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CHAPITRE XII

Les grands évéques du temps de saint Louis : Guillaume d'Auvergne, Philippe Berruyer, Eudes Rignud, etc. — Différends de quelques prélats avec le pouvoir royal. — Opposition des seigneurs à l'exercice de la jiislir pisi opale; le roi s demeure étranger. — Sa manière d'appliquer le droit de régale. — Sa participation i la collation des bénéfices. — S,m ordonnance pour la restitution des dîmes à l'Église.

Avec l'épiscopat en général, saint Louis n'entretint pas de relations moins intimes qu'avec la papauté. Si des conflits de juridiction s'élevèrent entre son gouvernement et quelques évoques, il n'en demeura pas moins avec eux dans une complète union de vues religieuses et politiques. Certains prélats devinrent même ses conseillers les plus influents et ses amis les plus écoutés. Il faut dire que sous son règne le corps épiscopal comptait des hommes du mérite le plus éclatant, et c'étaient toujours ceux-là que sa faveur allait chercher : témoin l'étroite amitié qui l'unit au célèbre Guillaume d'Auvergne. C'est une des personnifications les plus originales et les plus vraies de l'évèque français du xme siècle, que ce pauvre enfant des montagnes, parvenu à force de volonté et de labeur assidu jusqu'au siège de Paris. S'il convoita cette haute situation, l'on doit avouer qu'il en était réellement digne, et que, à l'instar de certains hommes supérieurs qui ont conscience de leur mission, il avait raison d'être ambitieux. La charité, la science théologique, l'éloquence, le bon conseil : telles furent les qualités dominantes par lesquelles Guillaume illustra pendant vingt ans (de 1228 à 1248) un poste honoré tant de fois, et encore aujourd'hui, par les plus éminentes vertus apostoliques. Sa charité, il en fit preuve surtout dans une fondation mémorable qui atteste un zèle évangélique ne doutant de rien. Il avait

réussi à convertir lui-même un certain nombre de ces filles de joie, qui infestaient dès lors la capitale et dont la présence contristait le cœur de saint Louis. Il les nomma par antiphrase les Filles-Dieu, créa pour elles un couvent à Saint- Denis et le dota avec l'aide du roi ; on y compta bientôt deux cents religieuses pénitentes. Mais son œuvre ne se borna pas là. Celles qui ne voulaient point prononcer de vœu, il leur trouvait un mari (chose difficile!) et les dotait également. Dans une anecdote du temps, on voit une de ces converties mariée à un homme du peuple qui a reçu en l'épousant dix livres, et qui appelle Notre-Dame de Paris sa grand'mère, I'évêque Guillaume son grand -père; ce qui ne l'empêche pas, du reste, d'abandonner sa femme et de manger la dot1. Le digne fondateur, on doit le croire, était ordinairement plus heureux.

Sa science se révèle dans beaucoup d'œuvres écrites, que l'on trouve réunies dans une édition donnée à Orléans en 167-i, et devenue rare. Son traité de Universo est une sorte d'encyclopédie théologique embrassant la foi, les mœurs, les vertus et les vices, les tentations, la récompense des saints, l'immortalité de l'àme, la rhétorique divine, les sacrements, etc. La Rhétorique divine est un manuel de la prière ; l'auteur entend par ce mot l'art de persuader Dieu. Les sentiments d'une ardente dévotion se mêlent, dans ce livre, à l'imitation de Cicéron, qui n'est pas, du reste, le seul philosophe antique étudié et cité par Guillaume ; car il se sert de Platon et d' Aristote , et il passait pour avoir fait usage le premier des livres grecs d'Hermès Trismégiste. Dans l'exposition des causes de l'incarnation, il s'élève bien au-dessus du commun des docteurs contemporains. C'est l'ouvrage qui a le plus contribué à sa réputation parmi les théologiens de tous les pays. En P240, la condamnation solennelle de dix propositions hétérodoxes, qui avaient cours dans les écoles, mit encore en relief son talent de controversiste et la profondeur de son savoir. Son traité contre la pluralité des bénéfices répond de même à une question très discutée de son temps ; c'est grâce à lui que fut réprouvé cet abus criant qui avait des partisans aussi nombreux qu'intéressés. Il prit part également à la condamnation du Talmud, dont les livres furent brûlés par ordre du pape, avec le concours du roi. Une singulière légende, répétée par Thomas de Cantimpré, courut sur lui à ce sujet : on prétendit qu'il s'était laissé corrompre à prix d'argent par les Juifs, leur avait rendu leurs livres, et avait été pour ce fait frappé de mort. Les Bollandistes se sont donné la peine de réfuter ce conte ; il suffisait d'observer que Guillaume d'Auvergne, à la suite de cet événement, se porta parfaitement pendant dix années encore.

' Bibl. de Tours, ms. n» 205.

L'évêque de Paris, dans la querelle de l'Université et des ordres mendiants, prit parti pour ces derniers avec la reine Blanche, comme nous le verrons plus loin. Sa sagacité, son zèle pour la diffusion de la science lui faisait regarder les écoles des jacobins comme un instrument de progrès scientifique, en raison de l'émulation même qu'elles provoquaient. Mais rien ne montre mieux son judicieux discernement dans les matières religieuses que la consultation donnée par lui à un maître en théologie et rapportée à Joinville par le roi en personne. Ce savant était tourmenté par des doutes sur le sacrement «le l'autel, et ne trouvait pas dans toute sa science le moyen de s'en débarrasser. « Je vais vous poser une question, lui dit le prélat: accepteriez- vous de l'or ou de L'argent à la condition de proférer une seule parole contre l'Eucharistie? — J'aimerais mieux, fit l'autre, qu'on m'arrachât tous les membres du corps. — Maintenant, reprit le bon évêque, une autre demande : Si le roi vous avait donné 9 garder la Rochelle, qui est sur la frontière, en face des ennemis, et qu'il m'eût donné à garder le château de .Montlhéry, qui est au cœur de la France et en terre de paix, auquel le roi devrait-il savoir meilleur gré à la lin de sa guerre, ou à vous qui auriez gardé la Rochelle sans la perdre, ou à moi qui lui aurais gardé le château de Montlhéry? — Seigneur, ce serait moi, qui aurais conservé la place de la Rochelle. — Eh bien ! maitre, je vous dis que mon cœur est semblable au château de Montlhéry, car je n'ai ni tentation ni doute contre le sacrement de l'autel; aussi, pour une fois que Dieu me sait gré de ce que j'y crois fermement et en paix, il vous en sait gré quatre fois, parce que vous lui gardez votre cœur dans la guerre de tribulation, et avec si bonne volonté envers lui, que pour aucun bien sur la terre, ni pour aucun mal qu'on fit à votre corps, vous ne l'abandonneriez. Donc soyez tout aise, car votre état plaît mieux à Notre- Seigneur que le mien. » Et le docteur s'agenouilla devant l'évêque et s'en alla satisfait, raffermi dans sa foi1.

Cette méthode de démonstration par l'exemple, cette clarté, cette simplicité d'allure, se retrouvent à un degré éminent dans les sermons de Guillaume d'Auvergne, que ses contemporains nous ont con-ervés en assez grand nombre. Le caractère propre de son éloquence, c'est l'énergie, c'est la hardiesse des métaphores, c'est la liberté extrême de la critique. Personne n'a autant que lui son franc parler dans la chaire. Prêche- t-il contre le népotisme, il peint les prélats venant au chapitre comme les poules entourées de leurs poussins et forcées de céder à leurs cris. Prèche-t-il contre la sensualité, il compare les amants à deux ribauds ivres, qui se pren-

1 Joinville, édition de Wailly, p. 26.

draient à bras le corps pour se battre et se précipiter mutuellement dans l'abîme. « Vous dites, s!écrie-t-il en parlant de la vanité des ricbesses, vous dites, quand vous avez une grange ou un domaine : C'est le plus beau membre que je possède. Voyez-vous ce bel homme, fait de granges, de vignes, de prés, de bois ou de champs : quel monstre! Celui-là peut-il se dire fait à l'image de Dieu'? » Les sorties de ce genre abondent dans sa bouche et contrastent heureusement avec la monotonie des sermons du temps. C'était un rude jouteur que l'évêque de Paris, sa langue de fer blessait et guérissait à la fois.

Il fallait le voir à la cour, où il avait acquis une influence prépondérante, user de sa libre parole d'apôtre pour critiquer des dépenses inutiles, pour demander des secours en faveur des jacobins, pour résister à des projets intempestifs du roi, ou pour lui faire accepter saintement les déceptions de la vie. Un jour, la reine était sur le point de mettre au monde son premier enfant; tout le royaume et le prince lui-même attendaient avec impatience un héritier du trône : ce fut une fdle. Il s'agissait de porter la fâcheuse nouvelle au père : mission délicate, personne ne voulait s'en charger. On appela l'évêque Guillaume et on le pria de la remplir avec ménagements, car sa vivacité pouvait faire craindre une annonce trop brusque. « J'en fais mon affaire, » dit-il. Et, entrant aussitôt dans la chambre du jeune monarque, il lui tint ce petit discours : « Sire, réjouissez- vous, je vous fais part d'un heureux événement. La France vient de s'enrichir d'un roi, et voici comment : si le ciel vous avait donné un fils, il vous eût fallu lui céder un vaste comté ; mais, ayant une fdle, vous gagnerez, au contraire, en la mariant un autre royaume, s A ce trait d'esprit, Louis se vit forcé de sourire; il était consolé2. Telle était la noble familiarité qui régnait entre le pieux roi et son évêque ; elle explique ce que nous dit Tillemont de la part considérable prise aux affaires publiques par Guillaume d'Auvergne ; elle nous fait comprendre pourquoi le pape recourait à son intermédiaire quand il avait quelque chose à obtenir du souverain, et pourquoi celui-ci voulut recevoir la croix de sa main dans la cruelle maladie qui le mit aux portes du tombeau, en 1244. Il est permis d'attribuer en partie à cette intimité Féclosion des vertus qui décorèrent alors le trône de France. Blanche de Castille écoutait religieusement les avis du bon prélat; l'incomparable éducation qu'elle donna à son fils ne s'acheva certainement pas sans le secours de ce sage conseiller, et les fruits qu'elle produisit mûrirent sous sa direction3,

1 V. la Chaire française au moyen âge, 2e édition, p. 69.

2 Anecdotes historiques tirées du recueil inédit d'Etienne de Bourbon, p. 3S8.

3 On trouvera d'autres détails sur ce célèbre personnage dans l'étude pleine d'intérêt que lui a consacrée M. ><oël Valois (Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris, 1880, in-S°).

Voilà, en deux mots, ce qu'était un évêque sous saint Louis. Il y en eut de moins vertueux, mais il y en eut aussi de plus saints. Ce n'est donc pas un phénomène que je signale, ce n'est pas une singularité, c'est un exemple pris dans la bonne moyenne de l'épiscopat français. Si l'on cherche des modèles de sainteté, il est facile d'en trouver également, quoiqu'ils soient plus rares. Tel était Philippe Berruyer, qui, neveu de saint Guillaume de Bourges, monta luimême sur le siège métropolitain de cette ville et y resta vingt-quatre ans, après avoir occupé quatorze ans l'évêché d'Orléans. Celui-ci est un type tout à fait différent : ce n'est plus le prélat de cour ni l'ami des rois; c'est l'homme populaire, l'orateur des foules, l'idole des pauvres. Il prêchait au peuple plusieurs fois par jour, et sa parole passionnait tellement ses auditeurs, qu'ils ne bougeaient de place qu'après avoir entendu son dernier sermon. Même après qu'il avait fini, on se pressait autour de lui : les uns s'efforçaient de lui faire bénir leurs enfants, les autres essayaient de dérober une parcelle de ses vêtements; on allait jusqu'à gratter la place où il s'était tenu. Il est presque impossible aujourd'hui de comprendre un pareil délire, d'autant plus qu'il ne nous reste rien de ces discours si merveilleux; mais c'est ce qui prouve précisément leur caractère d'impromptu entraînant et pratique. Ce robuste apôtre portait cependant un cilice, et mangeait tout juste ce qu'il fallait pour ne pas mourir d'inanition. Sur le siège d'Orléans, où il avait été appelé par l'admiration des fidèles et du clergé lorsqu'il était simple archidiacre à Tours, il débuta, suivant l'usage, par délivrer les prisonniers de la ville. C'était une des prérogatives les plus touchantes du pasteur de briser ainsi, à sa première entrée dans la cité épiscopale, les fers des captifs. Comme Jésus-Christ apparaissant dans les limbes, il apportait avec lui l'espérance et la liberté. Philippe Berruyer fut tellement large dans l'application de ce droit, qu'il commença dès lors à être adoré de tous les malheureux et à s'en voir continuellement entouré. Comme correctif à cette indulgence excessive, il donna une preuve de juste sévérité en obtenant du roi le châtiment exemplaire de certains officiers qui avaient mis les clercs à mort. Sa réputation s'étendit jusqu'à Borne. Grégoire IX, voyant que les chanoines de Bourges ne pouvaient s'accorder sur le choix d'un évêque et avaient consumé trois ans en vaines discussions, le désigna comme métropolitain en 1236; c'est un exemple remarquable du trouble apporté parfois dans les évèchés par la désunion des chapitres et de l'intervention ju^ifiée du souverain pontife. Un de ses premiers soins, sur son nouveau siège, fut d'établir auprès de lui un couvent de frères prêcheurs, qui devaient le seconder dans la distribution de l'enseignement sacré comme dans la restauration de la pauvreté évangélique

chez les clercs. Son palais devint une aumônerie toujours ouverte. Dans une famine qui désola le Berry, il distribua aux indigents jusqu'à quatorze setiers de blé par jour (quantité énorme). Bientôt tous les revenus de l'Église de Bourges disparurent en bonnes œuvres, au grand désespoir d'un intendant plein d'ordre, qui accusa le prélat de folles profusions. Pour toute réponse, Philippe lui prescrivit de remettre un pain entier à chaque pauvre qui se présenterait, soit dans la ville, soit dans les domaines de l'évêché. Il vint un jour où ce prodigue d'un nouveau genre n'eut plus rien à donner que ce qu'il avait sur lui. C'était l'hiver, et un malheureux demi-nu implorait sa pitié. Il ne pouvait faire comme saint Martin aux portes d'Amiens; mais il fit comme saint Martin à Tours. S'écartant un moment, il dépouilla ses vêtements de dessous, remit sa robe d'évèque, et rapporta les premiers au mendiant attendri. Son biographe ajoute à ce trait un complément aussi joli qu'édifiant. Quelque pas plus loin, un second pauvre aussi peu habillé que l'autre se présenta; le prélat, cette fois, était bien embarrassé; mais il avait derrière lui un valet, et il imagina de lui demander de faire comme il avait fait; il lui promit même de lui rembourser plus tard le prix de ses habits au double de leur valeur. Mais le froid était si vif, que cet homme n'eut pas le courage d'imiter son maître '. Il n'est pas étonnant qu'un si saint personnage ait été, après sa mort, qualifié de bienheureux et qu'on lui ait attribué des guérisons miraculeuses. Son exemple est en désaccord complet avec les dénonciations des contemporains au sujet du luxe ou de l'avidité de certains dignitaires ecclésiastiques, et nous prouve mieux que tous les raisonnements combien l'esprit apostolique était loin de s'éteindre parmi le haut clergé de l'époque.

Que de figures intéressantes l'on pourrait encore signaler dans ses rangs! C'est ce fameux Foulques de Marseille, jadis troubadour, qui s'était converti en songeant, sur les oreillers de la mollesse, qu'il serait bien pénible de rester toujours sur un excellent lit, à plus forte raison sur une couche brûlante comme celle des damnés. Devenu, à la suite de sa pénitence, évêque de Toulouse, il se montra l'implacable adversaire des hérétiques, ce qui lui a valu parmi les historiens de nos jours un triste renom. Et pourtant ce prélat si rigoureux, voyant venir à lui une pauvresse de la secte albigeoise, s'écriait avec compassion : « Je ne dois pas secourir l'hérésie, mais je secourrai la misère. » C'est Eudes Bigaud, célèbre par le zèle qu'il déploya dans la visite et la réforme de son diocèse, celui de Bouen. Les procès-verbaux qu'il nous a laissés de ses tour-

' Martène, Anecd., III, 19-27 et suiv.; Labbe, Nov. bibl., II, 112.

nées pastorales renferment les plus curieux détails sur cotte part si importante de la mission de l'évêque et sur la manière dont elle était comprise. Eudes apportait dans le rétablissement de la discipline une sévérité sans faiblesse, qui le faisait même passer dans certains couvents pour un homme hautain; aussi racontait-on sur lui quelques-unes de ces anecdotes satiriques qui sont le lot des seurs de tous les temps, innocente vengeance de ceux dont il ne supportait pas la mollesse. Lui aussi exerçait un ascendanl marqué sur le roi et la reine mère, qui l'appelaient souvent dans leurs conseils. II prit la croix avec saint Louis, et conserva jusqu'après la t de ce prune sa haute influence : car Philippe III le nomma pour gouverner la France sous le comte d'Alençon, son frère, dans le cas où lui-même serait venu à mourir avant la majorité de son lils aine. Saint Antonin a vanté la naissance d'Eudes Rigaud, niais plus encore ses vertus et son talent de prédicateur. Un seul mot résume son caractère; il a été qualilié d'un surnom emprunté au titre d'un de ses ouvrages : Régula vivendi.

Tous les évêques de ce temps n'ont pas été tels sans doute, et tous n'ont pas eu avec le saint roi d';m--i lions rapports. L'historien peut parler plus librement des exceptions après avoir établi par des exemples probants la règle ordinaire, qui était l'union et L'intimité. On a d'ailleurs beaucoup grossi ces dissentiments d'un jour survenus entre saint Louis et quelques prélats: on s'en est servi habilement pour avancer que le roi résistait, à l'occasion, à l'autorité ecclésiastique, par conséquent que la dévotion la plus sincère pouvait s'allier à une certaine indépendance religieuse. Voyons si les faits justifient ce raisonnement.

L'affaire dont on a fait le plus de bruit est celle de Gui de Mello, évèque d'Auxerre, qui, étant venu demander à saint Louis, au nom des autres prélats, de contraindre les excommuniés à se faire absoudre, essuya un refus, k Sire, dit-il au roi, d'après Joinville, la chrétienté périt entre vos mains, parce qu'on prise si peu les excommunications aujourd'hui, que les gens se laissent mourir excommuniés avant de se faire absoudre, et ne veulent pas faire satisfaction à l'Eglise. Nous vous requérons donc, pour l'amour de Dieu, que vous commandiez à vos prévôts et à vos baillis que tous ceux qui resteront excommuniés un an et un jour soient contraints par la saisie de leurs biens à se faire absoudre. » Le roi répondit qu'il le commanderait volontiers pour tous ceux dont on lui ferait voir le tort. « Non, dit le prélat, nous ne pouvons abandonner à votre jugement des causes ecclésiastiques. — Eh bien! reprit le roi, je ne puis non plus vous abandonner l'usage de l'autorité civile qu'en connaissance de cause; en agissant autrement, je m'exposerais à aller contre Dieu et

contre le droit. Voilà, par exemple, le comte de Bretagne qui a plaidé sept ans contre les prélats de son pays, excommunié par eux, et qui a fini par avoir l'absolution de la cour de Rome ; si je l'eusse contraint dès la première année, je l'eusse contraint à tort'. y> Qui céda? Joinville ajoute qu'il n'entendit plus parler de la réclamation des évêques. Pourtant Boutaric a cité une ordonnance de Philippe le Bel déclarant abrogée une autre ordonnance de saint Louis, par laquelle des peines étaient portées contre ceux qui resteraient excommuniés plus d'une année. En admettant, avec M. Viollet, que l'acte visé par Philippe le Bel soit l'ordonnance de 1229, applicable aux seules provinces du Languedoc, il n'en est pas moins vrai que ces peines étaient inscrites dans le droit commun de la France, constaté par les Établissements dits de saint Louis. Il est donc probable que des mesures quelconques furent prises pour donner satisfaction aux évêques. Ce n'est pas une raison pour infirmer, comme l'a fait M. Gérin, l'exactitude du récit de Joinville; mais on peut croire, puisque ce chroniqueur déclare lui-même n'avoir plus entendu parler de rien, que l'affaire eut des suites qui ne vinrent pas à sa connaissance. Quoi qu'il en soit, c'est un étrange abus du droit d'interprétation de prétendre que saint Louis se mette ici en opposition avec l'autorité de l'Église, lorsqu'il invoque précisément une sentence de son chef pour expliquer le refus qu'il oppose à Gui de Mello. Je dirais plutôt qu'il en défend la vraie discipline, car l'abus des excommunications trop fréquentes était réprouvé par elle-même. On excommuniait non seulement des chrétiens coupables de fautes légères, mais même certains animaux malfaisants et certaines terres mal lamées, et il fallait ensuite les exorciser pour empêcher les uns de nuire, les autres de demeurer stériles. Je veux bien que l'on ait eu, dans certains cas, des raisons plausibles; mais on ne peut nier que l'anathème n'ait été lancé trop facilement et trop souvent. La preuve en est dans la plainte même des prélats et dans le discrédit où tombaient aux yeux des fidèles les foudres de l'Église, ce grand châtiment réservé jadis pour les grands criminels. Mais qu'est- il besoin d'arguments? Rome elle-même se déclara contre l'abus des excommunications et des interdits; Grégoire IX, dans une lettre conservée au Trésor des chartes, manda aux évêques de France de ne plus les prononcer inconsidérément. Donc le roi était d'accord avec l'autorité spirituelle parlant par son organe souverain, et son désaccord avec quelques prélats n'implique nullement une résistance à l'Église. N'avait-il pas d'ailleurs de bons motifs pour leur répondre comme il le fit, puisque l'excommunication emportait des effets civils

1 Joinville, édition de Wailly, p. 36.

SON GOUVERNEMENT Eï SA POLITIQUE 221

(la perte des droits civils, comme on dirait aujourd'hui), puisqu'on lui demandait le concours de ses agents pour des cas parfois très douteux et non jugés encore? Ce concours, il le donna très probablement; la législation du temps le prouve. Mais il ne dut pas le donner aveuglément, et, en prince jaloux de l'honneur de l'Église, comme l'appellent les papes (verus Ecclesix zelator honoris), il continua de combattre un excès qui en rabaissait le prestige. Ainsi, Pévêque de Clermont ayant altéré sa monnaie et frappé d'anathème ceux qui ne la recevraient pas au cours fixé par lui, fait qui mettait les foudres spirituelles au service d'un intérêt purement temporel, le roi le contraignit à lever la sentence; ce cas justifiait encore sa réponse à Gui de Mello, et c'est certainement un de ceux qui rentrent dans la catégorie des actes inconsidérés blâmés par le pape. Voilà pourtant l'incident qui a fourni aux gallicans une des bases de leur système. Dans les quelques lignes de Joinville que je viens de citer, Beugnot a vu la revendication solennelle par le pouvoir royal du droit de contrôler les actes de l'Église; il y a vu l'institution positive de cette fameuse procédure connue sous le nom d'appel comme d'abus; il y a vu l'une des preuves de la pragmatique sanction. On pourrait y voir beaucoup d'autres choses avec une imagination aussi profonde. D'autres litiges survinrent entre le pouvoir royal et les Églises de Rouen et de Beauvais; mais ils remontent au gouvernement de la régente. La plupart des alîaires de ce genre avaient leur source dans des conflits de justice et dans l'incertitude de la limite qui séparait les cas soumis au for ecclésiastique des cas ressortissant à la juridiction laïque. Beaumanoir essaya d'établir nettement cette limite; il énumère douze sortes d'affaires abandonnées aux cours religieuses, c'est-à-dire au jugement de l'official, représentant judiciaire de l'évèque. Ce sont celles qui regardent les accusations relatives à la foi, les mariages, les dons et aumônes aux églises, les propriétés ecclésiastiques, les testaments, la bâtardise, la sorcellerie, les dimes, la garde des lieux saints, enfin les procès des croisés et ceux des veuves, dont l'Église a toujours revendiqué la protection spéciale. Domaine déjà fort vaste, et cependant reconnu par un légiste civil. Mais Beaumanoir lui-même est obligé d'admettre un certain nombre d'affaires mixtes, relevant aussi bien de la justice séculière que de la justice épiscopale; il est embarrassé, il éprouve des hésitations. Comment ne se fût-il pas présenté dans la pratique mille occasions de conllit avec des règles si peu fixes, avec des attributions se côtoyant de si près? Est-ce que les testaments, les mariages, par exemple, ne devaient pas engendrer des effets civils? Est-ce que les questions de propriété ecclésiastique, propriété soumise comme les autres au régime féodal, n'intéressaient pas le fisc?

Il eût fallu réellement une prudence surhumaine pour que les deux juridictions ne se heurtassent jamais; il faudrait un parti pris évident pour voir dans ces difficultés administratives de chaque jour une trace de la tendance personnelle du roi, qui souvent n'y était absolument pour rien et ignorait les agissements de ses officiers. Du reste, ces différends s'arrangeaient ordinairement à l'amiable et dans un bref délai. Ainsi se termina, en 1260, un conflit entre la justice du roi et l'évèque de Paris, au sujet des enfants d'Hugues de Presles. Ainsi fut réglé, quarante ans après, un désaccord avec l'évèque dAlbi à propos des amendes imposées aux hérétiques, et réclamées par chacune des deux juridictions. En 1259, une transaction intervient encore entre le prince et l'évèque de Chartres sur la question du droit de gite, que saint Louis abandonne moyennant soixante livres, consacrées aussitôt à l'embellissement de la cathédrale de cette ville et à d'autres œuvres pies. Dans le diocèse de Beauvais, les rois prétendaient avoir autant de gites qu'ils voudraient; sur les représentations de l'évèque Robert, Louis y renonce également, en 1248, contre une rente de cent livres, et l'évèque, en retour, l'acquitte, ainsi que son père et son aïeul, de tous les torts qu'ils ont pu avoir envers son Eglise. Dans tout cela trouve-t-on l'indice de relations difficiles ou la preuve d'une bienveillance mutuelle? Découvre-t-on une animosité quelconque ou le désir empressé de s'entendre?

Le pouvoir royal admettait parfaitement que toutes les causes des clercs fussent jugées par le tribunal de l'évèque; Beaumanoir nous l'a dit. C'était là un privilège fondé sur l'Évangile1, sur la législation des empereurs chrétiens, sur celle des deux premières races, sur le principe de la féodalité même, puisque l'évèque était érigé par elle en seigneur temporel et possédait à ce titre des droits de justice. Mais, quand les clercs s'adonnaient au commerce ou à d'autres occupations purement matérielles, quand les croisés, également justiciables de l'Église, par une faveur destinée à encourager les expéditions d'outre-mer, en abusaient pour commettre des crimes, le roi réclamait leur jugement par les tiibunaux de l'État. Les évèques refusaient-ils de leur abandonner ces coupables? Quelquefois; mais, dès 1246, le pape leur interdit de s'opposer, dans les cas de ce genre, à l'exercice de la juridiction séculière, parce que les clercs ou les croisés devenus indignes de leur privilège devaient retomber dans le droit commun. Ici encore l'accord complet entre le chef des deux pouvoirs prévient les conflits, et ne laisse aucune place à une lutte avec les évèques.

Je pourrais multiplier les exemples, et faire sentir mieux encore

1 Matth., xvm, 15-17.

combien la nature et la proportion numérique de ces différends ont été exagérées. Non seulement saint Louis respectait le domaine très étendu de la justice épiscopale et en protégeait l'exercice, maison a remarqué avec raison que ce domaine s'était agrandi sous son règne. i Tant que les tribunaux laïques turent mal organisés, dit Boutaric dans la France sous Philippe le Bel , les cours ecclésiastiques jouirent d'une faveur méritée. Cependant c'est justement à partir de saint Louis, c'est-à-dire quand les juges royaux offrirent toutes garanties, que la juridiction de l'Église s'accrut dans des proportions incroyables'. » Et le savant historien attribue ce phénomène à l'influence du clergé sur le peuple, et aussi à la grande moralité des officialités. La question des excommunications abusives n'était point une affaire de juridiction; on ne peut rien en tirer pour infirmer cette vérité. L'Église, de son côté, redoutail si peu, en général, l'intervention du roi dans le jugement de ses proies, qu'elle la sollicitait parfois. L'évèque de Laon et l'abbé de Bèze étant en désaccord au sujet de leur justice, le second se pourvut devant la cour royale, qui les concilia et rendit ensuite compte à Rome de ce qui s'était passé; la sentence, antérieure à saint Louis, fut conlirmée par lui en 1239. Un peu plus tard, ce prince arrêta les termes d'une composition entre le même évêque et les maires et jurés de sa ville. Bien plus, Alexandre IV invoqua la médiation royale entre l'archevêque et la commune d'une cité située en dehors du royaume, de Besançon, qui dépendait de l'empire. Louis éprouvait des scrupules et craignait d'aller sur les brisées de l'empereur. Cependant le pape insista tellement, qu'il se décida, parait-il, à répondre à son appel; il se rendit à Besançon, mais incognito (ce qui explique le silence des chroniqueurs sur ce fait important), et y rétablit la paix *.

Les relations des évèques avec les petits souverains qui partageaient l'exercice de la justice, c'ést-à-dire les seigneurs, étaient be :oup plus difficiles. Entre eux surgit une lutte véritable, alimentée par l'esprit d'opposition religieuse dont j'ai déjà signalé l'apparition, et arrivée bientôt à l'état aigu. Quelle place le roi va-t-il prendre dans le débat'.' Quelle attitude va-t-il garder? On s'est plu à le ranger du côté des barons; on l'a même fait leur complice. Examinons de près cette question importante.

Voici ce qu'avance Beugnot et ce que son école répète en d'autres termes : « Les croisades, en soumettant toute l'Europe aux volontés du pape, avaient achevé d'exalter les prétentions du clergé de France, en sorte que, son ambition n'ayant plus de bornes, il aspirait à tout,

* Boutaric, op. cit., p. 81.

2 C'est ce que nous révèle un curieux article de M. Castan, qu'on peut lire dans la Bibliothèque de l'École des chartes (année 1873).

Les seigneurs renoncèrent à l'espoir de conquérir la paix par la douceur, et prirent le parti de se former en association pour se prémunir contre les attaques du clergé. En 1225, la noblesse de France et le roi, s'étant assemblés à Saint-Denis, adressèrent leurs plaintes au pape, en le suppliant de respecter autant leurs droits qu'ils respectaient ceux de l'Église; ils finissaient en disant que, si le désordre continuait, ils étaient disposés à ne pas le souffrir', s Laissons de côté ces accusations d'ambition sans bornes lancées contre le clergé ; ce sont là des lieux communs quelque peu déclamatoires. Retenons seulement l'allégation plus précise suivant laquelle le roi et la noblesse française déclarent, dans une assemblée solennelle, qu'ils ne souffriront pas les empiétements de l'Église, c'est-à-dire qu'ils s'y opposeront par la force. Il s'agit d'un acte publié intégralement dans Y Inventaire du trésor des chartes, et dont nous connaissons parfaitement la substance. Par cet acte, daté, en effet, de 1235, quarante et un seigneurs, énumérés dans la pièce, se plaignent au pape que les évêques de Reims, de Beauvais, de Tours, ne veulent pas répondre en cour laïque pour les cas regardant leurs biens temporels, biens qui relèvent du roi; ils vantent, en retour, la fidélité du suzerain et la leur à observer les privilèges des Églises 2. Quarante et un particuliers, c'est déjà beaucoup; pourtant ce n'est pas toute la noblesse de France, et les prélats incriminés ne sont pas non plus toute l'Église de France. Mais que vient faire ici le roi? L'acte est- il rendu en son nom? Sa signature, son sceau, figurent-ils au bas avec ceux des mécontents? Nullement. Il ne participe en rien à cette démonstration; il ne brille dans l'assemblée que par son absence. Quelle belle occasion il eût trouvée là cependant pour manifester cet esprit de résistance qu'on lui prête si volontiers! Il avait avec lui ses grands vassaux, les évêques de Beauvais et de Reims s'étaient en quelque sorte mis dans leur tort. Et ce prince gallican s'abstient! Cet homme si franc et si scrupuleux garde le silence! Pourquoi donc, sinon parce qu'il ne partage pas le sentiment des signataires?

Mais, dit-on, il y a une réponse du pape Grégoire IX à cette déclaration, et cette réponse suppose que le roi s'est associé à leur démarche, qu'il a rendu une ordonnance conforme à leur pensée. Personne n'a vu cette ordonnance. Toutefois admettons, comme c'est probable, que les barons aient décidé, à la suite de leur réunion, qu'ils ne répondraient plus devant les tribunaux ecclésiastiques pour les affaires ayant un caractère civil, et que les clercs, au contraire,

' Beugnot, Institutions de saint Louis.

2 Trésor des chartes, J. 350. Inventaire, n" 2404.

seraient tenu? de répondre devant les juges laïques. C'était déjà contraire à la législation de l'époque, qui. nous l'avons vu, reconnaissait à l'Eglise le droit de juger un certain nombre de cas civils. Mais le roi, comment se serait-il associé à une telle infraction, quand l'intérêt, sinon le penchant de son cœur, le rapprochait plutôt de son clergé que de ses vassaux insoumis? Il n'y a vestige de sa prétendue loi que dans la lettre de Grégoire IX. Or cette lettre elle-même, que dit-elle"?

« Nous avons aopris et nous voyous a ret, notre très cher

fils, que vous et les barons de votre royaume, cédant à de mauvais conseils et cherchant à réduire en servitude l'Église, qui vous a s le berceau, qui offre tous les jours à Dieu le l'ère, pour votre salut, l'Agneau sans tache, comme si vous ne vouliez plus être les fils d'une mère libre, mais les enfants de l'i vous avez, à ce que l'on dit (sicut dicitur), lait en commun un établissement, ou plutôt un renversement contre li liberté de cette Église, portant que vos hommes ne répondraient [dus au for ecclésiastique, et que, s'ils étaient excommuniés pour ce fait, vous feriez révoquer ■ sentence par la saisie des biens de ceux qui l'auraient rendue '. s

Qu'on remarque bien ces mots Le pape a entendu

parler, par des rapports plus ou moins exacts, de la résolution des ns, et, soit qu'il ait conjecturé de lui-même que cette résolution n'avait pu être prise sans la-sentiment du jeune prince (Louis n'avait encore que vingt ans), soit qu'on le lui ait fait croire, il associe dans un même blâme ceux qu'il suppose avoir agi de concert. S;i lettre s'a dresse au roi comme au chef des seigneurs, et il n'en sait j - davantage. Mais ce n'est pas la seule fois que la cour de Rome ait été abusée par des bruits infidèles ou exagérés, dans ces temps où les communications étaient lentes et difficiles. Pour le public d'alois, ce qui était ordonné ou défendu par le seigneur devait être ordonné ou défendu par le suzerain. Mais pour nous, qui avons l'acte original et qui savons que le roi n'y est pour rien, nous ne pouvons commettre la même confusion : nous sommes tenus de rendre à chacun ce qui lui appartient.

Grégoire IX semble d'ailleurs n'avoir pas tardé à séparer dans ses appréciations la conduite de saint Louis et celle des grands vassaux. En écrivant à ce prince peu de temps après, à propos des allaites de Beau vais, il l'exhorte à défendre la liberté des Églises contre les desseins de son entourage, et à se métier des conseils des grands. Le roi déféra si bien à ses avis, que, lors d'une seconde tentative analogue à celle de 1235, nous allons le voir mis complètement hors de cause, et même rangé du coté des défenseurs du clergé.

ynaldi, Annal., an. 1-23(3, w 34.

En P2i7, en effet, la ligne formée contre la justice ecclésiastique se renouvelle et s'accentue. D'après Matthieu Paris, dont l'autorité est d'ailleurs suspecte, Frédéric II aurait été l'inspirateur de ce mouvement, si propre à seconder ses projets d'asservissement de l'Église. Il ne serait pas étonnant que l'historien anglais eût dit vrai pour cette fois, car certaines lettres de l'empereur concordent assez hien avec la nouvelle déclaration rédigée, cette année-là, par des seigneurs français, en tête desquels on trouve le duc de Bourgogne, Pierre, comte de Bretagne, le comte d'Angoulême et le comte de Saint-Pol. Le texte de cette déclaration, qu'il nous faut encore emprunter à Matthieu Paris, faute d'autre source, ne doit pas être très authentique; mais enfin voici ce qu'il porte :

« Nous, grands du royaume, après avoir mûrement considéré que ledit royaume n'a été acquis ni par une loi écrite ni par les efforts d'un clergé arrogant, mais par les sueurs des guerriers, par le présent décret (expression au moins singulière dans la bouche des signataires) et par un mutuel serment, nous avons résolu et arrêté ce qui suit :

9 Nul, clerc ou laïque, ne citera plus à l'avenir personne devant le tribunal de l'ordinaire, excepté pour les cas d'hérésie, de mariage ou d'usure, sous peine de perdre tous ses biens ou d'avoir un membre coupé, afin que notre juridiction seigneuriale ressuscite et réspire, et que ceux qui se sont enrichis par notre appauvrissement soient ramenés à l'état de la primitive Église, et, vivant dans la contemplation, nous laissant, à nous autres, la vie active, exhibent les miracles dont le monde est privé depuis longtemps '. 2

Le style étrange dont cet acte est affublé par le chroniqueur ferait douter même de sa réalité. Cependant il est certain que les barons réitérèrent alors leurs protestations intéressées. Ils voyaient la faveur du peuple abandonner leurs tribunaux pour les officialités ; c'était une source de produits qui leur était enlevée par leurs rivaux. Tout cela les exaspérait et devait les porter à des manifestations hostiles. La politique du roi était, au contraire, d'affaiblir la puissance de la noblesse, de restreindre ses attributions judiciaires et d'attirer plutôt vers la cour du parlement toutes les causes de ses sujets. Il devait donc, comme je le disais, se trouver avec les évêques contre les seigneurs. Mais ces derniers savaient ce qu'ils faisaient; ils le voyaient prêt à partir pour la Palestine, et ils espéraient qu'il laisserait le champ libre à leurs tentatives, ce qui se réalisa en partie. Aussi donnèrent-ils commission à quatre d'entre eux, aux quatre chefs que je viens de nommer, pour exécuter leur traité d'alliance,

1 Trésor des chartes, 3. 19S B. Inventaire, n° 2569.

poursuivre et défendre leurs droits contre le clergé, et, en cas d'excommunication, passer outre. Cette procuration, plus authentique que l'acte reproduit par Matthieu Paris, nous empêche de rejeter le fond de son récit. Nous avons d'ailleurs des lettres d'Innocent IV ripostant énergiquement à cette nouvelle agression. Or, dans les lettres êa question, pas plus que dans les pactes des seigneurs, le nom du roi n'est prononcé. Innocent se plaint amèrement de tous les auteurs ou complices de la conjuration; mais il ne songe même pas à incriminer saint Louis, car le véritable esprit de ce prince lui est connu; il l'a vu et entendu de près dans les entretiens intimes de Cluny, et il n'est pas exposé, comme son prédécesseur, à se méprendre sur son compte. Celte fois, du reste, le pape a reçu des rapports circonstanciés. Le clergé de France s'est ému; il a tenu à sun tour des réunions, il a pris la résolution de défendre ses immunités, il a intormé lui-même de tous les faits la cour de Rome. Aussi est-ce à lui que le souverain pontife adresse l'expression de sa douleur :

Aux archevêques et évêques, abbés, prieurs et autres prélats, et à tous ceux qui se trouveront rassemblés à Paris ou ailleurs pour l'honneur de Dieu et de son Église. Des angoisses nous assiègent de toutes parts, à l'aspect de la cruelle impiété du persécuteur de l'Église i Frédéric). Mais l'affliction la plus profonde, le tourment le plus vif que nous éprouvions vient des attaques de certains catholiques en qui nous avions pleine confiance, chez qui la loi et la i\v\i)tion paraissaient inaltérables... Il n'était pas nécessaire que quelques barons de fiance vinssent ajouter à notre peine et causer de nouveaux troubles par leurs statuts subversifs... Si lesdits barons avaient considéré la loi perpétuelle établie par l'empereur Charlemagne, qui, pour honorer celle dont il avait reçu tout honneur, décréta que ses sujets seraient tenus d'observer inviolablement la constitution de Théodose, en vertu de laquelle tout chrétien peut choisir, pour juger son procès, le tribunal de l'évéque...; s'ils avaient réfléchi aux anathèmes portés d'avance contre les auteurs de tout statut contraire aux libertés ecclésiastiques, ils n'auraient pas commis une semblable faute, ou du moins ils n'y persisteraient pas '. *

Et le pape continue sa longue épitre en mettant uniquement les seigneurs en cause. Il charge même les prélats de leur dénoncer la sentence d'excommunication prononcée contre leurs pareils par Honorius III. A la même époque, au contraire, on le voit prodiguer au roi les marques de laveur et de bienveillance, comme je l'ai exposé plus haut. Donc saint Louis est encore moins que la

1 Raynaldi, Annal., an. 1247, n01 49 et suiv.

première fois impliqué dans l'affaire. S'il s'en mêla, ce fut pour combattre l'opposition anticléricale qu'il n'avait pu empêcher de se produire. En effet, une soixantaine d'années après sa mort, sous Philippe de Valois, une discussion solennelle ayant eu lieu entre les partisans de la juridiction ecclésiastique et ses adversaires, l'exemple du pieux roi fut hautement invoqué par les premiers, qui rappelèrent précisément la ligne seigneuriale de 1247. Pierre Bertrand, éveque d'Autun et plus tard cardinal, en répondant aux arguments de l'avocat royal, affirma, sans trouver de contradicteurs, que Louis, dans cette circonstance, avait mis une barrière aux prétentions des grands vassaux : Ipse nunquam eis adhsesit, sed potius ab istis compèscuit et finaliter libertatem Ecclesise confirmavit. Le temps écoulé n'était pas a-sez considérable, en 1239, pour qu'on pût se permettre une assertion aussi formelle sans fondement quelconque; le défenseur de la cause adverse se fût empressé d'infliger à son auteur un démenti, et vraiment il aurait eu beau jeu. Ce témoignage postérieur n'est pas sans valeur, comme on le voit, surtout en l'absence de tout indice contraire.

Ainsi, en résumé, ni en 1235, ni en 1247, saint Louis ne fit de loi ou de déclaration ayant pour but de restreindre les prérogatives judiciaires des évêques. D'ailleurs, s'il en eût fait à la première de ces deux dates, il n'eût pas eu besoin d'en faire à la seconde; il n'était pas homme à donner des ordres sans en surveiller l'exécution , et une seule mesure prise par lui rendait inutile une nouvelle mesure analogue. Son association, même pour un jour, avec les nobles justiciers dont la royauté s'était donnée pour mission d'abattre la puissance, est une des inventions les plus audacieuses des historiens gallicans. Un dernier trait pour la détruire définitivement. A son retour de la croisade, Louis reçut une lettre de félicitations d'Innocent IV, qui est reproduite dans Raynaldi. Or de quoi le pontife le félicitait-il".' Est-ce de ses succès, de sa constance dans l'adversité'? Non; c'est précisément de son zèle à défendre la liberté des Églises et de leur administration judiciaire contre ses barons et ses officiers; en raison de quoi le pape ordonne aux prélats de lever les excommunications prononcées par eux contre ces derniers.

Malgré le roi, la lutte continua entre le clergé et la noblesse soutenue par les légistes. Alexandre IV dut sévir à son tour contre les violateurs des privilèges ecclésiastiques; il frappa d'anathème ceux qui les enfreignaient par des statuts ou des conventions, ce qui prouve que l'on continuait à former des ligues dans le genre des précédentes, et engagea les évêques à la résistance. En 1258, la querelle s'envenimant, il chargea l'évêque de Rouen de l'apaiser. Mais ce fut en vain. Bientôt le prince qui contenait l'opposition féo-

dale ne fut plus là, et les doctrines de celle-ci gagnèrent le trône lui-même. Dans une assemblée tenue à Bourges en 1276, sous la présidence d'un légat, le clergé revendiqua énergiquement ses attributions judiciaires, de plus en plus combattues. La publication et l'exécution de ces résolutions furent interdites par le parlement. Rome lança de nouveau ses foudres. Bref, la guerre se perpétua et s'accentua dans les siècles suivants, jusqu'à ce que le ressort de la justice épiscopale fût réduit à rien, suivant en cela la destinée des autres droits temporels de l'Église.

En debors des questions judiciaires, les conflits étaient très rates, nous le savons déjà. Il pouvait en surgir à l'occasion du droit de de, d'une pratique si délicate; mais, grâce à la circonspection avec laquelle le roi en usait, ce droit ne troubla en rien l'harmonie des deux pouvoirs. L'Eglise le tolérait alors par politique: Clément IV alla même jusqu'à révoquer une nomination faite par lui, afin de ne pas l'enfreindre. Saint Louis, de son cùlé. rendait les régales à l'évèque élu avec l'empressement d'une conscience méticuleuse, et, quand il y avait le moindre doute sur la légalité de leur possession (car elles ne se percevaient pas dans tous les diocèses ni sur toutes les propriétés d'un diocèse), il faisait procéder à une enquête, à la suite de laquelle il partageait les revenus avec le titulaire, les conservait ou les abandonnait, suivant les cas; c'est ainsi qu'il notamment avec l'évèque du Puy, eu 1259. .Mais les seigneurs exerçaient aussi la régule dans leurs iieis, et, si un certain nombre y renonçaient, d'autres en faisaient encore un sujet de discorde, et retardaient le plus possible la confirmation de l'élu. De là une nouvelle source d'hostilités entre les grands et le clergé, source qui se fût tarie proinptement, car bientôt le roi seul eut le droit de régale, à l'exclusion de tous ses vassaux; mais alors le roi ne se nommait plus saint Louis. Les attributions du suzerain ne comportaient malheureusement pas la répression de ces querelles; les barons étaient encore maîtres chez eux sur beaucoup de points. Cependant, quand la vexation était manifeste el sans prétexte légal, le roi intervenait et faisait rentrer dans l'ordre les seigneurs qui s'appropriaient les propriétés ecclésiastiques. C'est ce qu'il fit à l'égard de la vicomtesse de Chàteaudun, qui détenait les biens de l'évèque de Chartres; il lui écrivit, avec la reine Blanche, d'avoir à restituer dans le délai d'un mois au plus, ou sinon de s'attendre à voir cette restitution opérée par la force1.

Ainsi nous apparaît saint Louis dans ses relations avec les pouvoirs constitués de l'Eglise. Vis-à-vis des évêques comme vis-à-vis

1 Analecta juris pontificii , col. 815.

du pape, il observe la législation établie de son temps; mais, loin d'apporter dans la loi des changements préjudiciables à leur autorité, il en favorise autant qu'il peut l'exercice et la protège contre l'esprit de scepticisme, de jalousie, de sécularisation, en un mot, qui commence à s'attaquer sous mille formes à la puissance religieuse. Il y a loin de ce caractère à celui qu'on s'est tant de fois efforcé de lui donner. Tel est pourtant le résultat de l'étude sérieuse et sincère des textes, étude qui, poursuivie et complétée un jour par de plus habiles, nous rendra sans aucun doute le véritable saint Louis, le saint Louis profondément dévoué à l'Église, aussi bien dans sa politique que dans sa vie privée, c'est-à-dire le prince catholique par excellence.

A l'égard du clergé inférieur, l'esprit du pieux roi fut le même. Cependant des difficultés d'une nature particulière se présentaient souvent à ce sujet, entre la puissance temporelle et la puissance spirituelle. La question de la collation des bénéfices, notamment, était une nouvelle source de conflits. En principe, l'évêque était le collateur-né des bénéfices ecclésiastiques. S'il était élu par le chapitre, en retour il nommait les chanoines et les autres bénéficiaires, non toutefois sans l'assentiment de ce même chapitre. Mais, par des dérogations successives au profit des papes, des princes, des patrons ou protecteurs des Églises, ce droit en était arrivé, au xme siècle, à être partagé dans la pratique. Les souverains pontifes l'exerçaient dans un certain nombre de cas, en vertu des réserves apostoliques, privilège remontant à une époque reculée. A partir de Clément IV, vers la fin du règne de saint Louis, ces réserves s'étendent considérablement; elles finissent par être appliquées, sous les pontifes suivants, à la généralité des bénéfices vacants. En même temps le pape exerce, depuis 1154, un droit de recommandation qui a un caractère impératif et qui emporte ordinairement la collation. D'un autre côté, les rois ou les seigneurs interviennent comme patrons. Le patronage de certaines Églises leur avait été concédé, dès le v« siècle, en récompense de leurs libéralités et de leurs nombreuses fondations. L'épiscopat avait en vain combattu les conséquences qu'ils en prétendaient tirer et n'avait réussi qu'à les restreindre. A l'époque où nous en sommes, le droit de patronage, concédé sous la condition expresse de dotation de l'Eglise, comporte la présentation des titulaires à l'évêque, et par suite il entraîne la collation virtuelle du bénéfice, quoique le diocésain reste possesseur du droit d'institution. On conçoit facilement que cette immixtion des patrons laïques, bien que tolérée, devait engendrer des difficultés regrettables. Aussi diverses précautions sont-elles prises par l'Église pour les empêcher de présenter des sujets incapables. Elle leur interdit la vente ou la

SON GOUVERNEMENT ET SA POLITIQUE 2:il

cession de leur droit. S'ils osent instituer directement un bénéficiaire, ils sont déchus ipso facto du patronage'. S'ils laissent se prolonger une vacance au delà de quatre ou de six mois, la collation revient à l'évêque. S'ils présentent un candidat entaché d'une irrégularité quelconque, par exemple n'ayant pas atteint l'âge requis, ou n'ayant pas reçu les ordres sacrés, ou ne pouvant pas observer l'obligation de la résidence, ils sont privés pour une fois de l'exercice de leur prérogative.

Avec des princes mal disposés envers l'Église ou peu scrupuleux, une pareille situation était une source de conflits. Mais avec saint Louis il n'y avait rien à craindre. Sa conduite en cette matière est une des preuves les plus remarquables de sa déférence envers l'autorité spirituelle et de sa ferme volonté de rester d'accord avec elle. Voici, d'après Joinville, comment il procédait : « Quand quelque bénéfice de la sainte Église échéait au roi, avant qu'il le donnât il consultait de bonnes personnes religieuses ou autres, et, quand il avait pris conseil, il donnait les bénéfices de la sainte Église en bonne conscience, loyalement et selon Dieu. Il ne voulut jamais donner nul bénéfice à un clerc, s'il ne renonçait aux autres bénéfices d'Église qu'il avait déjà '-. t Geoffroy de Beaulieu est encore plus précis; il rapporte que saint Louis, appliquant à ces nominations le principe général introduit dans son gouvernement, ouvrait sur les candidats de véritables enquêtes. Les faits sont complètement d'accord avec le témoignage de ces deux historiens. La circonspection du pieux roi était telle, qu'en partant pour la seconde croisade, craignant sans doute que d'autres mains laïques n'abusassent de son droit de collation s'il le laissait à la régence, il en remit l'exercice à l'évêque de Paris lui-même; il lui associa seulement le prieur des frères prêcheurs, le gardien des frères mineurs et le chancelier de son Église 3. Ainsi le soin des âmes ne le préoccupait pas moins que les intérêts temporels, et voir la direction spirituelle de la moindre partie de son peuple confiée à des clercs indignes ou simplement incapables eût été pour sa conscience de père un sujet de remords. Plutôt que de conserver dans sa maison, pendant son ab.-ence, un droit qui allait jusqu'à un certain point sur les brisées de l'autorité ecclésiastique, il le remettait à l'Église. C'est encore un trait que les partisans du gallicanisme de saint Louis ont oublié de méditer.

Quant aux difficultés ou aux incertitudes qui pouvaient surgir au sujet de la légitimité même de son patronage sur les Églises, le roi,

1 V. Gujol, Somme des conciles, I, 401 et suiv. î Join ville, édition de Wailly, p. 380. 3 Analecla juris ponli/icii.

la plupart du temps, allait au-devant ou s'arrangeait à l'amiable avec les prélats. On le voit s'accorder, en 1232, avec l'évèque d'Évreux pour le partage du droit de nomination à plusieurs bénéfices de ce diocèse. Dans celui de Chartres, où un différend s'élait élevé, il consent bénévolement, par un compromis avec le chapitre, signé en 1244, à ce que les abbés de Saint-Denis et d'Hermières pourvoient à sa place aux prébendes vacantes. Mais il s'agit ici de vacances survenues pendant que le siège épiscopal était inoccupé, et par conséquent c'est le droit de régale qui est en jeu ; or on a vu tout à l'heure la façon dont saint Louis usait de ce droit prétendu.

Je ne saurais quitter ce sujet sans dire un mot d'une ordonnance de saint Louis qui concerne un des plus fameux droits temporels de l'Eglise; il s'agit de la dime. La perception de la dîme remonte, on le sait, au temps et à la législation des Hébreux. Dans le Nouveau Testament, sa légitimité est implicitement reconnue, en vertu du précepte moral rappelé par saint Paul : Qui in sacrario operatur, qux de sacrario sunt edunt. La dîme est donc une dette sacrée des fidèles envers les ministres de l'Évangile, aux nécessités desquels ils sont tenus de pourvoir; elle n'est pas positivement de droit divin, mais elle est de droit canonique, et les conciles en ont toujours consacré l'usage, tout en défendant de la détourner de son but religieux. Mais, par suite du malheur des temps, beaucoup de dîmes, c'est-à-dire de redevances attribuées aux Églises, furent accaparées par les grands seigneurs vers la fin de l'époque barbare, en même temps que les autres biens ecclésiastiques. D'autres furent cédées par les Églises elles-mêmes à des personnages puissants, pour acheter leur protection contre les invasions ou les autres dangers auxquels elles étaient exposées. De là l'înféodation des dîmes. Celles qui avaient été ainsi usurpées ou aliénées, étant considérées comme des biens ordinaires, furent données en fief et soumises à toutes les lois féodales. Leur détention par des mains laïques était donc un reste des temps de violence et de barbarie. L'Église la condamna de bonne heure, et défendit aux séculiers possesseurs de dîmes de les transférer à d'auties qu'à elle, sous peine d'être privés de la sépulture chrétienne. Au xme siècle, elle alla plus loin; tolérant seulement qu'ils conservassent les dîmes inféodées antérieurement au troisième concile de Latran, tenu sous Alexandre III, elle fit supprimer toutes les autres. Elle continua néanmoins de poursuivre la réintégration successive des premières ; mais cette restitution était souvent entravée par les seigneurs féodaux, dont les particuliers devaient requérir le consentement pour toutes les opérations de cette nature. C'est ici que nous voyons le saint roi intervenir. Sa scrupuleuse délicatesse et son dévouement à l'Église étaient d'accord pour lui faire déplorer un

pareil état de choses. Il avait à cœur de faire rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Il promulgua 'lune, dans la dernière année de son règne, le décret suivant, dont le texte édifiant n'est pas trop long pour être rapporté ici :

Au nom de la sainte et indivisible Trinité. Amen. « Louis, par la grâce de Dieu, roi de France. Nous taisons savoir à tous que, pour l'amour de Dieu, pour le salut de notre âme et de l'âme de notre père le roi Louis, d'illustre mémoire, de notre mère la reine Blanche, et de nos autres prédécesseurs, nous voulons et concédons, autant qu'il nous appartient, ce qui suit. Toutes les personnes laïques qui perçoivent des dîmes sur notre terre et dans les fiels mouvants de nous, directement ou indirectement, pourront les restituera l'Église en perpétuelle propriété sans avoir besoin de notre consentement ou de celui de nos successeurs; de telle sorte que nos héritiers ou successeurs ne pourront s'y opposer d'aucune manière, ni empêcher en aucun cas l'effet de la présente'conces>ion. Et afin que ce soit chose ferme et stable à l'avenir, nous avons fait sceller ces lettres de notre sceau. Fait à Paris au mois de mars 1269 (1270) '. »

Ainsi, encore une fois, le gouvernement royal vint en aide à l'Église contre les embarras causés par la féodalité, et les dîmes inféodées purent rentrer facilement entre les mains de leurs légitimes propriétaires, revenir à leur destination primitive et naturelle. Il y avait cependant là, pour un prince jaloux de la puissance ecclésiastique, une belle occasion de séculariser. La dime, à entendre certains politiques modernes, était un abus monstrueux qu'il fallait aider à détruire; on la met sur le même pied que la corvée pour en faire l'épouvantail d'un peuple ignorant. Il est bon de monder que, si lise l'exigeait, le pouvoir civil lui en facilitait la perception, et que ses détenteurs laïques s'empressaient de la restituer. Aujourd'hui l'on est obligé de suppléer par un budget des cultes aux propriétés et aux revenus confisqués sur le clergé; la dime coûtait moins à l'État, et paraissait au public moins lourde que les impôts modernes.

1 Analecta juris pontifiai

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