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CHAPITRE XVI

L'AGRICULTV! - SAINT LOUIS

Les déCric! s fondations de villes neuves, dus à l'autorité ecclésiastique et à I ':

ventioa du roi. — La terme et le village. — Les travaux des champs. — La culture de !a . — Les jardins. — P igricole amenée par le règne de saint Louis.

Le tableau de la classe agricole et des bienfaits qu'elle dut au gouvernement de saint Louis ne serait pas complet, si l'on n'ajoutait à l'étude de sa condition civile un coup d'oeil sur sa profession et sur le degré de prospérité atteint par celle-ci à la même époque. Le lecteur me permettra donc de l'emmener aux champs et de lui faire respirer de près l'odeur des foins, c'est-à-dire de descendre aux détails techniques. Il importe d'autant plus de reconnaître quel était au juste l'état de l'agriculture au temps de saint Louis, que c'est là encore un des points sur lesquels l'ignorance ou le parti pris de certains historiens ont fait la nuit, et que le livre si remarqu publié sur cette matière par un des plus grands érudits de notre siècle n'a pu dissiper entièrement les préjugés partagés par la masse du public.

Dans un volume qui a passé longtemps, et qui passe même encore pour une œuvre d'érudition sérieuse, l'Essai sur les institutions de saint Louis, par Beugnot, un chapitre de cinq pages est consacré à l'examen de cette grave et intéressante question agricole, qui demanderait de nombreuses recherches, et voici comment l'auteur la résume, ou plutôt comment il l'enterre :

« Que pouvait être l'agriculture dans un gouvernement où, sous le plus léger prétexte, deux familles s'armaient, réunissaient tous

leurs vassaux et marchaient l'une contre l'aure, dévastant tout ce qui s'offrait à leur fureur, brûlant les moissons, arrachant des mains du laboureur ses instruments aratoires pour en faire des armes , renversant son habitation afin qu'elle ne servît pas de refuge à l'ennemi? » Et après avoir cité un passage de Guillaume Guiart sur les dommages occasionnés par la bataille de Taillebourg, Beugnot continue : « Voilà ce qu'était la paix des champs sous le gouvernement féodal; et ces malheurs se reproduisaient, non pas à de longues distances, mais à chaque instant, sans que le laboureur pût rien opposer à tant de calamités, que cette longue patience qui ne se justifie que par l'espoir de la vengeance. D'autres raisons, non moins puissantes, interdisaient tous progrès à l'agriculture; ces vilains, que l'on traitait avec tant de cruauté, étaient en outre plus méprisés que des esclaves ; on les comptait comme des bestiaux (impossible de confondre plus grossièrement le vilain avec le serf, et même avec l'esclave antique); impôts, taxes, péages, tout était mis en œuvre pour leur ravir le fruit de leurs fatigues. Quant aux terres, l'absence de division les empêchait d'être bien cultivées (comme si chaque vilain n'était pas propriétaire de son clos!). Si, malgré les efforts des hommes, la France ne se fût pas obstinée à produire en abondance tout ce qui était nécessaire à ses habitants, on ne sait ce que serait devenue cette grande population, dont une partie était si injuste et l'autre si malheureuse. »

On croirait, au premier abord, que la production du sol a toujours été en raison directe des efforts de l'homme ; mais ici elle est en raison inverse, elle a lieu malgré ces efforts ; et par différents motifs, aussi péremptoires que fondés, on déclare que tout progrès était alors interdit à l'agriculture! L'auteur de l'Essai sur les institutions de saint Louis cite bien ensuite quelques mesures prises par ce prince en faveur des laboureurs : l'interdiction des guerres privées, la défense d'inquiéter les paysans à la charrue, de mettre leurs chevaux en réquisition, d'envoyer les bestiaux aux champs moins de trois jours après l'enlèvement des moissons, pour permettre aux pauvres de glaner, et l'ordre donné aux enquesteurs de dresser un rôle des cultivateurs réduits par la vieillesse à ne plus pouvoir travailler, afin de les aider à subsister. Mais il ne voit dans tout cela que des palliatifs impuissants, et, quant à l'art agricole du temps, il n'en dit pas un mot. Voilà donc où en étaient, il y a cinquante ans à peine, nos érudits. Depuis, fort heureusement, est venu un maître qui a voulu descendre au fond des choses et qui, dans une étude devenue le modèle du genre, étude à laquelle j'ai déjà eu recours plus d'une lois, a réfuté d'une façon indirecte, mais invincible, par l'étude des textes inédits et par le luxe des détails, la plupart des allégations

accréditées sur ce sujet par l'aveugle routine. Plusieurs de celles qu'a émises Beugnot se trouvent déjà réduites à leur juste valeur par les éclaircissements que j'ai précédemment donnés sur la condition des vilains et des serfs ; je ne m'y arrêterai donc pas. Pour le reste, pour ce qui concerne proprement l'état de l'agriculture, les conclusions auxquelles est arrivé M. Delisle, dans son ouvrage sur les Classes agricoles de la Normandie, sont diamétralement opposées. Non seulement il déclare avoir vainement cherché les traces de cet antagonisme qui, suivant des auteurs modernes, régnait entre les différentes classes de la société; non seulement il se demande, avec l'acoent du doute, si les laboureurs du temps de saint Louis, dont l'avenir était sans inquiétude, n'étaient pas plus heureux que leurs descendants actuels, mais il proclame que l'agriculture était alors aussi avancée qu'aujourd'hui, et qu'elle est resté.' Millionnaire depuis huit siècles, sauf quelques améliorations dans les voies de communication et dans certains détails de la vie matérielle. C'est là, en effet, le grand enseignement qui ressort de son étude partielle, et qui ressortir,! également de toute enquête générale entreprise sur la question ; l'industrie, le commerce, ont reçu de la civilisation moderne une impulsion considérable; ils ont été l'objet de perfectionnements de toute espèce ; mais les progrès agricoles n'ont pas, à beaucoup près, suivi la même marche. Depuis quelques années seulement, il y a chez nous une tendance à rendre à la science de l'agriculture la place et l'importance dues à cette nourrice des peuples, parce que l'on sent mieux les inconvénients de la dépopulation des campagnes au profit des grandes agglomérations industrielles. Il est certain que l'attachement séculaire de nos cultivateurs à la terre et à la profession de leurs ancêtres, la perpétuité des traditions, la multiplication des familles rurales, ont contribué pour une large part à la prospérité et à la stabilité de l'ancienne société française. C'est dans ce sens surtout qu'on peut appeler l'agriculture la mère des nations ; car non seulement elle leur donne le pain matériel, mais son développement les place réellement dans des conditions d'économie sociale qui les font vivre, tandis que l'excès de la centralisation et de la production industrielle les fait mourir.

Examinons donc sa situation avec tout l'intérêt que mérite un pareil élément de salut. Suivons des yeux le champ, le domaine agricole, depuis le jour du défrichement jusqu'au jour de la récolte.

La longue paix procurée aux Français par saint Louis et l'accroissement de la population qu'elle produisit, en augmentant les besoins, firent augmenter aussi l'étendue des terres cultivées. Sous les deux premières races, les moines, ces intrépides pionniers de la civilisation, avaient déjà porté la hache dans les vieilles forêts de la Gaule, dans

ces profondes et impénétrables retraites qui avaient abrité si longtemps les mystères du culte druidique, et dont l'ombre épaisse s'étendait sur plus de la moitié du territoire de la France actuelle. Le défrichement fut une des grandes œuvres de l'institut monastique ; partout où les enfants de saint Benoît plantaient leur tente, ils ouvraient aux paysans « des cieux nouveaux et une terre nouvelle » , au propre comme au figuré ; ils agrandissaient et le domaine de leur intelligence et le domaine de leur charrue. Néanmoins des parties considérables de ces vastes forêts demeuraient encore debout au xme siècle : c'est à elles que la culture demanda de nouveau l'accroissement de son empire, car les landes et les marais ne pouvaient être conquis par elle qu'en de très petites parcelles et au prix de labeurs infinis, comme aujourd'hui du reste; et ce sont encore des abbayes, des couvents qui organisèrent ces empiétements salutaires du champ sur la friche , favorisés aussi, en beaucoup de lieux, par le saint roi. C'est à eux, en effet, qu'étaient échus la plupart des grands bois, qui ne faisaient généralement partie d'aucune paroisse, et c'est à eux que revenait le droit d'y établir une exploitation. Ainsi les religieux de Royaumont prirent une part très active à la mise en culture des forêts de la haute Normandie. Les moines commençaient par bâtir au milieu des bois une grange isolée, premier signe de l'envahissement de l'homme sur la nature sauvage. Ils y laissaient un ou deux de leurs frères, avec quelques serviteurs et une certaine quantité de bétail qu'on menait paître aux alentours. Le roi leur concédait quelquefois à cet effet un ou plusieurs acres de forêt royale, comme saint Louis le lit, en 4257, pour les religieuses de Saint-Âmand. Une des premières annexes qu'on ajoutait à cette grange, c'était un oratoire ou un autel domestique à l'usage des résidents. Puis quelques vilains du pays, appelés à assister la petite colonie dans ses divers besoins, venaient construire leurs cabanes au même lieu. On pratiquait pour eux une clairière, et dans cet espace on cédait à chacun d'eux un coin dé terre d'égale étendue, de forme allongée (d'où le nom de boel ou boyau, appliqué en Normandie à ces sortes d'établissements). Ces boels étaient juxtaposés et se touchaient par leur côté le plus long. Les cultivateurs élevaient leur maison sur une des faces les plus étroites, toujours la même, de sorte que toutes les habitations se trouvaient sur une ligne ; puis , une autre ligne semblable se formant devant elles, il y avait bientôt une rue, et par cela même un village. Cette disposition du bourg à une seule rue s'est conservée très souvent, comme l'on sait, à travers les siècles. Une fois les laboureurs logés,, on leur faisait défricher le sol tout autour de leur petit domaine ; le propriétaire de la forêt leur donnait, pour eux et leurs descendants, un lot de terrain conquis, à la charge de le mettre en culture et

de lui payer chaque année une modique rente. Et c'est ainsi que le noyau primitif se développait, prospérait, et devenait parfois le centre d'une exploitation importante. Le village était définitivement créé le jour où les moines obtenaient, par leur crédit auprès de l'évêque diocésain, la conversion du petit oratoire en une belle et grande église paroissiale, où les artistes du pays venaient prodiguer les colonnes élancées, les chapiteaux à larges feuilles, les vitraux éblouissants, les images en pierre des saints et des saintes, en un mot, tout ce luxe d'ornements que la piété de nos pères semait dans les édifices sacrés des moindres bourgades. Alors l'enthousiasme des habitants éclatait en joyeuses démonstrations, et l'amour de leur village, symbolisé par le clocher neuf, commençait à faire battre leur cœur.

Entre autres paroisses fondées de cette façon, dans le cours du le, aux dépens de différentes forêts, M. Delisle a signalé celles de Réalcamp, d'Aubignemont, de Beauficel, de la Neuville-Champd'Oisel, d'Isneuville, de Quincampoix, de Saint-Arnoul. de Mauny, de Sainte-Catherine, de Saint-Christophe, des Baux-de-Breteuil, etc. Mais le nombre des défrichements qu'il a constatés est bien plus considérable. Dans son étude sur les Foires de Champagne, M. Bourquelot a remarqué également que cette province avait vu, au xm« siècle, se multiplier les villes neuves et livrer à la culture de vastes étendues de bois ou de terres en friche. Paris lui-même était encore environné, vers le commencement de cette période, d'une ceinture de forêts; celles de Rambouillet, de Saint-Germain, de Compiègne, de Crécy, d'IveUnes, de Fontainebleau, s'avançaient sur certains points jusqu'auprès de son territoire. Le chapitre de Notre-Dame, qui était un grand propriétaire, entreprit ou favorisa la mise en culture de plusieurs parties d'entre elles. Dans certaines localités, par exemple dans les prévôtés de Rozoy et de Vernon, il donna même l'autorisation de défricher la totalité des bois ; ces déboisements, quoique exécutés sur une grande échelle, n'avaient pas, on le comprend, les inconvénients qu'ils ollriraient de nos jours, où les hautes et les moyennes futaies ne couvrent plus, au contraire, que des espaces trop restreints. Tantôt le chapitre de Notre-Dame partageait les anciennes friches avec le cultivateur qui en avait fait des terres arables ; tantôt (et cétait le cas le plus fréquent, dit Guérard) il cédait à celui-ci le tout, soit à titre temporaire ou viager, soit à titre héréditaire ou perpétuel. Le cens annuel qu'il prélevait sur lui était ordinairement lixé à quatre deniers par arpent. Quelquefois, en concédant des bois à défricher, il accordait la permission d'y construire des maisons et des villages, en stipulant qu'il serait adjoint à chaque habitation (masura) un arpent de terre au plus. Les conditions de ces opérations

dans le Parisis ressemblaient donc beaucoup à ce qu'elles étaient en Normandie. Elles devaient être à peu près les mêmes dans tous les pays. Nous pouvons aussi juger, d'après les chartes qui mentionnent la contenance des terrains livrés ainsi à la charrue dans ces deux provinces, de l'immense étendue qu'ils représentaient. Que serait-ce si nous avions des éléments analogues pour toutes les autres régions, si un dépouillement aussi minutieux avait été fait pour le royaume entier "?

A côté de l'intervention ecclésiastique, il faut remarquer, dans ces agrandissements du sol cultivable, l'intervention royale. Saint Louis cède aux religieux de Royaumont 274 acres de terre dans la forêt de Maulévrier, aux Emmurées de Rouen 50 acres dans les Essarts de Montigny; il indemnise les moines de Bonport des préjudices à eux causés par les défrichements de la forêt de Bort ; il entreprend d'abattre une grande portion de celle d'Évreux , et députe Julien de Péronne, chevalier, avec son panetier Oudin le Roux, pour en bailler différents lots à des particuliers ; il fait établir dans celle de Breteuil de nouveaux colons, entre lesquels sont partagés plus de 1300 acres, et il abandonne à l'abbaye de Maubuisson les rentes dues pour ces terres ; il cède encore un morceau de cette même forêt aux moines de Royaumont pour qu'ils y installent des cultivateurs ; il fait labourer 600 acres de la forêt de Bourse et en donne les cens aux religieuses du Trésor. Tous ces actes, relatifs à la Normandie, durent se répéter dans les diverses parties du domaine royal. Ainsi l'on est forcé de reconnaître une fois de plus qu'à la tête de tous les mouvements de réforme ou de progrès dont cette époque féconde nous offre le spectacle , on retrouve la personne du bon roi , qui aimait son peuple d'une manière si pratique.

Nous venons de voir comment s'établissait une exploitation rurale; visitons à présent les bâtiments élevés sur l'emplacement que recouvraient naguère les ronces et les broussailles. Voici une ferme créée en 1234 par le chapitre de Paris sur les terres défrichées de Vernon, près de Moret. D'après le devis dressé à cette occasion, et que l'on trouve dans le Cartulaire de Notre-Dame, publié par Guérard, le concessionnaire a bâti là, dans le délai d'un an, moyennant 600 livres provinoises, une grange entourée d'une cour et d'un grand verger. La cour ou pourpris a 40 toises de long sur 30 de large ; elle est close par un mur de 18 pieds de haut, non compris le chaperon. Dans ce mur est percée une porte avec une poterne, et celle-ci est surmontée de vastes greniers formant la grange proprement dite, comportant 20 toises sur 9, avec une gouttière. Près de la porte nous remarquons un appentis de 10 à 12 toises, destiné à l'habitation du fermier. Sur le pignon de derrière s'élève une tourelle assez grande

pour contenir un lit et un escalier. La porte et les angles des murs sont construits en bonnes pierres de taille, la tourelle en gros bois de chêne, avec une couverture en tuiles. A côté se trouve un large pressoir abrité sous un autre appentis.

Toutefois cette intallation confortable ne se rencontre guère que dans les domaines seigneuriaux (mansus indominicati), dans les propriétés exploitées par les gentilshommes riches, par les églises, par les monastères ou du moins pour eux. Cette sorte de domaine rural comprend ordinairement des dépendances assez étendues, des terres labourables, des bois, des prés, des vignes si le climat en comporte, une brasserie si c'est dans le Nord, et deux ou trois moulins; les terres labourables, qui forment la plus grande partie de ces dépendances, ont en moyenne une étendue de 14 hectares et sont cultivées en partie par les tenanciers du seigneur. Mais les petits domaines des paysans (ce qu'on appelait aux siècles précédents les mansus ingenuiles et les mansus servîtes, suivant qu'ils étaient occupés par des homme libres ou par des serfs) ont à la fois moins d'apparence et moins de superficie. Ces manses, composés d'une chaumière i mosura), d'un jardin et de 3 ou i hectares de terre, sont le plus souvent groupés autour des manses seigneuriaux, et la réunion des uns et des autres constitue la villa ou le village.

Les maisons du village ne sont pas toujours collées ensemble ou disposées en ligne, comme je l'expliquais tout à l'heure ; cette disposition appartient surtout aux villes neuves créées tout d'une pièce, à la suite d'un défrichement ou en vertu d'une ordonnance royale. Dans beaucoup de provinces , au contraire, elles sont situées au centre du manse, et enfouies, pour ainsi dire, au milieu des arbres et de la verdure, comme on le remarque aujourd'hui encore dans le pays de Caux. La nature et l'usage conspirent, dans ces contrées, pour embellir et poétiser la résidence du vilain. Sa masure est petite, percée d'étroites fenêtres, couverte de chaume ou de tuiles, meublée principalement de herses, de charrues, de bêches, d'outils de toute espèce. Parfois cependant de larges bahuts de chêne, des vases de faïence multicolore trahissent l'aisance du cultivateur; et toujours un rayon de soleil, un ombrage rafraîchissant, viennent lui montrer que les humbles et les petits ne sont pas oubliés par la Providence.

Voyons-le maintenant à l'œuvre. Une terre nouvellement dénichée lui a été livrée pour être mise en valeur. Comment va-t-il s'y prendre? Sait-il son métier, et va-t-il négliger la préparation préalable du sol.' Non; l'utilité des engrais est parfaitement connue de lui. La plupart des fermiers de son temps ont dans leur bail une clause qui les oblige à fumer et à marner leurs champs. Dans certaines paroisses, les décimateurs réservent aux habitants les pailles de la dime

pour leur procurer du fumier. D'après un traité d'économie agricole , intitulé Fleta1, et composé en Angleterre sous le règne d'Edouard 1er (l'Angleterre était devenue le pays des grandes cultures depuis que les Normands en avaient importé le goût chez elle), il était de règle de fumer immédiatement avant de semer, parce que, plus le fumier est en contact avec la semence, plus il est efficace. On devait le mêler intimement avec la terre, pour l'empêcher de se consommer en s'enfonçant ; on ne devait pas le mettre pur dans les terrains sablonneux, de peur d'un excès de chaleur nuisible à certaines semences; on devait enfin s'en ménager d'avance une bonne quantité, par divers moyens scrupuleusement indiqués. Quant à la marne, dont l'emploi avait été, suivant Pline, inauguré par les Bretons et les Gaulois, les laboureurs du moyen âge en faisaient aussi grand usage. L'extraction de cette substance et l'exploitation des marnières tiennent une place importante dans les actes de concession et dans les coutumiers. On marnait ordinairement les terres tous les quinze ans, tandis que le fumier devait être renouvelé au bout de deux ou trois années. Du reste, on appréciait tellement les services rendus par la marne, que, dans les contrats de vente, on distinguait soigneusement les champs qui en étaient imprégnés de ceux qui ne l'étaient pas, et que son introduction suffisait à faire changer le mode de tenure dans quelques domaines. Dans les campagnes qui avoisinent les plages normandes, on utilise beaucoup de nos jours, comme engrais, le sable de mer, appelé tangue dans le dialecte local; cet usage se retrouve jusque dans les titres du xne siècle, et les chemins tangours, servant au transport de ce précieux auxiliaire, sont mentionnés dans une quantité de chartes du pays.

Le champ ainsi préparé doit recevoir alternativement différentes cultures. L'assolement est usité partout; il est tantôt de deux ans tantôt de trois. Avant d'y semer soit le blé, soit l'orge, soit l'avoine, le laboureur y promène la charrue. Mais tous ne sont pas assez riches pour posséder cet instrument aratoire; quelques-uns l'empruntent; d'autres labourent à bras, c'est-à-dire remuent la terre avec leurs mains ou avec des pioches. La charrue est quelquefois dépourvue de roues ; mais le plus souvent elle en a deux, et elle est traînée par des chevaux ou par des bœufs, ou par les deux ensemble, suivant les contrées; on y attelle à la fois quatre, six, et jusqu'à huit bêtes de somme, et, d'après le conseil donné par l'auteur de la Fleta, on les mène bellement, sans les piquer ni les frapper, mais, au contraire, en chantant des mélodies et des cantiques dont la cadence entraînante les anime à l'ouvrage. Dans les pays du Nord,

1 Reproduit par Houart, Coutumes anglo-normandes , t. III.

dont ce traité reflète les usages, les Laboureurs ont conservé la tradition antique, ils sont toujours fidèles à sa recommandation : Non ancholici vel iracundi, scd gavisi, contantes et Isetabundi, ut jier melodias et cantica bores in suis laboribus quodam modo deîectentur. On laboure trois fois par an : au printemps, pour préparer le sol à recevoir les blés de mars ou les et aussi pour purifier

les terres qui doivent se reposer durant l'année (c'est le labour d'après Noël ou de Carême); à l'été, pour les guérets (labour ap binulia et se fusant après la Saint-Jean: les paysans de quelques provinces du Centre se servent encore du mot biner dans un si ns analogue); enfin à l'hiver, pour les semailles de froment (tercialia, labour d'hivernage ou d'avant Noël). On fait des sillons étroits, serré-. Lien unis: on luise les mottes de terre avec le même instrument que de nos jours, c'est-à-dire avec une espèce de cylindre tixé au bout d'un long manche. Ensuite l'on herse à l'aide d'un ou de deux chevaux. À partir de ce moment, le champ est surveillé et défendu avec sollicitude, et par le cultivatenr et par le messier du village, soit contre les bommes, soit contre les animaux malfaisants.

Les blés sont sarclés vers le mois de juin, et les femmes, d'après les indications fourmes par certaines miniatures, sont employées assez souvent à cet ouvrage, qu'elles exécutent au moyen d'une fourche de bois et d'une petite faucille. Vient enfin l'époque de la moisson, époque bénie, où le paysan va recueillir le fruit de ses sueurs, et qu'on annonce à l'église paroissiale vers la lin de juillet ou le commencement d'août, suivant le climat. Les tenanciers du seigneur s ni appelés à la sciée de ses blés; s'ils s'y rendent, ils reçoivent pour eux, dans certaines localités, la neuvième gerbe ou un salaire en argent; s'ils ne s'y rendent pas, ils sont à L'amende. Ils coupent ensuite les leurs avec une faucille (l'avoine seule se coupait avec la faux); puis ils les mettent en gerbes, attachées parfois au moyen de longues cordes, et les transportent à la grange après l'acquittement du champart et de la dime, dont la perception pouvait malheureusement occasionner des retards nuisibles à la quantité du grain. Suivant une habitude remontant à l'époque romaine, beaucoup de cultivateurs du moyen âge coupent leurs blés en deux fois : la première, ils coupent seulement les épis; la seconde, ils enlèvent les chaumes; et cette double opération leur procure une paille bien supérieure à celle qu'on obtient aujourd'hui. Les voilà donc, sur plusieurs points, tout aussi versés dans leur métier que leurs successeurs modernes, et même davantage. Le froment recueilli dans la grange est battu à l'aide du fléau (flagellum) et vanné dans des vans semblables aux nôtres par des ouvriers ordinairement rémunérés, comme les moisonneurs, en argent ou en grain. Tous les résidus sont utilisés; on cherche, autant

que possible, à ne rien perdre; c'est la base de l'économie rurale. Pour les grains, ils sont amoncelés au plus vite dans les greniers, et l'on prend la peine, pour éviter qu'ils ne se gâtent, d'aller remuer de temps en temps les tas.

Ces divers travaux, depuis le labourage jusqu'à l'emmagasinement de la récolte, sont évalués par l'auteur de la Fleta à un prix de revient fort modéré : pour un acre de terre, il compte 48 deniers de frais de labour, 1 denier de frais de hersage, 12 deniers de semence, 1 obole de sarclage, 5 deniers de moisson, 1 denier de charriage ; total : 3 sous 1 denier 1 obole (un peu plus de 3 francs de notre monnaie). Les autres genres de culture coûtaient dans la même proportion. Us consistaient surtout, d'après le relevé fait par M. Delisle, en seigles, en orges, en avoines, en méteils ou terceils (blés mélangés d'orge et d'avoine dans des proportions diverses), en panis et millets (le sarrasin n'apparaît pas nominativement dans les textes avant le xve siècle, mais il semble indirectement désigné dans un passage d'Ordéric Vital), puis en lins et chanvres, en plantes oléagineuses (peu nombreuses, parce que l'huile de noix était d'un usage général dans la vallée de la Seine); en légumineuses, telles que fèves, lentilles, vesces et pois (ceux-ci très répandus et d'espèces très variées, servant à la nourriture des paysans, à celle des pigeons, et à la confection de certains potages normands); enfin en plantes tinctoriales, comme la gaude, la guède ou pastel, et la garance, très utile dans le pays d'industrie drapière.

Une culture tout à fait spéciale et dont les progrès seraient intéressants à suivre est celle de la vigne. La vigne était cultivée, au xuie siècle, sur une portion très considérable du territoire de la France actuelle, et elle avait même pénétré dans des régions d'où elle a presque entièrement disparu depuis. Il est vrai que d'autres pays qui n'avaient alors que peu ou point de vignobles en possèdent maintenant, ce qui peut rétablir l'équilibre. C'est un phénomène curieux que les variations énormes de la quantité et de la qualité des vignes d'une même province, d'un même terroir; tel était célèbre autrelois, qui n'a plus même de nom ; tel autre est actuellement au premier rang, qui n'était nullement apprécié de nos pères. Et cela ne peut tenir uniquement à une lente transformation du goût chez les générations qui se sont succédé; le sol et le climat ont dû se transformer également, sous des influences diverses, que je laisse aux agronomes et aux astronomes le soin d'étudier. Pour me renfermer dans le rôle de l'historien, je constaterai seulement que, dans un fabliau du temps de Philippe- Auguste, intitulé la Bataille des vins1, une

• Reproduit dans Barbazan et Méon, Fabliaux et Contes, I, 152.

quantité de crus français sont vantés par l'auteur; et leur énumération prouve, à tout le moins, que la culture de la vigne était florissante dans ces différents pays. Ce sont ceux des provinces de Gâtinais, d'Auxois, d'Anjou et de Provence en général, et ceux des localités suivantes en particulier : Angoulème, la Rochelle, Saintes, Taillebourg, Saint- Jean- d'Angély, Poitiers, Montriehard, Orléans, Orchèse, Jargeau, Samois, Argenteuil, Deuil, Marly, Meulan, Montmorency, Pierrefite, Saint-Yon, Soissons, Saint-Pourçain en Auvergne (cru également prôné dans un autre poème et dans un recueil d'anecdotes manuscrit du même siècle), Nevers, Vézelay, Sancerre, Chàteauroux, Issoudun, Buzançais, Auxerre, Bône, Beauvoisins, Flavigny, Vermanton, Chablis, Épernay, Reims, Ilautvilliers, Sézanne, Tonnerre, Bordeaux, Saint-Émilion, Trie, Moissac, Narbonne, Béziers, Montpellier, Carcassonne. En revanche les vins d'Etampes, de Tours et du Mans sont mentionnés avec mépris. D'après un compte de dépenses de Philippe-Auguste, ce prince avait des vignes à Bourges, à Soissons, à Laon, à Beauvais, à Corbeil. à Bélhisy, à Orléans, à Moret, à Gien, à Poissy, à Anet, à Chalevane, à Verberie, à Fontainebleau, à Rurecourt, à Milly, à Samois, à Bui^L'ommun, à Auvers, près d'Etampes; mais il achetait de préférence les produits de celles de Choisy, de Montargis, de Saint- Césaire et de Meulan; et d'après le recueil d'anecdotes que je viens de citer ', il buvait volontiers ce vin de Gàtinais dont le poète contemporain nous fait l'éloge. Mais peut-être cela tient- il à ce que son domaine ne s'étendait guère au delà de ce pays, et qu'il était plus commode, même pour un propriétaire royal, de consommer les fruits de sa terre, surtout dans un temps où la lenteur et la difficulté des transports étaient si grandes. Quoi qu'il en soit, à part quelques vi-nobles fameux dont l'antique supériorité est confirmée par ce fabliau, on voit que la plupart de ceux qu'il signale ont perdu toute leur valeur, si même ils n'ont pas disparu, et qu'en revanche un certain nombre d'autres, bien plus estimés aujourd'hui, n'y sont pas nommés.

Il y aurait beaucoup de différences à relever en outre dans la nature des vins produits à différentes époques par un même terroir : ainsi celui de Beaune avait, suivant le même auteur, une couleur jaune, à peu près comme la corne de bœuf; ceux de Champagne n'avaient certainement pas la nature mousseuse ni la saveur toute particulière qu'ils ont acquises depuis deux ou trois siècles. Mais ces détails nous feraient sortir du domaine de l'agriculture. J'ajoute simplement, au sujet de la Champagne, que les comtes de cette

1 Bibl. de Tours, ms. 205.

province, et, à leur exemple, les seigneurs, les riches particuliers, les couvents, paraissent avoir donné, sous les règnes de Philippe- Auguste et de saint Louis, une impulsion nouvelle à la viticulture dans leurs domaines. Sainte-Menehould, Pont, Provins, Corton, Lagny, Bouilly, Coulanges-la- Vineuse (nommée ainsi dès l'an 1*215), virent alors s'inlroduire et se perfectionner sur leurs territoires cet art précieux, qui devait devenir une source de richesse pour la contrée.

L'extension de la viticulture du côté du nord avait déjà fait des progrès remarquables. On n'a pas vu sans quelque étonnement figurer parmi les propriétés du roi Philippe- Auguste des vignobles à Laon, à Beauvais, à Soissons, et sur la liste des crus mis en honneur par l'auteur de la Bataille des vins le nom de la dernière de ces villes. C'est un fait significatif que la vigne ait été cultivée avec assez de succès et en assez grande quantité pour produire un vin estimé, dans un pays où l'on voit à peine aujourd'hui mûrir quelques grains de raisin, et encore pas tous les ans. Mais il y a un exemple plus étonnant : c'est que, dès le vn« siècle, Glotaire III donnait aux religieux de Corbie les vignes de ce canton et permettait à l'abbaye de Saint- Bertin d'échanger celles qu'elle possédait; au xvie siècle également, Baccius comptait parmi les vignobles de France ceux d'Amiens et des environs. Ainsi la Picardie et l'Artois étaient euxmêmes envahis par cette plante frileuse, tandis qu'à l'exposition universelle de 1867 les départements de la Somme et du Pas-de-Calais, comme celui de l'Oise, figuraient pour un chiffre de zéro sur le tableau de la production vinicole de la France (celui de l'Aisne n'y figurait que pour une très petite quantité, lournie par l'arrondissement de Château -Thierry, situé plus au sud que le reste du département). Après avoir dépassé autrefois, dans le nord-ouest, le cinquantième degré de latitude, la vigne a reculé, dans cette même région, jusqu'au quarante-neuvième, et en Bretagne jusqu'en deçà du quarantehuitième.

Pour la Normandie, on peut constater un changement analogue. Une Vie de saint Philibert, abbé de Jumièges au viie siècle, décrit en ces termes la fertilité du pays de Caux : Hic vinearum abundant botryones, qui turgentibus gemmis lucenles mtilant in falernis. Et il s'agit là de la partie la plus septentrionale de la Normandie. Guillaume de Malmesbury parle de l'excellent vin d'Argentan, et le compte de Philippe-Auguste déjà cité mentionne l'achat de vin du Bec et de vin du Jumièges. Les vignobles normands étaient surtout concentrés sur les bords de la Seine, de l'Epte, de l'Eure, de l'Iton, de la Risle et de la Dive, sur les coteaux d'Argences et d'Airan, et dans les vallées d'Avranchin; et, bien qu'ils n'eussent peut-être pas une grande importance, il suffit de parcourir la liste des localités où M. Delisle en

a retrouvé pour reconnaître que les habiles agriculteurs de celte province avaient fait de? essais d'acclimatation fort nombreux, et souvent heureux. Actuellement le seul coin de la Normandie qui produise un

peu de vin est la partie méridionale du département de l'Eure. On ne saurait attribuer une telle diminution de culture à la propagation de l'usage du cidre; car, dès les premiers siècles du mo\< , les

pommiers abondaient dans cette contrée, et le cidre s'y fabriquait par grandes quantités. Un y faisait aussi de la bière (cervisia), et tant, que le roi saint Louis, dans un moment de disette, dut interdire aux Normands la fabrication de cette boisson, à cause de la cherté des grains, interdiction qui, prononcée avant 1260, fut levée en 1263. Tous ces mouvements de recul de la vigne tiennent donc à des causes plus générales. Sans doute il ne faut pas songer à les imputer à un affaiblissement de l'activité ou de l'intelligence humaines; mais, qu'ils soient dus à des motifs d'un ordre purement physique, ils n'en sont pas moins réels, et il semble même qu'il y ait à présent dans la nature une certaine tendance à revenir graduellement à l'état de choses constaté par Strabon, qui dit que de son temps la vigne avait peine à mûrir au nord des Cévennes. En tout cas, les agronomes du xiii1-- siècle savaient, comme on vient de le voir, proiiter avec empressement de l'avantage accordé à leur époque par Celui qui tient dans sa main les sources mystérieuses de toutes les modifications climatériques.

Quant aux procédés employés par les viticulteurs du moyen âge, ils ressemblaient beaucoup à ceux de leurs successeurs. On lai -ait subir aux terrains plantés de vigne une espèce de labour, et on les fumait vers la lin de l'hiver; on taillait les ceps en mars, et on les lixait à des échalas en avril, à l'aide de liens de paille façonnés exprès; on remuait la terre avec une houe, à plusieurs reprises; on redressait et on escouplait les plants en juillet; on faisait des provins; on vendangeait à la fin de septembre ou au commencement d'octobre (en Normandie, du 2 au -JO octobre); puis en novembre on deffiquait, c'est-à-dire qu'on était les échalas. On faisait le vin au pressoir banal, quand cette obligation n'avait pas été rachetée, et nous avons vu qu'en effet le pressoir était l'accessoire obligé des fermes seigneuriales. Ces différents travaux étaient exécutés par des ouvriers à la tâche ou à la journée, et revenaient, parait-il, à un prix assez élevé; car certains couvents, au xme siècle, n'avaient pas assez d'argent pour faire leurs vendanges, et quelquefois les propi iétaires s'a>sociaient aux vignerons, leur laissant la moitié du produit, à la charge d'exécuter toutes les opérations nécessaires. Enfin des officiers spécimx, des gardes ou bouteillers, étaient préposés à la surveillance des grands vignobles, comme d'autres à la surveillance des

moissons. L'usage de disposer les vignes en treilles, dans les vergers ou le long des murs, était également fort répandu; les treillis étaient faits de perches et de traverses de bois, et les attaches d'osier; les fruits obtenus de cette manière étaient naturellement beaucoup plus estimés et plus chers que les autres.

Les treilles nous conduisent aux jardins, et nous ne pouvons quitter le domaine rural sans avoir jeté un coup d'oeil sur les fruits et les fleurs qui en font l'ornement. Le plus humble tenancier a son jardin ou coutil; parfois même il n'a que cela, et il y tient d'autant plus. Les maisons de ville sont aussi entourées presque toutes d'un clos plus ou moins bien planté. Un des éléments essentiels de ce lieu d'agrément est le préau ou la pelouse, qu'on retrouve dans les couvents comme dans les châteaux, ainsi que le ruisseau et la pièce d'eau naturelle ou artificielle, destinés à entretenir la fraîcheur. Les chartes locales du xme siècle comme les comptes du xve, notamment ceux du roi René, grand amateur de jardinage, font mention de ces deux accessoires importants, et donnent à penser que le goût de nos pères se rapprochait tant soit peu du genre anglais, qu'une mode réputée nouvelle a répandu chez nous. Les roues ou corbeilles et les plates-bandes étaient bordées de buis ou de clisses de bois, et l'on ajoutait quelquefois à ces compartiments ronds ou carrés des dessins en forme de labyrinthes (dsedali). Les légumes, les plantes aromatiques et médicinales tenaient une assez grande place dans les jardins. En fait de plantes d'agrément, on cultivait avec une préférence marquée les roses. On voyait partout des plants de rosiers de différentes espèces; leurs fleurs servaient à faire des chapeaux de roses ou des guirlandes, très souvent spécifiés dans les actes parmi les redevances en nature, et surtout une essence odorante, tellement en faveur durant le moyen âge, qu'on la renfermait dans des fioles de cristal ou d'orfèvrerie artistement travaillées, pour en parfumer les appartements, les meubles, et jusqu'aux vêtements. Le goût de la rose, cette fleur française par excellence, était si prononcé, que, pour le satisfaire, nos aïeux, plus habiles que nous, avaient inventé, s'il faut s'en rapporter au Ménagier de Paris l, un moyen de la conserver pendant l'hiver. Ils en reproduisaient la forme dans leurs émaux, dans leurs joyaux, dans leurs desseins d'ornement, dans leurs vitraux. Le bon roi de Sicile, que je viens de nommer, l'avait semée à profusion dans son jardin des Ponts-de-Cé, en Anjou; c'est lui qui, au dire d'un chroniqueur local, introduisit dans cette contrée les roses de Provins et les multiplia en France, avec les œillets, les muscadins et d'autres fleurs. Mais, longtemps avant lui,

1 Édit. de la Société des bibliophiles français, II, 52, 251.

d'autres variétés étaient répandues et appréciées de toutes parts.

Les légumes cultivés sur notre sol étaient généralement les mêmes qu'aujourd'hui. Quant aux arbres à fruits, les pommiers et les poiriers semblent avoir prédominé longtemps dans la région du nord et du centre, quoique les cerisiers, les pruniers, les pêchers, les amandiers, les châtaigniers, les noyers, y tinssent également leur place. Je remarquerai encore que le figuier, qui est plutôt un arbre du Midi, prospérait et mûrissait, comme la vigne, dans les campagnes normandes, et qu'il se taisait à Rouen et à Dieppe un commerce assez considérable de ligues. En revanche, le coudrier y était rare, et les noisettes se maintenaient à un prix relativement élevé. L'art de greffer n'était nullement inconnu des jardiniers de l'époque. Ils cherchaient même à le pousser quelquefois au delà des limites rationnelles et possibles, en greffant sur un tronc de chêne dix ou douze arbres différents, ou en entreprenant d'enter la vigne sur le cerisier, d'obtenir des raisins sans pépins, etc.; tentatives téméraires peut-être, mais qui n'en dénotent pas moins un esprit d'investigation et de progrès.

Une dernière particularité des jardins du moyen âge, c'est qu'ils étaient le plus souvent animés par la présence d'un certain nombre d'animaux, et surtout de volatiles, qu'on laissait autant que possible en liberté. Sur les préaux couraient des cerfs, des biches, des chèvres sauvages; les princes et les riches seigneurs y ajoutaient des animaux exotiques , amenés à grands frais des pays lointains : des dromadaires, des singes, des renards blancs, des moutons de Barbarie, parfois même des carnassiers renfermés dans des cages de fer, lions, léopards, loups-cerviers ou autres. Dans les allées se pavanaient presque toujours des paons de couleur et des paons blancs ; sur les pièces d'eau, des cygnes au plumage argenté. Ces deux dernières espèces sont demeurées les habituées de nos jardins, et le goût des ménageries ou des volières s'est aussi perpétué chez nous dans les établissements publics d'horticulture.

Il y aurait bien encore quelque chose à visiter avant de sortir du domaine agricole que nous venons de parcourir : ce serait Pétable et l'écurie. Nous y verrions que l'élève du bétail était déjà l'objet de soins intelligents et continuels. Les seigneurs et les abbayes avaient un véritable luxe de troupeaux, et les plus pauvres vilains avaient la facilité d'entretenir quelques bestiaux à l'aide des droits de pâture dont ils jouissaient, des terres vagues et des bois qui leur étaient ouverts. Les désastres de la guerre de Cent ans vinrent détruire sous ce rapport l'aisance des paysans, en leur enlevant notamment tous leurs chevaux ; mais auparavant la race chevaline était extrêmement multipliée dans nos campagnes. Beaucoup de grands prc-

priétaires, ecclésiastiques ou laïques, possédaient même des haras, et saint Louis, en 1257, favorisa celui des moines de Mortemer, en leur concédant à cette intention l'usage d'une lande voisine. Il n'y avait pas jusqu'à l'amélioration du cheval qui ne préoccupât ce prince, si avide de perfectionnements de toute espèce. Les races bovine et porcine étaient également bien représentées et bien entretenues. L'élève des bêtes à laine parait avoir été principalement développé en Champagne, en Berry, en Normandie, en Picardie, en Anjou, en Poitou, en Languedoc. Au sujet de ces mêmes bêtes à laine, M. Delisle a reconnu, non sans étonnement, que Ton pratiquait dès lors à peu près tout ce qui a été proposé comme innovation aux cultivateurs des xvme et xixe siècles : par exemple, l'importation des races étrangères, en particulier des brebis anglaises, les croisements, le perfectionnement des béliers. Aussi les résultats étaient-ils excellents ; la Normandie soutenait la lutte contre la riche Angleterre, avec ses fromages célèbres et son pré-salé, renommé dès le xie siècle; et les autres provinces, quoique moins avancées peutêtre, voyaient se développer avec plus ou moins de rapidité leur prospérité agricole, dont de prochaines calamités allaient malheureusement arrêter l'essor.

Mais il est un autre élément qui contribuait à cette prospérité et que nos cultivateurs ont trop généralement oublié; cet élément, qui répand partout la vie, c'est la pensée religieuse, pensée puissante et féconde, que l'on retrouve alors jusque sur les champs de bataille, où elle intervient pour puritier et ennoblir le métier de l'homme de guerre; jusque dans l'atelier du plus humble artisan, qu'elle vient soutenir et réconforter dans son rude labeur. Chez le laboureur, qui a toujours sous les yeux le spectacle des merveilles de la création , elle semble plus naturelle que chez tout autre. Nous devons donc nous attendre à la voir présider aux travaux des champs, dans ces âges de piété sincère et pratique ; et, effectivement, chacun sait que l'Église bénissait les moissons, qu'elle appelait sur les biens de la . terre les faveurs du Ciel dans les processions des Rogations et en d'autres circonstances. Mais le sentiment des laboureurs eux-mêmes était-il conforme à celui de ses pasteurs? On va pouvoir en juger. Voici ce qu'on ht en tête d'un manuel d'agriculture ou d'un traité d'économie rurale composé au xme siècle par un obscur anonyme, qui s'est fait l'écho fidèle des idées de ses contemporains. C'est un vieil agriculteur, passé maître dans son art, qui donne ses enseignements à son fils.

« Le père fut en sa vieillesse, et dit à son fils : Vivez sagement, selon Dieu et selon son siècle. Quant à Dieu, pensez souvent de la passion et de la mort que Jésus-Christ souffrit pour vous, et l'aimez

sur toute chose, et le craign» z, et ses commandements gardez. Quant au siècle, pensez de la roue de la fortune, comment homme monte à petit en richesse, et, quand il est au sommet de la roue, comment par méehéance il tombe petit à petit en pauvreté, et puis en mésaise. Donc, je vous prie, selon ce que vos terres valent par an. ordonnez votre bien, régies votre train de vie, sans aller plus haut que vous ne pouvez prétendre. j> Et après lui avoir appris en détail à vivre selon son état, à choisir ses serviteurs, à dresser et à recevoir ses comptes, à soigner sa terre, à visiter ses charmes, à faire ses semailli ioins, à élever et à trier son bétail; après

avoir traité cent autres points techniques, de manière à fournir, comme la Fleta, les notions les plus précises à celui qui voudrait étudier l'administration d'une grande ferme au moyen âge, il revient aux mêmes recommandations, et conseille surtout de ne pas oublier les pauvres du Seigneur. I>es biens que Dieu vous a prèles; sagement les dépensez. En mises et dépenses devez savoir quatre choses : l'une quand vous devez donner, l'autre comment, la tierce à qui, la quarte combien. La première est que vous devez donner avant que ayez à Lesoigner; la seconde est, si vous devez donner ou dépenser, que vous le fassiez de bonne volonté, et adonc vous sera la chose allouée au double, et, si vous le donnez feintement, vous perdez tout ce que vous y mettez ; la tierce est que vous donnïez à celui qui vous peut valer et grever; la quarte, que vous donniez ni plus ni moins selon que le besoin sera petit ou grand. Les pauvres ne regardez mie pour louange du siècle, mais pour louange de Dieu, et en honneur de lui et de ses saints

Ainsi donc, si le chevalier prie dans les camps, s'il répand l'aumône autour de son manoir féodal, le laboureur, lui aussi, doit élever son âme à Dieu en traçant son sillon et tendre une main charitable aux plus indigents de ses frères. Telle est la règle, et tout nous autorise à dire que tel est également l'usage, puisque nous voyons la charrue conduite à travers les champs au son des cantiques et les refrains sacrés se mêler aux longs mugissements des bœufs dans les plaines fertiles du Nord.

Que reste-t-il, en résumé, du préjugé si répandu dont nous avons recueilli dans la bouche de Beugnot l'expression malheureuse, lorsqu'on a étudié, à la lumière des documents originaux, l'état de l'agriculture au temps de saint Louis? Peut-on croire encore que cette noble science, aussi vieille que l'humanité, aussi essentielle à son existence que l'éclat du jour, fût alors perdue et que tout progrès lui lût interdit? Peut-on ne pas s'écrier, au contraire, avec une certaine

1 Bibliothèque de l'École des chartes, an. 18ÔC, p. 128 et suiv.

surprise, de concert avec les maîtres de la saine érudition, qu'elle était aussi florissante qu'aux plus belles époques de l'histoire moderne? Que l'on compare, à ce point de vue, le règne de saint Louis avec ceux d'Henri IV et de Louis XIV ; non seulement la misère du paysan, aggravée par les guerres et les impôts de toute espèce, apparaîtra infiniment plus lourde sous ces deux derniers princes, mais l'art agricole semblera relativement en retard, il semblera tout au moins stationnaire , et l'on peut dire de tout art qui ne se perfectionne pas qu'il recule. Les efforts du roi populaire ont été plus impuissants à le développer que ceux de son saint aïeul, et aujourd'hui même, malgré toutes nos inventions utilitaires, malgré toutes nos machines et toutes les merveilleuses forces motrices dont nous disposons, il n'est pas encore bien prouvé que nous cultivions mieux la terre que nos pères ne le faisaient avec la seule aide de leurs bras; les économistes ont éprouvé à cet égard bien des déceptions. C'est que la terre n'est pas une matière ouvrable que l'homme puisse soumettre entièrement à sa volonté, comme le fer ou le bois, et que Dieu, comme pour montrer que l'agriculture est le premier des arts, s'est réservé la haute main sur sa marche et ses résultats. C'est aussi que le cultivateur du xmc siècle, à défaut des ressources matérielles accordées à ses successeurs, avait une force morale qui en compensait largement l'absence ; cette force, il la puisait dans une foi robuste, dans la considération témoignée à sa profession par l'Église comme par la royauté dans les institutions charitables qu'il savait toujours à sa disposition en cas de besoin, mieux encore dans la faculté et dans l'habitude de faire lui-même le bien; car il est plus salutaire de secourir les autres que d'être secouru, et c'est un plus grand service à rendre au peuple de lui apprendre à donner que de lui apprendre à recevoir.

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