodal de couvrir du même patronage le roi d'Angleterre, vassal du saint- siège et adversaire du roi de France. Il le fit en des termes tout particulièrement affectueux, également honorables pour le royaume et pour le jeune prince, dont la réputation de précoce vertu avait déjà passé les Alpes : « Jamais ne sortira de notre mémoire la sincérité de la foi et du dévouement que la France et ses souverains ont témoignée jusqu'à présent au siège apostolique, comme chacun sait. En retour de ces sentiments, le siège apostolique s'est constamment efforcé de les combler d'honneurs. Nous aussi, d'abord en raison de notre devoir commun, qui est de veiller aux intérêts de la veuve et de l'orphelin, et puis à cause des dispositions du roi notre fils, héritier du dévouement de sa race, nous vous prenons sous la sauvegarde de saint Pierre et la nôtre, avec votre royaume, votre maison et tous vos biens1, s Le pontife écrivit dans le même sens au cardinal de Saint -Ange, son légat, et l'influence de ce dernier ne fut pas étrangère au triomphe remporté par la cause royale. Il ne s'agissait pas d'une protection vague et d'une bienveillance banale ; on en eut la preuve deux ans plus tard, quand le pape chargea expressément les évêques de Senlis, d'Orléans et de Meaux d'apaiser les troubles suscités par une confédération des seigneurs français, « conduits par une instigation diabolique et divisés eux-mêmes par une haine inexorable, qui avaient entrepris, au mépris de l'autorité souveraine, de déchirer le royaume de France, royaume de grâce et de bénédiction*. » En même temps Grégoire IX adjurait le duc de Bourgogne de ne pas se laisser entraîner par les autres barons, mais de tenir ferme dans la voie de la soumission et de la paix. En 1230, nouvelle mission donnée à l'évèque de Chartres d'empêcher la défection de seigneurs et de réprimer les perturbateurs au moyen de censures ecclésiastiques. Le pontife ne sortait pas en cela de son rôle de médiateur et de pacificateur suprême. L'union du légat et de la régente, dans ces conjonctures difticiles, fut si étroite, qu'elle donna vraisemblablement naissance au bruit absurde d'une liaison scandaleuse, bruit propagé à dessein par des vassaux irrités, pour essayer de déconsidérer celle qu'ils ne pouvaient renverser. Cette fable, répétée par le Ménestrel de Reims avec des détails révoltants complètement impossibles, n'a
1 Cette pièce se trouve dans le Trésor des chartes. (Archives nationales, J. 198 B.) s Baronius, Annales.
pas plus de fondement que la légende des amours de Blanche avec le comte Thibaud de Champagne, dont la passif « peut avoir été réelle, mais ne fut certainement pas partagée. Il y a là néanmoins un curieux de l'excitation produite dans les esprits par la
vivacité de la luttte.
Vers la même époque, la régente, qui n'était pas plus facile envers les prélats qu'envers les barons, eut un différend avec, l'archevêque de Rouen et un autre beaucoup plus grave et plus long avec i'évèque de Béarnais. L'archevêque, Thibaud d'Amiens, n'avait pas non plus l'humeur accommodante; Guillaume le Breton l'appelle vit precibus inflexibilis nimiique rigoris*. Après une contestation relative à son droit de justice, et dont le détails n'intéressent pas notre sujet, il mit en interdit les domaines du roi dans sa province, et Blanche, s sir les tei opales. Il s'ensuivit un appel au
pape. Grégoire IX montra dans cette affaire autant de fermeté que lui en permettait sou affection paternelle. Il chargea le légat de ji le différend, mais ordonna de restituer avant tout les biens de l'Église de Rouen. Cette satisfaction donnée au prélat facilita l'accommodement des parties. .Maurice, successeur de Thibaud , eut une querelle analogue avec l'administration royale, et Grégoire la te; mina de même en le faisant réintégrer par les évèques de Paris et de Senlis dans la possession de ses domaines saisis. La régente ne parait pas avoir réclame, et ses relations avec la cour romaine, à en juger par lettres du pape, n'en furent point altérées.
A Béarnais, la question était beaucoup plus compliquée. La ville appartenait avec toute sa juridiction à I'évèque, qui était de droil comte et pair de France. Néanmoins, à la suite d'une sédition populaire survenue au sujet de l'élection du maire, le gouvernement royal crut devoir nommer directement un maire étranger; le peuple refusa de le reconnaître et le maltraita tellement, lui et les notables de la ville, que saint Louis et sa mère, ne se contentant point des offres tardives de la justice épiscopale, vinrent eux-mêmes punir les séditieux, firent arrêter les principaux et démolir leur maisons. L'évèque ayant vu, lui aussi, ses biens temporels saisis, l'archevêque de Reims et ses suffragants, après plusieurs monitions adressées au roi, mirent l'interdit sur leur province; les chapitres refusèrent de se soumettre à cet interdit, et l'on a des lettres de saint Louis remerciant les chanoines de Laon d'avoir pris fait et cause pour lui dans cette circonstance. Le roi et Milon, évêque de Beauvais, en appelèrent au pape chacun de leur côté. Grégoire écrivit encore, sur un ton à la fois sévère et paternel , à Blanche et à son fds , les exhorta
1 Tillemont, op. cit., I, 475.
à se réconcilier avec le prélat, et leur envoya un de ses chapelains pour médiateur. En considération de la personne du roi, il refusa, malgré toutes les sollicitations contraires , de maintenir l'interdit ; la bulle rendue en 1234 le dit expressément. Cependant l'enquête ordonnée par lui fut empêchée; son délégué, Pierre de Colmieu, reçut de Paris l'avis de n'y point procéder, par la raison qu'il s'agissait d'une question essentiellement temporelle, et que le roi voulait rendre lui-même bonne et prompte justice à chacun1. La situation menaçait donc de se tendre ; mais, Milon étant mort sur ces entrefaites, le débat s'assoupit.
A partir de la majorité de saint Louis (1235), ces tiraillements deviennent plus rares. Jusque-là Blanche de Castille avait gouverné seule; dès lors son fils gouverne réellement avec son assistance, en attendant qu'il gouverne seul à son tour; la régente conserva, en effet, jusqu'à sa mort une grande influence politique. L'administration personnelle de saint Louis devait dissiper graduellement les derniers nuages entre les cours de Rome et de Paris. Grégoire IX se plaint encore une ou deux fois de la conduite des barons ou des baillis royaux à l'égard des évêques. Il adresse même au roi, en 123G, une longue monition au sujet de la défense faite aux laïques de répondre au for ecclésiastique ; mais cette affaire se rattache à la ligue des seigneurs contre la juridiction épiscopale, ligue formée ouvertement un peu plus tard ; le pape d'ailleurs sait faire la distinction entre le jeune prince et son entourage, dont il l'engage à repousser les conseils pernicieux. Saint Louis n'en est pas moins l'objet de sa faveur particulière; il lui concède, vers la même époque, deux bulles de privilèges portant, l'une que les chapelles royales ne pourront être mises en interdit, l'autre que le roi et sa famille pourront fréquenter les excommuniés sans encourir eux-mêmes l'excommunication2. Le vieux pontife fait plus encore : il écrit, sur sa demande, aux évêques de France de ne pas prononcer inconsidérément cette peine si grave et alors si fréquente; donc, si le roi est en dissentiment sur ce point avec quelques prélats, il est d'accord avec l'Église, puisqu'il l'est avec son chef, et cet accord est d'autant plus remarquable qu'il se fait contre des dignitaires de la même Église.
D'autres rapporls s'échangent entre Grégoire IX et saint Louis à l'occasion de la trêve avec l'Angleterre, dont le pape presse la conclusion, et de la querelle renaissante du saint-siège et de l'empereur, contre lequel il demande au roi aide et conseil. Cette lutte si grave et si acharnée était de nature à resserrer étroitement l'alliance de
1 V. ces pièces dans le Trésor des cltartes. (Archives nationales, J. 167 et 696.) * Ibid. (Archives nationales, J. 684 et 686.)
Rome avec la France. Dans la lettre qu'il adresse à ce propos à Louis et à sa mère, Grégoire invoque la tradition séculaire qui unit les deux puissances ; il fait de notre nation un pompeux éloge , un peu intéressé peut-être, mais utile à recueillir ici.
« Le Fils de Dieu , aux ordres duquel l'univers obéit, au bon plaisir duquel les armées célestes sont soumises, a, selon les différences de langue et de race, établi divers royaumes, en signe de sa souveraine puissance, et leur a confié pour l'accomplissement de ses volontés divines des missions distinctes. De même que la tribu de Juda était appelée entre toutes les tribus d'Israël à une bénédiction spéciale, le royaume de France est illustré aujourd'hui au-dessus de tous les autres par une prérogative divine d'bonneur et de grâces. Car, ainsi que cette tribu, image préfigurée de la France, mettait en fuite de tous côtés les bataillons ennemis, les renversait et les subjuguait, ainsi ce royaume, combattant le combat du Seigneur, luttant à l'Orient et à l'Occident pour la défense de la liberté de l'Église, a, sous l'étendard de vos prédécesseurs, arraché la terre sainte des mains des païens, ramené l'empire de Constantinople à l'obédience romaine, délivré Rome d'une foule de périls, extirpé le fléau de l'hérésie albigeoise. De même que la tribu de Juda n'abandonna jamais le culte du Seigneur, de même, dans le royaume de France, /la toi chrétienne n'a point chancelé, le dévouement à l'Église n'a jamais faibli, la liberté ecclésiastique n'a jamais péri1. »
Suivent des louanges à l'adresse de Louis VIII, et l'expression de la ferme conviction que son fils suivra la même ligne de conduite que lui. Un tel langage n'eût guère été de saison, si réellement saint Louis avait manifesté la tendance que quelques-uns lui supposent à réprimer ce que le pape appelle la liberté ecclésiastique.
La politique du roi très chrétien ne pouvait manquer de s'affirmer dans une question aussi capitale que la lutte du sacerdoce et de l'empire. Le rôle qu'il adoptera dans cette grande affaire nous donnera évidemment la mesure de son dévouement à la papauté. Or ce rôle, nous l'avons déjà fait pressentir en parlant de ses relations avec l'Allemagne. Sans doute il se fera le médiateur des deux puissances j-ivales , car l'amour de la paix sera toujours le trait dominant de son caractère; mais de laquelle des deux parties cherchera-t-il à obtenir a soumission? pour laquelle penehera-t-il? Peut-on dire, avec M. Huillard- Bréholles, que, comme roi, il soutiendra l'empereur contre le pouvoir ecclésiastique, et que, comme chrétien, il protégera
1 Trésor des chartes. (Arch. nat., J. 352; Inventaire, n° 2835.,
le pape contre les excès de l'autorité temporelle? La première partie de cette proposition est un corollaire un peu forcé des travaux du savant historien de Frédéric II. Ses documents eux-mêmes ne la justifient guère. Les premiers actes de saint Louis, après la réception du légat spécial de Grégoire IX, sont de permettre la publication de l'anathème lancé contre l'empereur et de laisser lever des deniers sur les bénéfices ecclésiastiques pour aider à le combattre. Le pape aurait voulu de plus , suivant un chroniqueur anglais , que saint Louis déclarât lui-même la guerre à Frédéric, et, sur son refus, il aurait cassé l'élection d'un de ses oncles à l'évêché de Noyon. Mais c'est là un fait mal interprété ; ce n'était pas le moment d'entreprendre la guerre, car Grégoire songeait alors à déférer la question à un concile ; et s'il refusa de ratifier l'élection de l'évêque de Noyon, c'est que le candidat, Pierre Chariot, était un bâtard de Philippe-Auguste, et qu'en lui permettant par faveur d'entrer dans les ordres malgré son vice originel, il n'avait pas entendu, écrit-il, lui ouvrir l'accès des dignités supérieures de l'Église1.
Le concile est convoqué ; Frédéric s'oppose par tous les moyens à sa réunion ; saint Louis , au contraire , la favorise , et reçoit à ce sujet des plaintes amères de l'empereur. L'assemblée, dit-il, a pour but la ruine de sa puissance ; ce sont ses ennemis qui se rendent à l'appel du pape. Et, passant audacieusement des objurgations aux voies de fait, il arrête sans façon les prélats français sur le navire qui les emportait en Italie, les maltraite et les retient prisonniers avec le légat qui les conduisait. Le roi, d'abord étonné d'un tel procédé, fait réclamer par deux délégués leur mise en liberté. Frédéric refuse, et, pour les mieux garder, les emmène jusqu'à Naples. En même temps il écrit à saint Louis une lettre d'inveclives contre le pape, en le priant de ne pas trouver mauvais qu'il se soit emparé de ceux qui venaient se joindre à ses pires ennemis. C'est alors que le roi de France se montre : abandonnant le rôle de modérateur qu'il s'était imposé jusque-là, il condamne bien haut la conduite du tyran et le menace de ses armes. « Nous avons toujours cru, lui manda- t-il, que l'empire et notre royaume ne faisaient qu'un, et nous avons entretenu avec vous les relations amicales établies par nos prédécesseurs ; nous ne vous avons nullement provoqué , car nous avons même refusé aux légats le secours qu'ils nous demandaient contre vous. Que votre puissance impériale pèse bien ce que nous allons lui dire; qu'elle nous donne satisfaction, car le royaume de France n'est point tellement affaibli qu'il se laisse écraser sous votre talon2. » Fièies
i Baronius, Annales.
2 ld., ibid.
paroles qui défendent suffisamment le saint roi contre toute accusation de tendance favorable à Frédéric. Le despote allemand, qui n'avait point cédé aux prières, céda à la menace, et l'on vit bien alors que la couronne royale valait la couronne impériale.
Le secours refusé aux légats par saint Louis était probablement, comme l'a pensé Tillemont. l'acceptation du trône de Sicile, fief du saint-siège, pour son frère Robert d'Artois ; l'offre parait en avoir été faite par l'un d'eux vers la même époque, et comme, en l'agréant, on se lût engagé à déposséder matériellement l'empereur d'un de ses principaux domaines, la prudence de Blanche de Castille recula devant cette entreprise périlleuse, qui ne fut du reste qu'ajournée.
Aussitôt après, le pontife centenaire s'éteint, emportant dans la tombe le chagrin de n'avoir pu tenir le concile, et son successeur. Célestin IV, meurt lui-même au bout de quelques jours. La chaire de saint Pierre reste alors inoccupée, pendant près de deux ans, par les intrigues de Frédéric, qui lève de se faire pape lui-même. Nouvelle intervention indignée de saint Louis; il mande aux cardinaux de ne pas prolonger davantage une vacance si nuisible à la chrétienté, t Dès qu'il s'agit de défendre l'indépendance de l'Église, leur dit-il, vous pouvez compter sur l'appui de la France. Soyez fermes; -tez vigoureusement à ce joug honteux sous lequel vous n'avez que trop déjà courbé la tète1. » Voilà le vrai saint Louis, le protecteur de la liberté de l'Église universelle, qui n'a aucun rapport avec les libertés de l'Église gallicane. Sa lettre énergique aux cardinaux a paru suspecte à quelques auteurs; Tillemont ne se prononce pas sur ^on authenticité, mais la critique moderne, dans la personne de M. Huillard-Bréholles, l'a admise par des motifs tout à fait probants. Cet acte est d'ailleurs beaucoup plus vraisemblable que l'invention de Matthieu Paris, qui prétend que le roi aurait menacé les cardinaux d'élire un pape sans eux, eu vertu d'un privilège conféré jadis à saint Denis par saint Clément : version ridicule, qui donne l'idée de la valeur des autres assertions de ce chroniqueur quand il se mêle de notre histoire. Il faut peut-être la rapprocher de l'attitude prêtée aux barons français, qui, suivant d'autres, auraient songé de leur côté à élire un pape particulier auquel la France eût obéi. Heureusement la France avait un roi plus catholique que certains de ses sujets et plus ferme que beaucoup de cardinaux. Grâce à lui, la chrétienté salua bientôt l'avènement du pontife qui devait être le vainqueur de Frédéric IL
Innocent IV lut précisément un des papes avec qui saint Louis entretint les relations les plus intimes. A peine élu, cet ancien ami
1 Huillard-Bréholles, Hist. diplom. de Frédéric 11 , Introduction, p. cccm.
de l'empereur, devenu du jour au lendemain son plus énergique adversaire, écrit au roi en protestant que l'amour qu'il lui portait dans un poste moins élevé continuera toujours, et l'engageant à persévérer dans son attachement à la cause de l'Église. « Dieu, lui dit-il, a déjà fait votre nom grand parmi les plus grands. » Il lui accorde une nouvelle faveur spirituelle, la faculté de se choisir un confesseur parmi ses chapelains, et à sa prière il lève l'excommunication prononcée contre le comte de Toulouse par les inquisiteurs1. Bientôt il invoque à son tour l'appui de la France contre le redoutable empereur, qui, maître de l'Italie entière et violant la foi jurée, cherche à attenter à sa liberté personnelle. Fugitif, caché sous un déguisement, Innocent parvient à se réfugier dans la ville libre de Lyon, aux portes du royaume et presque sous l'aile de la puissance protectrice. Selon Matthieu Paris, il aurait voulu s'avancer plus loin et venir s'installer dans la métropole de Reims ; saint Louis , tout en lui renouvelant l'assurance de son dévouement, le lui aurait défendu, sous prétexte que cela ne convenait pas à ses barons, et alors le pontife se serait répandu en invectives contre lui et les autres princes. C'est là encore une audacieuse invention : saint Louis n'avait pas l'habitude de se conformer aussi docilement aux volontés de ses vassaux, ni même aux avis de ses conseillers, et il ne pouvait être dans l'intention d'interdire le sol français au chef de l'Église malheureux et dépouillé, puisqu'il se montra heureux, peu après, de l'entretenir à Cluny. Quant au pape, il était de son intérêt de se tenir dans une ville indépendante, pour éviter de compromettre le roi visà-vis de Frédéric et pouvoir tenir en toute liberté les grandes assises de la chrétienté, où son ennemi allait être solennellement condamné. Nos chroniqueurs, bien mieux informés que le moine anglais, ne disent pas un mot de cet incident ; aussi M. Wallon le rejette-t-il nettement parmi les fables, comme devront le faire à l'avenir tous les critiques sérieux. On peut admettre néanmoins qu'Innocent écrivit préalablement à saint Louis, qu'il lui fit demander son secours par le chapitre général de l'ordre de Cîteaux, auquel le roi était venu assister, et qu'il reçut des promesses rassurantes ; la suite des événements confirme cette version.
Le concile s'assemble à Lyon au commencement de l'année 1245 ; Louis, malade ou convalescent, s'y fait représenter par des ambassadeurs, comme le pape l'en avait prié. L'empereur, sommé d'y comparaître, ne se montre naturellement point; il est anathématisé et déposé par l'assemblée entière, et par- devant les délégués de la France. Ce coup écrasant déconcerte Frédéric, il adresse à tous les
' Trésor des chartes. (Arch. nat., J. 348, 352, 685.)
princes une circulaire où il plaide habilement sa cause et invoque la solidarité des puissances temporelles. Il y ajoute pour saint Louis seul (car c*est lui qu'il importe avant tout de gagner) des adjurations pressantes, des offres magnifiques, apportées par le chancelier Pierre de la Vigne, son alter ego. Il remet l'affaire au jugement du roi, le prie de s'interposer comme arbitre « avec les pairs et barons, comme il convient à un si grand prince et à un si grand Etat ». (Frédéric connaissait l'esprit des barons.) Il promet de donner à l'Église les satisfactions qu'ils estimeront légitimes; il déclare qu'il accompagnera en terre sainte le monarque français, dont la croisade e>t alors la grande préoccupation; il se fait fort de ne point poser les armes avant d'avoir reconquis tout le royaume de Jérusalem. Il ne pose à tout cela que deux petites conditions : le pape révoquera sa condamnation et lui abandonnera les Lombards, dont il a à tirer vengeance '. De pareilles bases n'étaient acceptables ni pour le pontife ni pour le roi. Saint Louis ne se souciait point d'ailleurs d'un arbitrage en commun avec les pairs et barons; il consentit seulement, par amour de la paix et dans l'intérêt de la croisade, à s'entremettre auprè< d'Innocent pour chercher avec lui d'autres voies d'accommodement. Il l'invita donc à une entrevue, qui eut lieu dans l'abbaye de Cluny au mois de novembre 1245.
La rencontre de ces deux grandes personnifications de l'idée chrétienne fut extrêmement imposante. La cour royale et la cour pontificale, plusieurs princes étrangers, une suite nombreuse, animèrent .de leur-présence les vastes cloilivs de saint Odilon. Les honneurs, les témoignages de respect furent prodigués au souverain pontife par celui que l'on prétend n'avoir pas voulu tolérer sa présence sur ses terres. Leurs conférences durèrent quinze jours et furent tenues secrètes; Blanche de Castille seule y assista. 11 est probable que tous les grands intérêts de la chrétienté, ses périls extérieurs comme ses troubles intérieurs, furent successivement examinés dans ces graves entretiens; la question de l'empire y fut certainement abordée, et Louis eut l'occasion d'exprimer le désir d'une solution pacifique. Innocent partageait au fond ce désir; mais il ne pouvait accéder aux conditions formulées par l'empereur, et U attendait de lui d'auties propositions, moins déshonorantes pour l'Église et plus pratiques; il devait les attendre longtemps. Pour prouver qu'il n'était pas opposé à un accommodement, il accepta l'offre faite par l'empereur de venir se justifier en personne du soupçon d'hérésie et des violences coupables dont on l'accusait; il accepta à la condition qu'il viendrait à Lyon avec peu de monde, promettant de l'écouter
1 Y. Huillard-Bréholles, loc. cit., p. cccvi.
quoiqu'il eût perdu le droit d'être entendu, dit sa lettre. Alors Frédéric, qui, lui, ne voulait de conciliation qu'à son profit, s'empressa de ne point répondre à cette acceptation; ou plutôt il affecta de la prendre pour un refus, pour un déni de justice, et fit représenter au roi qu'ils étaient maintenant unis sous le poids d'une commune injure, puisque ni l'un ni l'autre n'avaient pu obtenir quelque chose du pape , et qu'ils devaient s'allier ensemble pour la défense de leurs droits. On comprend qu'une pareille fusion n'était nullement du goût de saint Louis. Aussi, quand il vit que de nouvelles démarches étaient inutiles, que Frédéric ne voulait réellement point de paix, qu'il songeait même à marcher sur Lyon, non pour s'entendre avec Innocent, mais, au contraire, pour l'attaquer, il se dégagea hautement de toute connivence avec lui. Bien plus, il le menaça une seconde fois de ses armes, et déclara au pape l'intention formelle de faire pour le défendre une descente en Italie. Ses trois frères et la reine mère joignirent leurs offres de service aux siennes. L'expédition allait avoir lieu; la chose était facile, puisque le roi avait sous la main les forces réunies pour la croisade, et qu'en les dirigeant contre l'ennemi intérieur de l'Église, au lieu de l'ennemi extérieur, il ne les détournait point de leur mission. Mais, cette fois encore, le tyran eut peur; il n'osa pas dépasser Turin, et le pontife écrivit lui-même à son puissant protecteur de remettre le glaive au fourreau, pour l'en tirer quand il le lui demanderait. Sa lettre est remplie des effusions de la reconnaissance la plus vive :
« Que les cieux se réjouissent, que la terre tressaille d'allégresse, car l'Église de Dieu , prête à disparaître dans le tourbillon des tempêtes, a soudain recouvré la plénitude de son éclat et de sa liberté. C'est vous, notre très cher fils, vous, le prince le plus glorieux de l'univers devant Dieu et devant les hommes, issu d'une race royale habituée aux preuves de dévouement, qui, sans délai, sous l'inspiration du Saint-Esprit, avez décidé avec notre illustre fille la reine de France votre mère, avec nos bien- aimés fils vos frères, de venir immédiatement à notre secours avec une armée sûre de la victoire... Quand, aux cris de détresse de l'Église leur mère, les autres princes se taisaient, vous seul avez répondu, en offrant non seulement vos biens, mais votre personne. Dieu vous réserve la juste récompense d'un si grand bienfait; il vous donnera la couronne immortelle qui brille sur le front des chefs de l'armée céleste'. »
1 Baronius, Annales. L'important recueil des actes d'Innocent IV, dont M. Berger vient d'entreprendre la publication d'après les registres originaux du Vatican , jettera un nouveau jour sur toutes ces questions et ne pourra qu'apporter un appui de plus aux textes produits ici.
Ainsi le pape reconnaissait qu'il ne (levait son salut qu'à l'intervention du roi et des princes français. A partir de la démonstration énergique de saint Louis, l'adversaire si longtemps redouté de L'Église alla d'échec en échec, et, trois ans plus tard, réduit aux ahois par des compétiteurs heureux, écrasé sous le poids d'un anathème inelïacé, il mourait au fond de la l'ouille, après avoir vu la ruine de son pouvoir et de sa race. Tel fut, en somme, le rôle du roi de France dans la grande querelle de la papauté et de l'empire; et voilà le prince qu'on nous a dépeint comme appuyant les réclamations de Frédéric II et s'opposant à l'exercice de l'autorité pontificale. A deux reprises, quand le danger presse, il met la main sur la garde de son épée, et c'est pour arrêter les violences impériales; quand le saint-siège reste inoccupé, il proteste, et l'empereur est obligé de permettre l'élection d'un pontife: quand celui-ci est sur le point de succomber, il apparaît menaçant, et le vainqueur rentre dans l'ombre, l'ouvait-il mieux indiquer de quel coté il penchait? Pouvait-il mieux démentir à l'avance les idées et les principes qui lui ont été prêtés par quelques historiens, épris eux-mêmes de ces principes et de ces idées, et désireux de les abriter sous le patronage de son grand nom'.' Certes, il n'avait pas autre chose à faire pour se montrer véritablement le roi très chrétien, le fils aîné de l'Église. Mais cette noble altitude, prise à l'heure du péril, va-t-il la conserver dans les jours de paix? Va-t-il, comme on l'a dit, être en butte à son tour aux empiétements de Rome et leur résister? C'est ce que va nous apprendre l'esquisse de ses rapports ultérieurs avec la papauté.
Pour rechercher si l'union du pape et du roi, cimentée par le danger, se rompit après le succès, il serait inutile de s'arrêter au récit chronologique des faits, qui sont ici d'une gravité moins exceptionnelle; il suffira de les grouper, d'en juger l'ensemble et d'en tirer la conclusion logique. L'entreprise de la croisade, sollicitée depuis longtemps par Innocent IV, ne pouvait que resserrer les liens de iv 'mnaissance qui l'attachaient au roi. Si, vers la même époque, nous le voyons condamner la ligue formée par plusieurs barons de France contre les tribunaux épiscopaux pour la défense de leurs propres justices, il faut remarquer, et on l'a déjà fait avant nous1, que le souverain n'était pour rien dans cette conjuration, dont l'acte original ne porte point son sceau. D'ailleurs, ce n'était ni pour l'un ni pour l'autre le moment de se chercher querelle. Ils n'avaient pas trop de toute leur puissance morale et matérielle pour tenter un effort utile contre les Sarrasins; aussi les vit-on agir de concert pour tous les préparatifs de l'expédition. Durant la croisade, on sait assez que
1 Wallon, Saint Louis et son temps, I, 75.
le roi était accompagné d'un légat qu'il consultait sur les affaires importantes et qui prenait part aux délibérations du conseil. En France, pendant ce temps-là, la régente échange avec Innocent une correspondance qui prouve la plus grande confiance dans ses lumières, car elle lui demande une nouvelle entrevue pour l'entretenir des affaires de la croisade, et le pontife lui répond dans les termes les plus paternels, en s'excusant de ne pouvoir effectuer un long voyage. Une autre lettre adressée au comte de Poitiers, qui dirigeait avec Blanche l'administration intérieure du royaume, porte l'empreinte de la même bienveillance; ce prince avait prié Innocent de ne point recevoir un évêque qui allait à Rome articuler des plaintes contre le roi; il lui répond que le père commun des fidèles ne peut refuser audience à personne, mais qu'il n'entend porter aucun préjudice au souverain; qu'il respecte sa juridiction, qu'il aime et honore infiniment sa personne, et ne voudrait nullement passer pour contraire à ses intérêts s'il protège les droits des Églises particulières, comme c'est son devoir '. Il y a là une nuance de fermeté douce qui ne contredit point l'affection, et qui en même temps ne ravale point la reconnaissance au niveau d'une complaisance servile. Enfin, après le retour de saint Louis, Innocent IV, au terme de sa carrière, lui écrit une dernière fois pour le féliciter de son soin scrupuleux à défendre les Églises contre les excès de zèle de ses baillis et les entreprises des barons; il enjoint aux évêques de lever les excommunications prononcées à cette occasion. « Le roi, dit-il, ignore les délits commis par ses officiers; il est contristé quand ils viennent à sa connaissance. » Nous n'avons donc pas besoin de chercher à distinguer entre la tendance personnelle de saint Louis et les abus de ses fonctionnaires; cette distinction a été établie dès son temps par la voix la plus autorisée; nous la verrons d'ailleurs justifiée par les faits quand nous descendrons à l'examen des rapports de la royauté avec le clergé national.
Ce serait fatiguer l'attention du lecteur que d'entrer dans rémunération complète des témoignages d'estime et d'amitié adressés au saint roi par les successeurs d'Innocent IV. A cette époque, la piété du héros, éprouvée, fortifiée par les malheurs de la croisade, arrive à son plus haut degré, et se reflète dans tout son gouvernement. Les papes, comme le reste du monde, contemplent avec une admiration mêlée d'étonnement cette union si rare de la grande puissance et de la grande sainteté. Alexandre IV multiplie en sa faveur les privilèges spirituels; il accorde, par une série de bulles élogieuses, que ni le roi ni sa femme ne puissent être excommuniés par un prélat ou par
1 Trésor des chartes, J. 696.
un légat apostolique; qu'ils aient cent jours d'indulgence chaque fois qu'ils assisteront aux sermons: qu'ils aient le droit de fréquenter les mmuniés: que leurs chapelles ne puissent être mises en interdit, non plus que les terres île leur domaine; que le roi prenne pour confesseur n'importe quel prêtre séculier ou irrégulier; qu'il entende au besoin la messe dans les lieux interdits; qu'il convertisse en aumônes les biens dont les possesseurs légitimes ne seront pas connus: qu'il ait sa libre entrée dans tous [es couvents d'hommes et de femmes avec un certain nombre de frères prêcheurs ou mineurs; que les clercs à son service touchent les revenus de leurs bénéfices sans être astreints à la résidence '. Toutes ces concessions ne sont pas si banales qu'on pourrait le supposer. Le monarque y attachait un grand prix, car il les sollicitait avec instance, et les souverains pontifes ne les accordaient pas non plus indifféremment. Cela est si vrai, que, lorsqu'il demanda l'extension de quelques-uns de privilèges à ses enfants, elle lui fut refusée. En effet, si Home avait une assez haute idée de sa vertu pour ne pas craindre qu'il abusât des exemptions d'interdit, elle n'avait aucune raison pour avoir la même confiance dans ses descendants. Philippe le Bel devait bientôt justifier cette prudence.
En même temps qu'Alexandre IV félicite le roi de ses actes d'insigne dévotion, qu'il lève tous les scrupules de sa conscience timorée, qu'il lui adresse les condoléances les plus touchantes sur la mort profondément regrettable de son fils aine, il n'omet pas de lui représentera l'occasion les injustices de ses officiers, de dénoncer aux évèques les barons qui violent les libertés ecclésiastiques, de frapper de ses foudres leurs pactes audacieux. C'est toujours le système de son prédécesseur : distinguer ce qui vient du prince de ce qui vient de ses agents ou de ses vassaux. Pourquoi rétablirionsnous aujourd'hui une confusion erronnée, une solidarité inique? Alexandre d'ailleurs s'élève aussi bien contre les abus du clergé que contre ceux de la noblesse. Le roi se plaint à lui des clercs qui se livrent au négoce ou au concubinage, et qui n'en continuent pas moins à se prévaloir des immunités attachées à toute personne ecclésiastique; immédiatement le pape mande aux évêques de ne plus défendre ces clercs indignes contre la justice laïque en répudiant le caractère sacré du prêtre, ils en ont perdu le privilège; ils doivent être soumis à la loi commune. Le prince est même autorisé à les retenir dans les prisons de l'Etat, si leur fuite est à craindre-.
Urbain IV suit encore la même ligne de conduite. Il confirme un
• ' Trésor des chartes, J. 683 à 686. - Ibid., J. 709, n° 298.
jugement rendu par saint Louis contre le maire et les jurés de Laon, qui prétendaient soumettre à la justice communale les serviteurs des chanoines non compris dans la commune. Ce jugement était par conséquent favorable à la justice ecclésiastique; on voit que le roi ne cherchait pas toujours à en restreindre les attributions. Mais, quand le bailli royal, par une étrange contradiction, prend parti pour les magistrats excommuniés et saisit les biens des mêmes chanoines à Finsu du souverain, le pontife réclame auprès de celui-ci la répression de pareils abus de pouvoir1. C'est Urbain IV également qui obtient de saint Louis ce qu'Innocent IV s'était vu refuser : l'acceptation du trône de Sicile pour un de ses frères, Charles d'Anjou, acceptation entraînant le concours plus ou moins direct de la France en Italie, où les héritiers de Frédéric relevaient la tête. C'est lui encore qui le décide à s'interposer dans le grave différend du roi d'Angleterre avec ses barons, tâche délicate, dans laquelle le monarque français déploie un zèle désintéressé. C'est lui enfin qui fait germer dans son esprit le projet d'une nouvelle croisade, en lui dépeignant sous les couleurs les plus tristes l'état de l'empire latin de Constantinople, en l'apitoyant sur les malheurs de la terre sainte. Dans toutes les circonstances, l'influence du pontife est aussi puissante que la soumission filiale du prince est empressée.
Sous Clément IV, le dernier des princes contemporains de saint Louis, on retrouve la même communauté de pensées, le même respect des deux puissances pour leurs droits respectifs. Les Bollandistes ont assez heureusement défini leur situation réciproque : Negabat aller alteri quodjustis rationibus concedendum non putabat, nec inde amicitia Isedebatur. Ainsi Louis obtient le renouvellement de ses privilèges spirituels, mais non leur extension à sa famille, car Clément lui a promis toutes les concessions qui lui paraîtraient justes, et rien au delà; cependant il ne songe point à s'en formaliser. Pendant la vacance du siège épiscopal de Reims, Clément confère quelques prébendes dépendant de ce diocèse; mais il révoque bientôt sa collation pour ne pas enfreindre le droit de régale qu'il reconnaît au roi. L'empereur Michel Paléologue invoque l'arbitrage de Louis dans sa contestation avec le saint-siège; le roi répond avec une déférence filiale qu'un tel rôle ne lui convient pas, parce que le saint- siège est le juge souverain; il promet seulement ses bons offices. Il consulte Clément sur la répression des blasphèmes, et rend d'après ses conseils sa fameuse ordonnance à ce sujet. De même Innocent IV lui avait donné l'exemple de sa loi contre le duel judiciaire en condamnant, pendant sa première croisade, cette coutume
i V. le recueil des Analecta juris pontifiai.
abusive de la noblesse française. De même, sur le chapitre des hérétiques et de l'adoucissement de l'inquisition, le pape et le roi s'étaient trouvés également d'accord. C'est ce que l'on constate aussi dans L'affaire du comté de Melgueil, près Montpellier, qui était en la possession de l'évêque de Maguelonne. Plusieurs conseillers de Louis le poussaient à revendiquer ce fief pour la couronne ; il demande l'avis de Clément, qui fait valoir à ses yeux les droits de L'évêque en l'engageant à se délier des insinuations de son entourage, et, dans sa scrupuleuse délicatesse, il s'abstient de pousser les choses plus loin.
Voici un trait encore plus caractéristique. Pour le bon entretien du port d'Aigues-Mortes, construit dans l'intérêt des pèlerins et des croisés, Louis songe à imposer les marchandises qui le traversent. Cette localité est son domaine, il est le maître d'y faire tout ce que bon lui semble, et pourtant ce prince, si jaloux de ses droits, en réfère de nouveau à Clément IV. « Quoique l'opinion de plusieurs, lui répond celui-ci, vous autorise à décider sur ce point, comme souverain de votre royaume, selon l'utilité des allants et venants, vous avez voulu, afin de procéder plus sûrement, requérir notre conseil et notre assentiment. Nous qui connaissons parfaitement le lieu (Clément était de Narbonne) et qui avions souhaité autrefois d'y voir fonder une bonne ville, nous consentons qu'après vous être entendu avec les prélats de la province, les b irons du voisinage et les consuls de Montpellier, vous établissiez tel impôt qu'il vous plaira, pourvu qu'il soit modéré et qu'il ne puisse être augmenté à l'avenir1. » C'est donc sur la demande expresse du roi que le pape intervient dans une question purement temporelle. Le second reconnaît que le premier peut décider sans lui; le premier reconnaît qu'il est bon de recourir aux conseils du second. C'est l'harmonie la plus complète.
Il n'y a cependant point d'union sans nuages. Les nuages sont ici assez légers, ou du moins très momentanés; il ne suffisent pas à obscurcir le ciel. Ce sont de nouvelles plaintes contre les agissements des officiers royaux envers certaines Eglises, à Viviers, à Narbonne; mais ces plaintes elles-mêmes ressemblent plutôt à des avis qu'à des remontrances; Louis est excusé, ses intentions ne sont nullement suspectées. Puis c'est une controverse de droit au sujet de la collation de i'archidiaconé de Sens, que le pape prétend réservé à la cour romaine, et que le roi affirme, au contraire, lui appartenir. Louis confère même ce bénéfice sans attendre le retour de l'archevêque chargé de rapporter les documents de Rome, tant il est sur de son droit et persuadé qu'on ne pourra plus le contester
1 Acta sanctorum aug., V, 485.
après examen de la cause. Alors Clément lui adresse des reproches réels , que je vais citer parce qu'ils constituent la phase la plus tendue de leurs relations. On va voir que ce maximum est encore très modéré : « Dans l'affaire de l'archidiaconé de Sens, votre circonspection habituelle, notre très cher fils, aurait pu agir envers nous plus courtoisement, et nous ne serons pas fautif si nous ajoutons qu'elle l'aurait dû. Pour sauvegarder les droits de la royauté, si elle en a, nous aurions préféré des moyens plus généreux, qu'il vous aurait convenu d'agréer, puisque vous êtes du nombre de ceux qui veulent faire leur force de la loi de justice... Vous ferez bien de méditer attentivement si vous rendez à un père bienveillant tout ce qu'il mérite en défendant une prétention qui serait le renversement des canons ecclésiastiques. Pour nous, nous poursuivrons notre cause de la manière que nous jugerons convenable envers l'adversaire que vous nous avez opposé1, » c'est-à-dire envers l'archidiacre élu. En effet, cet archidiacre ne prit point possession de son siège avant de justifier de son droit par -devant la cour romaine. Mais Clément IV et saint Louis lui-même moururent dans l'intervalle.
Les derniers temps de leur vie à tous deux furent absorbés par la grande affaire de la croisade, et cette entreprise créa entre eux un lien nouveau, une intimité plus étroite, qui les fit passer facilement par-dessus les petites difficultés de l'administration journalière. La croisade fut la suprême pensée de l'un ; elle était depuis longtemps la préoccupation constante de l'autre. Aussi, quand le roi s'y résolut, malgré l'opposition d'une partie de ses sujets, son premier soin fut de dépêcher à Rome un émissaire secret pour sonder confidentiellement les intentions du pontife. Ce n'est qu'après avoir reçu son adhésion qu'il prit publiquement la croix avec ses trois fils2. Son royaume et ses biens furent alors placés sous la protection du saint- siège, et Clément, à sa prière, lui accorda pour trois ans les décimes sur tous les revenus ecclésiastiques de France, par des bulles où sa piété, son dévouement, étaient portés aux nues. Dans les provinces de Reims, de Sens et de Rouen, le clergé, par un sentiment d'égoïsme , protesta contre cette concession nouvelle et fit réclamer à Rome; mais ses envoyés furent mal reçus, et tous les opposants durent céder devant la menace des foudres de l'Église. Ainsi le pape était tellement uni au roi, qu'il l'assista contre le gré des évêques eux-mêmes. En de semblables circonstances, il n'épargnait pas plus les richesses d'un clergé opulent que ses propres
1 Martène, Anecd., II, 607.
2 Geoffroy de Beaulieu , Acta sanctonon aug., V, 48G.
SON GOUVERNEMENT KT SA POLITIQll 211
deniers. Et à ce propos une de ses lettres nous révèle un trait curieux, relatif à une autre levée de décimes ordonnée pour l'expédition de Charles d'Anjou. Saint Louis, dans son extrême affection poulies frères prêcheurs, sollicita pour eux une exemption, assez justifiée d'ailleurs par leur pauvreté réelle. Le pape s'excusa; il ne pouvait officiellement admettre d'exception pour personne sans s'exposer à mille réclamations. Mais que lit-il pour accorder son devoir avec son cœur? il s'informa secrètement du montant de la cotisation due par les frères prêcheurs et la paya de sa bourse.
Nous avons passé en revue tous les incidents qui se produisirent entre les cours de France et de Home sous le règne de saint Louis. Nous avons dû en abréger le récit, mais sans omettre aucun tait important, et en nous basant uniquement sur les pièces officielles conservées dans le Trésor des chartes, sur les lettres pontificales réunies par Kaynaldi, et sur quelques autres documents publiés soit dans les Acta sanctorum, soit dans un récent fascicule des Analecta juris'pontificii. Si l'on a pu, en se servant d'une partie de ces textes, arriver à un résultat contraire, c'est qu'on ne les a pas considérés dans leur ensemble, ou qu'on les a interprétés sous l'empire d'idées préconçues. Tillemont lui-même, ordinairement si exact, si sobre de commentaires, a été visiblement dominé, en traitant cette matière, par des préoccupations gallicanes; il est sorti, sur ce chapitre, de sa froideur systématique. Pour rétablir complètement et délinitivement la vérité, il faudrait, sans aucun doute, un travail plus approfondi que ces quelques pages. Elles permettront cependant de juger en gros, et en attendant mieux, de la nature réelle des rapports de saint Louis avec la papauté. En résumé, ces rapports furent ce que l'on devait supposer à priori d'après le caractère d'un tel prince, d après la situation occupée de son temps par l'Église et son chef, d'après la soumission que la chrétienté professait à leur égard. Il y avait certainement un mouvement de réaction contre cette docilité générale. Mais, au lieu de placer le roi à la tète d'un pareil mouvement, il faut dire plutôt qu'il y résista. Nous avons constaté, en effet, que les difficultés de son gouvernement avec le saint-si ne furent que des accidents, et qu'ils sont noyés dans la masse des témoignages de concorde échangés entre eux. Nous l'avons trouvé, en général, plus catholique que ses barons, que ses légistes, que ses prélats même. Nous l'avons vu ou nous le verrons plus d'une fois avec le pape contre certains évêques, nous ne le verrons jamais avec un évèque contre le pape. Que viennent donc faire ici ces différends avec quelques membres du clergé de France'? Pourquoi les invoquer comme une preuve de tendance gallicane, quand ils indiqueraient plutôt le contraire? Presque tous d'ailleurs ont porté,
non sur des principes, mais sur la limite incertaine des attributions de la justice royale et de la justice épiscopale. Ils n'altéraient en rien le respect du prince pour l'autorité de l'Église en général , à plus forte raison pour celle du pape. Le plus grand chrétien de son siècle ne pouvait être ni le partisan de Frédéric II ni le précurseur de Philippe le Bel ; et ce doit être une consolation pour tous les catholiques de savoir qu'un souverain si consciencieux dans son gouvernement, si progressiste dans sa législation, n'a pas cru compatible avec sa conscience, n'a pas cru conciliable avec le progrès, qu'il poursuivait si résolument en toute chose, de se mettre en opposition avec le siège apostolique.