CHAPITRE XIII
ir de saint Louis pour les religieux; ses fondations' — Naissance des ordres de Saint- Dominique et de Saint-François. — Leur propagation en France; le roi les favorise et s'en ►'iitoure. — Leurs services et leurs travaux. — L'inquisition. — Esprit et dispositions de Louis à l'égard des hérétiques; mesures qu'il prend à leur sujet.
Si des lions amicaux unissaient le roi à la grande majorité du clergé séculier, ce n'était rien encore auprès de la vénération et de l'affection toutes particulières qu'il professait pour les ordres religieux. Ce sont les propres paroles de son fidèle biographe : <r II aimait toutes gens qui se mettaient à servir Dieu et qui portaient habit de religion, et nul d'entre eux ne venait à lui sans recevoir du bien'. » On ne trouve plus, en effet, dans ses relations avec eux, aucun de ces désaccords momentanés, aucun de ces tiraillements que nous avons constatés avec certains clercs séculiers. Toute sa faveur leur est acquise; mais cette faveur n'est point aveugle, et le bon roi a ses préférences.
L'ordre de Citeaux, consacré surtout à la prière, est un de ceux qu'il semble avoir affectionnés. On le voit fonder pour lui l'abbaye de Maubuisson, près de Pontoise, qu'il dota très richement et qu'il ne cessa d'entourer d'une vigilante protection ; car il ne partit point pour sa première croisade sans avoir été dire adieu aux religieuses qu'il y avait établies. Il bâtit aussi pour des cisterciens la célèbre maison de Royaumont, où il alla bien des fois par la suite goûter un instant de recueillement. La fondation de cette abbaye est une de
1 Joinville, édition de Wailly, p. 394.
celles qui donnent le mieux l'idée de la libéralité intelligente qu'il apportait dans cette sorte d'actes. Les religieux de Royaumont furent séparés de tout contact avec le monde; ils ne devaient payer aucun impôt domanial pour leurs ventes ou leurs acquisitions; le roi se réservait le jugement des procès qui leur seraient intentés ; d'autres immunités leur furent encore accordées, de manière qu'ils fussent exonérés de tout souci temporel. A Saint-Loup, près d'Orléans, Louis donna encore une terre aux cisterciennes, et leur permit d'y construire neuf maisons, se réservant uniquement les droits de justice. A Cluny, il prit sous sa sauvegarde spéciale les moines et leurs biens, en chargeant ses baillis de leur dépense. Par vénération pour l'illustre abbaye de Saint- Denis, qui renfermait le tombeau de ses prédécesseurs et l'oriflamme sacrée, il exigea que l'hommage féodal fût rendu à l'abbé pur son propre frère, le comte de Clermont, qui tenait des terres de lui, la personne royale devant rester seule exempte d'un pareil aveu de dépendance. A Paris, il installa à ses frais les frères des Sacs ou de la Pénitence, les frères de Sainte-Croix, les béguines, les carmes, les blancs- manteaux, les filles -Dieu; aux environs, il établit les augustins de Montmartre, les chartreux de Vauvert, l'abbaye de Longchamp, celle de Lys, près Melun. Les béguines, association originaire de Liège et instituées depuis peu, n'étaient pas, à proprement parler, un ordre religieux; c'étaient des femmes mariées ou des vierges qui se réunissaient en certains lieux pour servir Dieu en commun, sous un habit peu différent de celui du siècle, sans prononcer de vœux solennels et sans se renfermer dans un cloître. On en voit encore aujourd'hui vivant dans ces conditions en plusieurs villes de Belgique. Persécutées et abolies avec les béguins au siècle suivant, elles étaient alors dans tout l'éclat d'une renommée naissante, et il n'est pas étonnant que le pieux monarque leur ait donné des maisons un peu partout, lès ait dotées et portées sur son testament. Quelques-unes, il est vrai, prétendaient se mêler de prédication, et déplaisaient pour ce motif au clergé ; mais la légende rapporte qu'un moine cistercien , ayant des doutes sur leur veitu, obtint de Dieu la faveur de voir miraculeusement toutes leurs actions , et qu'elles lui apparurent fermes dans la foi, accomplies dans leurs œuvres; si bien qu'il les défendit par la suite contre tous leurs détracteurs.
Joinville n'exagère pas quand il nous dit, dans sa langue imagée, que saint Louis <t enlumina tout son royaume d'abbayes comme l'écrivain orne son livre d'or et d'azur1 ». Mais il ne faut pas croire qu'il ait été prodigue envers les moines comme d'autres envers leurs
1 Joinville, édition do Wailly, p. 406.
courtisans. Lui-même exposa sa théorie au comte Thibaud de Champagne, un jour qu'il le voyait faire des dépenses exagérées pour un couvent de Provins. « Il faut, lui dit-il, avant tout réparer ses torts, puis taire l'aumône avec ce qui reste, t On retrouve dans cette parole son caractère tout entier, car jamais prince ne fut plus scrupuleux en étant aussi large. Les bienfaits lui étaient d'ailleurs rendus par les astères sous la forme d'avantages spirituels. Nos pères, au lieu de se faire associer au produit d'une opération financière, cherchaient à être associés aux bénéfices des prières et des bonnes œuvres de certaines communautés; tel était l'empire de la foi. .Saint Louis sol-
CJoitre de Royaumont.
licita et obtint cette association pour lui et sa famille de l'ordre de Prémonrté, des abbayes de Vczelay, île Grandmont, de Pontlevoy, du Bec, de l'ordre des chartreux, de celui des trinitaires et de beaucoup d'autres. A toute heure et en tout lieu il voulait que des voix autorisées s'élevassent jusqu'à Dieu en sa faveur et pour la prospérité de son royaume. Mais sa prédilection la plus tendre, ses bienfaits les plus signalés étaient réservés pour les derniers venus de la milice religieuse, pour les humbles frères de Saint-Dominique et de Saint-Franyois, dont je dois parler plus en détail, parce que leur propagation en France est un des événements les plus féconds de son règne.
Au début du xme siècle, le grand éditice chrétien, si imposant, si solidement assis, était menacé d'un péril plus grave encore que le relâchement de la discipline ecclésiastique. Comme un monument dont la façade serait intacte et l'intérieur miné par des bandes de rongeurs invisibles, il couvrait de son ombre ses pires ennemis. Les
ramifications de la grande secte manichéenne, toujours combattues, toujours renaissantes, étaient sur le point de tout envahir et de renverser jusqu'aux fondements de l'Église catholique. Leur doctrine était un singulier mélange d'hérésies anciennes et d'utopies sociales que l'on croit modernes : on y trouve réunis la négation de l'autorité pontificale et du pouvoir divin de Jésus -Christ même, les principes de la liberté illimitée, de la communauté des biens et des femmes, de l'inanité des sacrements, et beaucoup d'autres théories, jointes parfois à de grossières superstitions. Sous le nom de Vaudois et d'Albigeois , ces hérétiques avaient secrètement infecté une grande partie de l'Italie et de l'Allemagne, presque toute la moitié méridionale de la France et quelques pays du centre. On voyait venir le moment où toute la catholicité allait être gangrenée; la réforme, peut-être même la révolution, allaient arriver plusieurs siècles avant leur tour. Il se présenta, en effet, deux réformateurs; mais, par un effet merveilleux de la protection divine, ces réformateurs, au lieu de s'appeler Luther et Calvin, s'appelèrent saint François et saint Dominique. Il était impossible que le siècle de saint Louis vît le déchirement de la société chrétienne ; le monde occidental n'était pas mûr pour une telle scission. Mais il était possible, et il était dans l'ordre rationnel des choses qu'il vit une grande réparation, un grand renouvellement de la vie religieuse ; car l'Église était encore assez vivace pour tirer de son propre sein les éléments de son rajeunissement. Je ne parle pas ici de la répression matérielle de l'hérésie ; j'en dirai un mot tout à l'heure. Mais on a trop souvent considéré cette répression comme la principale ou la seule arme employée alors contre les adversaires de la foi. Le grand moyen, le grand instrument du triomphe du catholicisme fut le spectacle donné à tout l'univers de la pauvreté évangélique ressuscitée, de la prédication apostolique restaurée, de la charité et de la fraternité primitives sincèrement professées. Que prétendaient les hérétiques? Quelle était la base de leurs raisonnements et la cause de leurs succès? Voyez, disaient-ils au peuple, toujours facile à séduire par le sophisme, voyez combien vos prêtres sont faux : ils vous enseignent un Dieu pauvre, et ils vivent dans l'opulence; ils vous prêchent Jésus-Christ humble et mortifié, et ils viennent à vous avec un faste orgueilleux, avec un cortège de chevaux magnifiques. Cet argument leur amenait de nombreux adeptes ; tous les écrivains du temps s'accordent à le reconnaître. Eh bien! se dit un jeune missionnaire témoin de ces défections et de l'impuissance de ses collègues, dépouillons nos riches habits et revêtons-nous de bure ; renvoyons nos chevaux, et marchons à pied, le bâton de pèlerin à la main ; renonçons à toute propriété, et soyons mendiants s'il le faut; prêchons par l'exemple
comme par la parole, et prêchons ainsi partout, sans trêve ni relâche. Le salut était trouvé ; le grand ordre des Frères prêcheurs était fondé.
Pendant que ceci se passait en France, le fils d'un riche négociant d'Assise renonçait à sa famille pour se faire adopter par un pauvre hère, et s'en allait par le monde couvert d'une vile tunique, ceint
Saint François et saint Dominique.
d'une corde, pratiquant à sa manière la communauté des biens, c'est-à-dire ne voulant rien accepter pour lui (manière fort opposée à celle des communistes modernes), secourant enfin, avec une douzaine de compagnons, toutes les misères et toutes les ignorances humaines. Il établissait ces frères mineurs, ou petits frères, dont le nom seul est un signe d'humilité, et leur donnait pour premier statut ces simples mots : « Observer l'Évangile, vivre sous la loi de l'obéissance, sans posséder rien en propre et en gardant la chasteté. » Saint François et saint Dominique se rencontrèrent, dit -on, à
Rouie ; ils se comprirent et s'embrassèrent. Liés désormais par une même ambition, ils se partagèrent le labeur et la peine, comme deux conquérants antiques se seraient partagé la gloire. Les franciscains eurent pour apanage la charité et les missions populaires ; les dominicains eurent la science et le génie de la prédication. Mais, à l'origine, ces dons divers se confondent et s'unissent chez eux à tel point, que l'on dirait qu'ils n'ont même pas voulu posséder en propre une seule qualité, une seule aptitude. Le pape Innocent III eut quelque peine à autoriser les deux ordres naissants; un tel genre de vie lui paraissait au-dessus des forces humaines. La pauvreté individuelle avait bien été professée jusque-là dans les monastères ; mais ici il s'agissait d'appliquer à la communauté même le principe de non-possession; c'était l'indigence absolue et collective. N'était-ce point tenter Dieu? Il avait pris d'ailleurs la résolution de ne plus approuver de règles nouvelles. Mais une nuit il crut voir en songe s'écrouler la basilique de Saint- Jean-de-Latran, mère et maîtresse de toutes les églises, et s'avancer, pour la soutenir, deux personnages mystérieux; il reconnut ensuite que c'étaient François d'Assise et Dominique de Guzman. Ses doutes furent levés : le premier vit son ordre confirmé en 1216, et le second obtint la même faveur quelques années après. Voilà donc les deux milices lancées sur le monde ; voilà les redoutables missionnaires aux prises avec l'héiésie d'une part, avec la corruption ecclésiastique de l'autre. Voyons-le- maintenant à l'œuvre chacun de leur côté ; suivons leurs progrès et leur développement sous le règne et sous la protection du saint roi.
On s'imagine difficilement aujourd'hui la rapidité de la propagation des frères mineurs. Ce fut comme un embrasement qui s'étendit tout à coup à la chrétienté entière. Pour en donner l'idée, il suffit de dire qu'ils comptaient, dès 1250, huit cents couvents renfermant plus de vingt mille religieux. En France, où ils s'introduisirent de bonne heure, le peuple fut tout de suite frappé de l'humilité de leur costume et de la corde qui les ceignait ; il leur donna le nom de cordeliers. Il fut bien plus étonné encore quand il les vit se répandre dans les villes et les campagnes sans s'inquiéter du gite ni de la nourriture, quand il les entendit prêcher à la fois contre l'hérésie et contre les désordres des clercs sans crainte des puissants, sans souci temporel. L'impression fut immense, et tout le monde, pris d'une sainte émulation, commença à vouloir endosser la bure de saint François. Du vivant de Jacqdes de Vitry, vers 1230, l'ordre se répartissait déjà en quatre catégories fort nombreuses, qu'il compare à la fourmi, au lièvre, à la sauterelle et au stellion : la première, ce sont les simples et les laïques, travaillant de leurs mains ou portant les aumônes; la seconde, ce sont les faibles et les infirmes,
compensant par la prière et la méditation leur impuissance matérielle; la troisième, ce sont les savants qui s'élèvent aux choses du ciel par l'étude et la contemplation; la dernière enfin, ce sont les orateurs, voyageant pour la diffusion de la lumière et le salut des âmes. On a là, peinte d'un seul trait, toute l'œuvre des frères
Albert le Grand enseignant la chimie a Paris.
mineurs dans les premiers temps de leur existence, et l'on voit que cette œuvre était déjà plus vaste que celle des ordres anciens, puisqu'elle ajoutait à la charité, à la prière, à la science, aux travaux manuels, les rudes fatigues de la prédication nomade. Aussi la critique, au xiir3 siècle, est-elle encore muette à leur égard; les orateurs qui s'adressent à eux du haut de la chaire se contentent de leur recommander de placer au-dessus de leur règle particulière la loi d'amour universel qui régit tous les chrétiens. Il n'est donc pas surprenant que saint Louis leur ait voué une
affection si marquée. D'ailleurs, il avait été en partie élevé par eux; car sa mère avait choisi dans les deux ordres nouveaux les religieux les plus capables de l'assister dans sa tache d'éducation maternelle; il faut par conséquent leur reconnaître l'honneur d'avoir contribué à donner à la France le modèle des souverains. On raconte même une curieuse légende sur un pèlerinage qu'il aurait fait par reconnaissance à Pérouse, au tombeau du fondateur des frères mineurs. Mais restons dans le domaine de l'histoire. Il ne régnait encore que depuis huit ans, lorsqu'il^leur procura dans sa capitale une installation complète. Il leur fit donner par l'abbaye de Saint -Germain, pour agrandir leur demeure provisoire, un grand corps de logis, et bâtit ensuite leur église avec le produit de l'amende payée par Enguerrand de Coucy. C'est alors surtout qu'on vit ces religieux fréquenter son palais et se répandre dant les chaires parisiennes. Il se servait d'eux pour donner à son entourage le spectacle édifiant des vertus évangéliques. C'est pour cela que, se trouvant à Hyères au retour de la croisade, il voulut retenir à sa cour ce frère Hugues, qui se scandalisait de voir tant de moines en pareil lieu, et qui lui répondit rudement : « Certes, sire, je n'en ferai rien, mais je m'en irai en tel endroit où Dieu m'aimera mieux qu'en votre compagnie. » Toutefois l'austère cordelier ne le quitta point sans lui laisser à lui-même des avis salutaires, qui influèrent certainement sur sa ligne de conduite. Il est bon de rappeler ces paroles textuelles , pour montrer quel était le rôle des frères mineurs à la cour, et quelle sainte liberté de langage ils y apportaient.
« Il lui enseigna, raconte Joinville, comment il devait se maintenir au gré de son peuple, et, en la fin de son sermon, il dit qu'il avait lu la Bible et les livres païens, et qu'il n'avait jamais vu, ni dans l'une ni dans les autres, qu'un royaume ou une seigneurie se perdit ou passât d'un maître à un autre, sinon par défaut de droit (faute de rendre justice). Or, ajoute-t-il, que le roi prenne garde, puisqu'il va en France, de faire telle droiture à son peuple qu'il en conserve l'amour de Dieu, en manière que Dieu ne lui enlève point le royaume de France pour sa vie '. » Est-il beaucoup de conseillers laïques qui eussent gardé une attitude aussi indépendante vis-à-vis de leur maître?
En dehors de Paris et de la cour, saint Louis favorisa l'établissement des frères mineurs partout où il le put. A Senlis, il ordonna au maire et aux échevins de les laisser clore de murs leur habitation et y renfermer la rivière, à condition de ne pas en arrêter le cours. A Rouen, il agrandit lui-même leur maison. Dans les domaines
1 Joinville, édition de YVailIv, p. 362.
de son frère Alphonse de Poitiers, ils turent l'objet d'une protection et de bienfaits semblables. Jusqu'en Palestine, pour les récompenser sans doute d'avoir prêché la croisade et de l'y avoir accompagné en grand nombre, le roi leur éleva une église et un couvent dans la ville de Joppé. En même temps il envoyait un certain nombre d'entre eux chez le khan des Tartares, pour obtenir l'autorisation d'annoncer l'Évangile dans les États de ce despote. Par son testament, il leur légua, avec une rente considérable pour l'époque, une partie des volumes qu'il avait rassemblés à la Sainte -Chapelle; ils eurent notamment son psautier, qu'ils vendirent ensuite dans un moment de besoin. Enfin il les aimait tellement, qu'une femme du peuple osa lui reprocher un jour d'être le roi des moines mendiants et d'être bon uniquement à porter le capuchon. Ce capuchon, qui distinguait les frères mineurs, il faillit le porter en effet. Son extrême humilité lui avait un moment inspiré le désir d'abdiquer et d'entrer chez les franciscains ; il en fut empêché par les justes représentations de la reine. M. Renan prétend, dans l'Histoire littéraire, que c'est là une liction inventée par ces religieux eux-mêmes, comme le voyage de saint Louis à Pérouse; mais les historiens contemporains, Geoffroy de Beaulieu entre autres, attestent le l'ail, et les critiques sincères de nos jouis l'ont parfaitement admis. Le savant Boutade l'a reconnu, c'est grâce à Marguerite de Provence que la France conserva son roi. Cela dut être pour la piété de Louis un véritable sacrifice; mais il s'en consola dans ses entretiens intimes, dans ces causeries après le dîner, que son biographe nous dépeint si bien : « Quand nous estions privément avec lui, il s'asseyait au pied de son lit; et quand les prêcheurs et les cordeliers qui étaient là lui rappelaient un livre qu'il aimait à entendre lire, il leur disait : « Vous ne me lirez point; « car il n'est pas de si bon livre après manger comme quolibets, c c'est-à-dire que chacun cause comme il veut '. »
Tel- était le rôle de ces moines à la cour de France. Le lecteur n'attend pas que je lui retrace leurs faits et gestes à travers le monde; il faudrait des volumes, et, en effet, de gros in-folio, intitulés Annales Fratrum minorum, ont été consacrés par YVadding à cette tache gigantesque. Qui ne connaît d'ailleurs leurs illustrations, les travaux et l'éloquence de saint Bonaventure, que l'Église a surnommé le <t docteur séraphique »; les succès prodigieux de saint Antoine de Padoue, qui instruisait des foules compactes sur les places publiques et les retenait d'un seul mot sous la pluie et l'orage; la science philosophique d'Alexandre de Halès, de Duns Scot, de Roger Bacon? Sans doute les disciples de saint François connurent à leur
'■ Joinville, édition de Wailly, p. 368.
tour la défaillance et l'erreur; ils devinrent les rivaux de leurs frères d'armes les dominicains. Après le règne de saint Louis, le schisme s'introduisit dans leur propre sein; les partisans de l'Évangile éternel, et plus tard les fratricelles , tombèrent dans de singuliers écarts de doctrine. Mais, si l'on s'arrête à l'époque de leur ferveur primitive, on ne doit qu'un tribut d'admiration à cette apparition bienfaisante de la pauvreté volontaire, de la charité héroïque, de toutes les sublimes folies de la croix.
L'ordre de Saint-Dominique, dans le premier siècle de son existence, est encore plus admirable. Il n'y a qu'une voix, parmi les contemporains, pour vanter le désintéressement de ses membres, la sincérité de leur pauvreté, leur zèle pour l'enseignement et la prédication. Les frères piècheurs portent bien leur nom; ce sont les prédicateurs par excellence. Au commencement, Matthieu de France, le bienheureux Réginald, Jourdain de Saxe, Henri de Cologne, instruisent les masses dans un langage plein de simplicité et d'ardeur; comme leur fondateur, ils ne demandent d'inspiration qu'à un seul livre, l'Évangile. Un peu plus tard, avec Albert le Grand et ses élèves, ils abordent l'éloquence savante et les chaires des écoles. Saint Thomas, le grand théologien du moyen âge, admiré de l'Église entière, porte à son plus haut point la gloire de sa congrégation et le génie scolastique. Au-dessous de lui, des maîtres de l'ordre, comme Humbert de Romans, Hugues de Saint-Cher; de simples frères, comme Gilles d'Orléans, Etienne de Bourbon, Pierre de Tarentaise, qui occupa un instant le trône pontifical, et cent autres, relèvent la chrétienté par leurs missions, par la pureté de leur foi, par leurs efforts contre l'hérésie. Un entraînement irrésistible pousse tous les hommes de mérite qui se convertissent à revêtir l'habit blanc de saint Dominique. Un ancien médecin de la cour, théologien renommé dans l'Université, descend de chaire au milieu d'un sermon pour l'endosser séance tenante. Si quelques voix intéressées essayent de détourner vers les autres ordres cet élan général , on leur répond : « Jésus-Christ fut-il cistercien? fut-il bénédictin"? fut-il chanoine régulier? Non. Mais fut-il un pauvre prédicateur? Oui. Eh bien! nous aimons mieux faire comme lui que comme vous. » A Paris, à peine ont-ils obtenu de l'Université, moyennant certaines conditions, la maison de la rue Saint-Jacques (d'où leur nom de Jacobins), que la foule des étudiants déserte les autres écoles pour se grouper autour d'eux. Inde irse : de là ces jalousies et cette longue querelle, dont on a tant parlé, entre les ordres mendiants et les docteurs séculiers ; de là aussi le mécontentement de certains évêques, qui voyaient avec regret une part de leurs fonctions, et surtout de leur influence, accaparées par ces nouveaux venus; point de départ d'une autre lutte, où des deux
côtés on manqua quelquefois de modération. Mais les prélats les plus éclairés ne voient en eux que d'utiles auxiliaires et favorisent tant qu'ils le peuvent leur développement. Guillaume d'Auvergne,
Saint Thomas d'Aquin à l'université de Pum.
évêque de Paris, apprend que les jacobins sont endettés et ont mille peines à se tirer d'affaire dans leur nouvelle maison : que fait-il? Il va trouver la reine Blanche, qui l'écoutait toujours docilement, et lui dit : « Madame, vous avez fait des frais considérables pour préparer votre pèlerinage à Saint-Jacques de Gompostelle, afin d'être
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glorifiée aux yeux du monde et d'étaler votre magnificence au pays d'où vous êtes sortie. Tout cet argent ne pouvait-il trouver un meilleur emploi? — Parlez, seigneur, lit la reine; je suis prête à suivre vos conseils. — Je ne vous en donnerai qu'un, mais un bon, et je m'engage à répondre pour vous sur ce point au tribunal suprême : voilà nos frères prêcheurs, qui sont appelés les frères de Soint-Jacques, et qui manquent du nécessaire. Eh bien! allez à Saint- Jacques (à Saint-Jacques de Paris), et portez-leur la somme consacrée à votre pèlerinage, qui se trouvera de cette manière accompli sans peine. Je prends sur moi de modifier ainsi votre vœu. j> Et la reine obéit au saint homme '.
Saint Louis ne protégea pas moins ces religieux que sa mère. Tout ce que j'ai dit de son intimité avec les frères mineurs, il faudrait le répéter à propos des dominicains. Il prend un confesseur dans chacun de leurs ordres ; il leur destine à chacun un de ses enfants. 11 lègue aux uns comme aux autres sa bibliotbèque de la Sainte-Chapelle. Il les admet également à sa table. Chacun se rappelle saint Thomas, s'écriantau milieu d'un repas royal : « Je tiens un argument décisif contre les manichéens, » et le bon prince le forçant à mettre aussitôt sa trouvaille par écrit. A la croisade, il emploie comme ambassadeur et comme interprètes des frères prêcheurs instruits dans la langue sarrasme. A Compiègne, il leur bâtit un monastère avec l'autorisation d'Alexandre IV. Quoi de plus touchant que ses vi^tes dans cet établissement"? Il s'assoit à terre devant la chaire des professeurs, et il écoute leurs leçons avec l'humilité du dernier des étudiants: il prend place au réfectoire pour entendre le lecteur. A Rouen également, il leur concède un emplacement, demandant quelques prières en échange, et dans la même ville il établit des sœurs dominicaines, qui s'occupaient sans doute de l'éducation des jeunes filles, comme dans le Midi, où cette éducation, sécularisée par les Albigeois, fut rendue à l'Eglise par les religieuses de Prouille. Partout il défend les privilèges de ces pauvres moines et seconde leur propagande; si bien qu'à la lin de son règne ils comptent en Europe quatre cent dix-sept couvents; chilfre inférieur à celui des maisons franciscaines, mais la qualité rachète ici le désavantage de la quantité. Dans une seule année, la moitié des sermons entendus à Paris sont prononcés par eux, et ce sont généralement les meilleurs ; ils tiennent donc à eux seuls autant de place dans la capitale que tous les autres ordres et tout le clergé séculier réunis. J'ai déjà remarqué que la haute science était un de leurs principaux apanages, et les noms que j'ai cités me dispensent d'en fournir la
1 Anecdotes historiques tirées du recueil d'Etienne de Bourbon, p. 3S9.
preuve. Croirait-on qu'une des accusations lan mtre eux de
nos jours est celle d'avoir érigé l'ignorance en principe et d'avoir fait aux livres une guerre systématique? Cette guerre, M. Renan en a trouvé la trace dans une ancienne peinture de Toulouse qui représentait saint Dominique, et à côté de lui plusieurs livres dans les flammes. 11 y a là une méprise trop plaisante pour n'être pas relevée : ce tableau reproduisait un trait bien connu de la vie du saint, c'est-à-dire son livre soumis à l'épreuve du feu en même temps que ceux des hérétiques et en sortant seul intact. Kn voilà
/. cependant pour (aire dire à d'autres écrivains que les frères prêcheurs « combattaient par le fer et le feu tout mouvement de la pensée », qu' « il ne leur paraissait pas convenable que les moines fussent de grands savants, etc. '. i> Le mouvement de la pensée étouffé dans l'ordre de saint Thomas! La science bannie de l'institution qui produisait Vin eut tic Beauvais, le type de l'érudit du moyeu âge, l'auteur d'une encyclopédie universelle! Constatons plutôt, avec Iîoutarie, que les ordres mendiants devinrent promptement i des centres littéraires et des pépinières 'le savants *. Et loin de nous plaindre, comme le même M. Renan, qu'ils aient affaibli la
uité en abusant de l'Évangile, répétons, avec un témoin beaucoup mieux informé, avec le Dante, une parole bien des fois citée : « La Providence qui gouverne le monde, voulant que l'Église marchât d'un pas plus assuré et plus fidèle, lui envoya deux primes pour
uider chacun a sa manière : François par son ardente charité, Dominique par sa doctrine, reflet de la lumière des séraphins... » Oui, au miic siècle, l'Eglise en danger a été sauvée par ces vrais pauvres et ces vrais évangélistes ; l'institut monastique dégénéré a
luvré toute sa vigueur par ces vrais moines et ces vrais ascètes; ils ont reculé de trois siècles, par une réforme catholique, l'avènement d'une réforme protestante.
Le mot que je viens de prononcer m'amène au suprême grief des détracteurs de l'ordre de Saint-Dominique; ses disciples ont vaincu l'hérésie, ils l'ont réprimée par des moyens trop rigoureux, avec une énergie parfois excessive; l'inquisition (voilà le grand mot!) l'ut en partie leur ouvre, ou du moins leur instrument. Mais on ouhlie que la mission des inquisiteurs, à l'origine, était surtout une mission d'enseignement et d'apostolat. 11 faut voir comment l'entendait ce frère prêcheur auquel j'ai déjà fait plus d'un emprunt intéressant,
une de Dourbon; il faut le voir remplissant pendant plus de vingt ans les fonctions d'inquisiteur en différentes villes et s'efforçant
1 Franklin, , t . I , p • ''J-- Cf. lus notices de MM. Renan ut ll.tu-
réau dans l'Histoire littéraire de la France.
de gagner les égarés par la douceur, par la persuasion ; ici convertissant un bandit; là rassurant une dame noble qui était venue s'accuser elle-même d'hérésie, et qui s'en alla consolée par sa conversation; ailleurs enfin combattant et déracinant des superstitions populaires. Son rôle et celui de ses collègues était complexe; il comportait aussi bien l'indulgence que la sévérité. Cette contre-partie de leurs fonctions a été si généralement méconnue, qu'on a l'air d'émettre un paradoxe en la signalant; elle est pourtant historique, et il faut espérer qu'elle sera mise un jour en lumière d'une façon complète.
Cela n'empêche évidemment que l'inquisition n'ait donné lieu à de graves abus, étrangers à son principe et à l'esprit de l'Église, qui vise avant tout au retour des pécheurs. Le plus grave, le seul grave peut-être, c'est la multiplication des sentences capitales rendues par la justice laïque. Ce n'était pas, en effet, les inquisiteurs qui prononçaient des sentences; l'hérétique reconnu par eux comme tel devenait criminel d'État, et l'État, comme le dit Cantu, n'exécutait pas la sentence de l'inquisition, mais appliquait la peine établie par ses propres lois. Les jurisconsultes civils, et Beaumanoir lui-même, admettaient que l'hérétique endurci devait être justicié et ars; et les supplices ainsi décrétés par la puissance séculière dépassèrent certainement la mesure. On vit, en 1230, jusqu'à cent quatre-vingts malheureux brûlés le même jour à Mont-Aimé, en Champagne, au milieu d'une foule innombrable. Ces exécutions collectives étaient très rares ; mais les exécutions individuelles l'étaient moins. L'irritation populaire et l'intérêt des seigneurs, qui recueillaient les biens des suppliciés, contribuaient à les rendre assez fréquentes. Alphonse de Poitiers, ou plutôt ses agents, poussaient de toutes leurs forces aux condamnations capitales dans l'intérêt du fisc. L'autorité religieuse fut même obligée d'intervenir contre la rapacité de l'administration laïque; un dominicain, Renaud de Chartres, en dénonça les agissements, et il en résulta des conflits dans lesquels le beau rôle, comme l'avoue Boutaric, fut entièrement du côté des inquisiteurs '. On peut donc dire que l'inquisition occasionna alors des excès regrettables, mais on ne peut dire qu'elle les ait commis. Chose curieuse, c'est précisément l'ennemi déclaré de la papauté qui inaugura, au xne siècle, les exécutions d'hérétiques ; c'est Frédéric II qui le premier, déclarant leur crime plus horrible que le cas de lèse -majesté et redoutant le réseau des sociétés secrètes dont ils enlaçaient l'Europe, ordonna qu'ils fussent livrés aux llammes ou privés de la langue. Tandis qu'Innocent III interdisait la torture préalable au moyen de l'eau et
1 Boutaric, Saint Louis et Alphonse de Poitiers, p. 4Ô2 et suiv.
du feu, l'empereur, ce prétendu modèle de libéralisme, faisait dès l'époque de son couronnement, et de sa propre initiative, un usage impitoyable du glaive séculier.
Tout autre fut la conduite du roi de France à l'égard dos hérétiques. Sa foi était cependant bien plus vive ; le zèle religieux eût pu le pousser à des mesures de rigueur. Mais chez les vrais chrétiens la charité corrige les ardeurs du prosélytisme. La seule ordonnance rendue par saint Louis à ce sujet est un adoucissement au régime établi par sa mère en 1229. En voici les principaux articles :
« Les biens saisis sur les hérétiques, en exécution de l'ordonnance de 1229, seront rendus à ceux qui les demanderont, à moins qu'ils ne se soient enfuis, ou qu'ils n'aient persévéré dans leur contumace, ou qu'ils n'aient été abandonnés au bras séculier.
t Les femmes ne perdront pas leurs biens pour le crime de leurs maris.
* Les biens des hérétiques morts convertis seront restitués à leurs héritiers.
« Si ceux contre lesquels l'inquisition a commencé des poursuites méritent d'être enfermés, leurs biens seront confisqués; mais, dans le cas contraire, ils leur seront remis. Si cependant ils demeurent l'objet de quelque soupçon d'hérésie, ils donneront caution de les livrer de nouveau, en cas qu'il surgisse, dans les cinq ans, quelque preuve ou charge nouvelle contre eux1. »
Ces dispositions ne furent prises qu'en 1250. Jusque-là, des révollos soulevées dans le midi par les restes de la secte albigeoise avaient empêché saint Louis de suivre le penchant de son cœur. En 1239, Trencavel et d'autres seigneurs se mirent à la lote dos hérétiques, et le roi dut envoyer contre eux son chambellan Jean de Beaumont, qui les dompta par la force. Bientôt après, le comte de Toulouse luimême essaya de secouer les liens que lui imposait le traité conclu dix ans auparavant. La coalition formée à cette occasion se liait évidemment à une recrudescence de l'hérésie. Sous prétexte de confréries, les méridionaux mécontents organisaient dans l'ombre une ligue politico-religieuse. Le comte Alphonse de Poitiers fut forcé de dissoudre leurs associations. Saint Louis fut lui-même sur le point de recommencer la guerre, et leva dans ce but un subside. Le comte de Toulouse se soumit à temps ; il s'engagea solennellement à remplir ses engagements antérieurs, à extirper les hérétiques de sa terre, et accepta toutes les conditions de paix qu'on lui offrait.
« Ordonnance des rois, I, Gl.
Les consuls de Toulouse, les villes et les seigneurs des environs furent contraints de jurer également l'observation dn traité de Paris '. C'est seulement à partir de là que cessèrent les entreprises des barons du Languedoc contre l'autorité royale. Saint Louis put alors poursuivre l'apaisement des haines qui divisaient le Nord et le Midi. C'est pourquoi il rendit l'ordonnance dont je viens de parler. Par cet acte important il pansa bien des claies encore saignantes ; il prépara efficacement la réunion morale et matérielle du Languedoc à la France, tout en maintenant les barrières opposées à l'hérésie. Sa modération contribua bien plus à l'extinction définitive du catharisme dans son royaume que l'effroi causé par les supplices. L'historien de la secte, M. Schmidt, attribue sa disparition à ce dernier motif, et prétend que le roi prescrivit, en 1270, de brûler les hérétiques condamnés par les évêques. Il fait allusion à un passage des Êtablisents de saint Louis, qui ne sont pas de saint Louis; en revanche, il passe sous silence l'ordonnance de 1250 et ses résultats. Telle est l'impartialité de beaucoup d'écrivains lorsqu'ils touchent à ces questions d'histoire religieuse.
En même temps que la puissance civile devenait moins rigoureuse , la i apauté suivait, de son côté, une pente analogue. Dès 1245, à Lyon, Innocent IV apportait des tempéraments à la pénalité ecclésiastique, et recommandait aux inquisiteurs de procéder comme auparavant contre les hérétiques déclarés, mais de s'abstenir à l'égard des autres jusqu'au futur concile'2. Un peu plus tard, il accordait aux pénitents du comté de Toulouse l'autorisation de se croiser, qui les exonérait de toute punition et les plaçait, au contraire, dans une situation privilégiée. On voit encore ce pontife et son successeur Alexandre IV nommer des inquisiteurs pour tout le royaume, leur enjoindre, à la prière du comte Alphonse, de ne pas laisser refroidir leur zèle ; mais la tendance générale de l'Église était, au contraire, la clémence. Urbain IV, à son tour interdit aux dominicains de procéder sans les évèques ou leurs représentants ; il leur ordonne d'absoudre tous les hérétiques qui avoueront leur faute, et, pour les autres, de s'entourer avec la plus grande prudence des lumières nécessaires, de consulter, avant la sentence, un conseil de personnes honnêtes et religieuses. C'est le jury introduit dans la procédure de l'inquisition ; c'est le rétablissement du régime de la douceur. En effet, sous ce pontife, le temps des grands dangers est passé pour l'Église ; l'énergie de la résistance diminue par la force des choses, et avant la fin du siècle elle devient sans objet.
i Trésor des chartes, J. 3nG et suiv.
s Ibid., 3. 131.
L'inquisition subsistera néanmoins; elle se réveillera dans d'autres pays et sous d'autres formes, en face de périls nouveaux ; la puissance politique s'en emparera et finira par en altérer le caractère. \ is n'avons pas à suivie ici ces transformations. Il nous suffit d'avoir constaté qu'à ses débuts, et sous le règne dont nous nous occupons. l'inquisition n'a pas mérité les anatbèmes dont on s'est plu à la couvrir de nos jours. Elle a été, en somme, un progrès sur la procédure habituelle de l'époque, sur ces due - épreuves judiciaires qui sentaient encore la barbarie. Comme l'a dit si bien M. d'Arbois de Jubainville, répondant aux déclamations d'Henri Martin, elle n'est plus de notre temps, mais elle a été du sien, et elle lui a rendu service. Elle se montra plus douce que les tribunaux séculiers, et, si elle leur livra des victimes, elle leur en arracha peut-être un plus grand nombre. Les abus vinrent, non de l'institution, mais de quelques-uns de ses agents, et surtout de ses auxiliaires laïques; dans le principe elle était faite pour substituer la justice à la violence, pour préserver par des moyens légaux la société chrétienne de sa ruine. Elle contribua, en effet, à la sauver; toutefois il ne faut oublier qu'elle ne fut pas le principal instrument de son salut. La mansuétude de saint Louis, l'exemple de la pauvreté évangélique donné par les ordres de Saint-François et de Saint-Dominique, leurs prédications infatigables, eurent dans cette grande œuvre la première et la plus belle part.