‹ Saint LouisChapitre 6 sur 33 · PAINT LOUIS RÉSISTE A L'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

PAINT LOUIS RÉSISTE A L'ALLEMAGNE

. mté de l'empereur Frédéric IL — Sa lutte contre le saint-siège. — Saint Louis se pose en défenseur de la papaut ■':. — Rancune de l'empereur. — Politique du roi en Sicil Aragon, en Provence. — Saint Louis, médiateur des princes.

A l'est, la France avait un voisin plus redoutable que l'Angleterre, un voisin que la politique royale, depuis Bouvines, tendait à ménager. Dans cette journée mémorable, d'une importance si capitale par ses conséquences, l'empire avait perdu tout espoir de faire valoir ses prétentions à la suzeraineté effective de l'Occident. L'autonomie des nations européennes, en particulier de la notre, avait reçu là une sanglante et définitive consécration. Cependant l'Allemagne était demeurée forte, et il importait de vivre en bon accord avec elle encore plus qu'avec les autres puissances, ne fût-ce que pour conserver sans conteste le bénéfice des faits accomplis. Nous allons donc voir la politique de saint Louis suivre à son égard la ligne pacifique qui lui a été tracée aussi bien par l'intérêt de la chrétienté que par celui de son royaume et par son penchant personnel, mais seulement jusqu'au point où le devoir et le service de la cause catholique viendront poser à sa bonne volonté une borne sacrée.

Frédéric II était malheureusement l'antipode vivant du roi de France, et l'on ne pouvait guère espérer de le voir correspondre à ses généreux désirs. Avant sa grande querelle avec la papauté, en 1227, il avait conclu avec lui un traité d'alliance par lequel il s'engageait à ne pas se joindre aux Anglais, alors ennemis déclarés ou latents de la dynastie qui leur avait enlevé leurs plus belles pos-

sessions sur le continent. Ce traité n'empêcha pas le déloyal empereur de s'unir un peu plus tard à une princesse anglaise, à la propre fille du roi condamné et dépouillé par Philippe- Auguste, et de s'allier plus ou moins ouvertement, comme nous l'avons vu tout à l'heure, à la formidable coalition des barons de l'Ouest et du Midi, dirigée par Henri III contre la monarchie française et déjouée à Taillebourg. Saint Louis avait déjà compris qu'il fallait peu se fier à la bonne foi allemande, et, tout en conservant avec Frédéric des relations courtoises, il se tenait sur ses gardes. Aussi, quand l'empereur l'invita à venir le trouver avec les premiers princes de la chrétienté sur les confins de leurs possessions respectives, à Vaucouleurs, pour conférer ensemble sur certaines affaires d'un intérêt général, il partagea l'opinion, qui se répandit aussitôt partout, que ce faux ami tramait quelque machination contre la France1. Le roi avait précisément sous la main deux mille chevaliers et d'autres milices, réunis à Compiègne à l'occasion de la promotion de son frère Robert d'Artois au grade de chevalier ; il résolut de les emmener avec lui à Vaucouleurs, par mesure de précaution. Aussitôt Frédéric, se sentant deviné, feignit d'être malade et lit annoncer la remise de l'entrevue à l'année suivante. Le chroniqueur anglais, qui ne manque pas une occasion d'exercer sa maligne critique, voit dans cette conduite prudente du roi un exemple terrible et dangereux2. Tout dépend du point de vue, et ce qui déplaisait si fort aux ennemis de la France devait être nécessairement un acte salutaire pour ses amis.

Vers le même temps éclate la lutte violente de Frédéric contre le saint- siège. Il faudrait presque un volume pour retracer le rôle véritable du grand monarque chrétien dans cette longue et difficile affaire. C'est en vain qu'on a voulu dénaturer son attitude profondément dévouée à l'Église et son respect filial pour l'autorité du successeur de Pierre. Il observa, a-t-on dit, la neutralité d'un diplomate habile, c'est-à-dire la politique trop fameuse du juste milieu. Mais qu'on observe de près ses actes. Est-il, oui ou non, avec Grégoire IX, quand il permet dans son royaume la publication de l'anathème lancé contre l'empereur, et la levée des deniers destinée à le combattre? Est-il avec le pontife ou avec son adversaire, quand il réclame énergiquement les évêques français arrêtés par les sbires impériaux sur les vaisseaux qui les emportaient en Italie, et qu'il lance au tyran cette menace indignée : i Que votre puissance impériale nous donne satisfaction, car le royaume de France n'est pas

1 Ut a mullis dicebatur. (Chron. de Nangis, an. 1238.) - Matthieu Paris, Hist., IV, 548 et suiv.

tellement affaibli, qu'il se laisse écraser sous votre talon? » Est-il

avec l'Église ou avec son persécuteur, quand il invite les cardinaux

intimidés à ne pas prolonger la vacance du saint-siège, qui durait

depuis deux ans, en leur écrivant : « Soyez ferme, résistez au joug

honteux sous lequel vous n'avez que trop courbé la tête ; vous pou-

'tnpter sur l'appui de la France ' ?

Et quand il accueille, à Cluny, Innocent IV fugitif et dépouillé, n'en

déplaise aux auteurs de l'audacieux mensonge suivant lequel il aurait

interdit à ce pontife le sol français, quand il lui fait offrir son concours

par les moines de Citeaux, quand enfin il voit l'empereur prêt à

marcher sur Lyon, où le pape se tient réfugié, et qu'il l'arrête couit

en mettant la main sur son épée, en se pré[ ai ant à descendre en Italie,

:1 dans toutes ces circonstances l'allié fidèle et ferme du vicaire de

s-Christ, ou seulement le médiateur indifférent, tenant la balance

6 entre les deux parties? Sans doute il a désiré, il a cherché,

comme le pape lui-même, une solution pacifique; il a essayé (nous

le verrons plus loin) de rapprocher les deux adversaires et de rétablir

l'harmonie si nécessaire des deux pouvoirs. Mais, loin de poser

ditions au souverain pontife, c'est de l'empereur qu'il a attendu la soumission, et c'est contre lui qu'il s'est tourné lorsque la conciliation n'a plus été possible. Innocent IV a proclamé bien haut dans une de ses lettres qu'il ne devait son salut qu'à la démonstration ne du roi et des princes français. Les effusions de sa reconnaissance nous le prouvent surabondamment, saint Louis a penché, et non seulement il a penché lui-même en faveur du pape, mais il a fait pencher de ce côté la balance qui porte les destinées du monde. La suite des rapports de saint Louis avec Frédéric II montre chez celui-ci une malveillance et une déloyauté ressemblant beaucoup à de la rancune. Lorsque le roi part en croisade à la tête de forces -idérables, l'empereur lui fait demander le renouvellement de son alliance, et en même temps la promesse que les terres conquises les croisés seront attribuées au royaume de Jérusalem; il craignait de voir s'établir en Oiient une nouvelle principauté française. Louis se contente de répondre qu'il ne cherche que le bien de l'Eglise, et qu'il ne fera rien qui puisse porter préjudice à l'empereur ou à son fils. En apparence, Frédéric favorise l'expédition; il écrit aux marchands de l'empire et à ses officiers de -Sicile de fournir à l'armée royale des vivres au plus juste prix. Mais en dessous il noue des intrigues tout à fait indignes d'un prince chrétien, même d'un prince excommunié, et qui ne peuvent qu'imprimer sur sa mémoire la flétrissure des traîtres. L'historien arabe Makrizi affirme positivement

1 V. la correspondance de Frédéric 11, publiée par Huillard-Bréholles (VI, G8).

que le sultan, malade à Damas, fut prévenu par un ambassadeur allemand, travesti en marchand, des préparatifs du roi de France contre l'Egypte '. Cela ne doit pas nous étonner : Frédéric avait une telle horreur pour les croisades, qu'au moment de s'embarquer luimême pour une de ces guerres saintes, il s'était sauvé lâchement du port de Brindes. Un peu plus tard, s'étant décidé à partir, il n'avait paru en Palestine que pour nuire aux chrétiens de Saint-Jean-d'Acre et pour conclure un traité d'alliance avec le sultan d'Egypte, scandale inouï jusqu'alors dans la chrétienté. Rien de plus naturel, par conséquent , que l'avis officieux transmis par lui à ce potentat musulman. Mais son astuce devient de l'impudence à la nouvelle de la captivité de saint Louis et de l'insuccès de son entreprise; il ne peut retenir une explosion de joie, il donne des fêtes et des festins. Il envoie au roi captif des messagers chargés de lui porter ses condoléances, et en même temps il écrit au sultan, en apparence pour l'engager à rendre la liberté à son prisonnier, mais plutôt, comme bien des gens en étaient convaincus, rapporte Joinville lui-même, dans un but tout opposé.

Tant de duplicité révolte, et il semble vraiment que la dégradation morale suivait de près, chez les princes atteints par les foudres de l'Église, la dégradation matérielle. Frédéric en donna des preuves dans tout le reste de sa conduite : non seulement il s'unit avec les Sarrasins d'Orient, les plus dangereux ennemis de la chrétienté, mais il appela en Italie ceux qui habitaient ses possessions de Sicile ; il les installa à Lucera, sur cette terre vassale du saint-siège, consacrée, pour ainsi dire, par le voisinage de la chaire apostolique, et il en fit une troupe armée à son service; mieux encore, il se mit à vivre lui-même à leur façon, beaucoup trop à leur façon, comme le dit en termes gazés un récent historien. Et c'est au milieu de ces hontes que s'ensevelit la puissance des Hohenstaufen , qui avaient rêvé, depuis plusieurs générations, de renverser le trône des pontifes romains, et ce merveilleux édifice qui, suivant la promesse divine, ne doit pas périr parce qu'il est assis sur la pierre, et que sur cette pierre les armes de ses agresseurs se brisent et se briseront comme du verre jusqu'à l'accomplissements des temps.

Dans les troubles qui suivirent la mort de Frédéric II et de son fils Con il, la politique française demeura étroitement unie à celle de Rome. Le meilleur gage que le roi pouvait donner à cette union, c'était d'accepter pour son frère Charles d'Anjou le royaume de Naples, fief du saint-siège, dont les papes ne voulaient plus laisser la possession aux empereurs pour des raisons trop faciles à comprendre. Il en

1 V. la traduction de cet auteur dans la Bibl. des croisades (t. IV).

avait refusé l'investiture pour un de ses fils, tant il était peu ambitieux pour sa famille et soucieux de ne pas empiéter sur les droits d'une autre maison; mais des considérations d'intérêt général et les instances d'Urbain IV, à qui son origine française donnait une iniluence particulière, le décidèrent à l'accepter pour son frère. Il envoya même des troupes à son aide ; il permit de lever en France des décimes, pour lui faciliter la conquête de son royaume sur son compétiteur Mainfroy ; il fit prêcher et prêcha lui-même la croisade contre ce dernier. Ce n'est pas à dire toutefois qu'il approuvât les rigueurs du gouvernement de Charles d'Anjou en Sicile et à Naples, ni le supplice du jeune Conradin , petit-fils de Frédéric, qui, tout en consommant la ruine de la domination allemande, prépara celle de la dynastie française en Italie. De tels procédés n'étaient point dans son caractère et ne pouvaient avoir son assentiment. Mais Charles n'avait pas conservé envers le chef de sa maison la déférence et la soumission que lui témoignait, dans les actes de son administration, son autre frère Alphonse de Poitiers; il avait sa politique propre, indépendante, et cette politique devait aboutir en Sicile au massacre épouvantable que l'on sait, malheur qu'on eût sans doute pu détourner si le saint roi eût vécu, ou si son influence eût encore dirigé le cours des événements qui amenèrent peu à peu ces sanglantes représailles.

La paix que saint Louis s'efforçait .de maintenir avec l'Angleterre et l'Allemagne, il savait également l'entretenir avec les États moins puissants qui avoisinaient les siens. Le roi Jacques d'Aragon, jadis hostile et impliqué dans la ligue des barons français, apaisé depuis par le traité de 1258, qui lui garantissait la possession du Roussillon, fut rattaché plus étroitement à la France par le mariage de sa fille Isabelle,avec l'héritier de ce royaume, Philippe le Hardi. Toutefois saint Louis ne consentit à cette union qu'à la condition que Jacques, malgré les liens de famille qui l'attachaient à Mainfroy, l'adversaire du saint-siège en Italie, ne lui porterait aucun secours, ne soutiendrait aucunement sa cause ; de sorte qu'en mariant son fils aîné il faisait coup double : il assurait un allié à sa maison et enlevait un antagoniste à la papauté.

A l'égard du comté de Provence , dont il prépara en quelque sorte l'annexion à la France par un autre mariage, celui de son frère Charles d'Anjou avec l'héritière du comte Raymond Béranger, son rôle était particulièrement délicat. Cette héritière, Béatrix de Provence, se trouvait en litige au sujet de la succession paternelle avec ses sœurs, qui avaient été déshéritées en sa faveur; et l'une de ces princesses, Marguerite, était précisément l'épouse de saint Louis. L'antagonisme entre cette dernière et son beau -frère Charles alla si

loin, qu'elle obtint du pape la réserve de ses droits dans les faveurs accordées au nouveau roi de Naples, et de son fils Philippe l'engagement formel de ne contracter aucune alliance avec son oncle d'Anjou. Marguerite ne revendiquait rien moins que la Provence ; cependant elle se contenta plus tard de réclamer le complément de sa dot. Placé entre les intérêts de sa femme et ceux de son frère, le saint roi eût pu éprouver des hésitations ; mais l'intérêt comptait pour peu de chose à ses yeux. Il appuya les plaintes de la reine Marguerite dans ce qu'elles avaient de juste; néanmoins il ne fit rien pour enlever à Charles et à Béatrix la possession de leur comté, et quand le premier partit pour entreprendre la conquête de son royaume de Sicile, il cessa toute réclamation, ne voulant pas que des discussions de famille pussent nuire à une entreprise où était engagé l'honneur de la France. Auparavant il avait réconcilié ce même comte d'Anjou avec sa belle-mère, qui lui faisait aussi la guerre au sujet de la Provence, par une sentence arbitrale rendue à la demande des deux parties. Il l'avait accordé encore avec Guillaume de Hollande, élu roi des Romains, avec lequel il était sur le point d'en venir aux mains dans la Flandre.

On pourrait multiplier ces exemples ; car de tous côtés saint Louis était invoqué comme arbitre, et de tous côtés son intervention rétablissait la paix. Il n'est pas jusqu'aux princes d'Orient qui ne fissent appel à sa médiation, comme nous le verrons bientôt. Ainsi ce roi de France, qui avait essuyé un si rude échec en Egypte, loin de voir sa position amoindrie par là, n'avait fait qu'acquérir, depuis son retour de la croisade, un surcroît de grandeur et d'influence. Pourquoi donc, sinon parce que l'éclat de sa sereine sagesse et le rayonnement de sa loyauté inaltérable avait ébloui tous les regards, en Occident comme en Orient? Comment ce vaincu était -il devenu le dominateur et l'arbitre de l'Europe , sinon parce que , suivant le mot magnifique de Montaigne, il est des défaites triomphantes à l'envi des plus belles victoires? A l'extérieur comme à l'intérieur, il fut guidé constamment par l'amour de la paix, par la passion de la paix, fondée sur le droit. C'est là ce qui fit écouter tous ses jugements comme des oracles, et ce qui mit à ses pieds le monde subjugué, maîtrisé, non pas à la façon des conquérants, mais à la façon des saints. C'est là le résumé de sa politique européenne, et cette formule, si les faits dont je viens de présenter une rapide esquisse ne la justifiaient pleinement, se trouverait confirmée par les paroles admirablement concordantes de deux historiens du temps, qui renferment toute la clef de cette tactique, vraiment chrétienne et vraiment royale : « Quand le roi, dit le confesseur de la reine, entendoit qu'il y avoit guerre entre aucuns nobles hommes hors de son

unie, il envoyoit à eux messages solennels pour les apais niais non pas sans grands despens (à sa charge)1. » - El quand le bon roi savoit, dit Geoffroi de Beaulieu, qu'il avoit aucun ennemi ou envieux en secret, il les attiroit à soi charitablement par débonnaireté , par bénéfice et par aide quand ils avoient besoin de lui ; et pour que ses voies et ses faits plaisoient à Notre- Seigneur, s'il lui arrivoit d'avoir aucun? ennemis, il les convertissoit et attiroit à paix et à concorde. Il savoit si sagement agir, si loyalement, si débonnairement, si miséricordieusement envers tout le monde, tant sujets qu'étrangers, qu'il méritoit d'être honoré et aimé de tous. Et, selon ce (\ue dit l'Écriture : Miséricorde et vérité gardent le roi, débonnaireté atïermit son royaume; ainsi le trône du royaume de France fut gai et affermi au temps de saint Louis, et il resplendissoit au regard de tous les autres royaumes, comme le soleil qui répand partout ses '■ns*. »

m. du confesseur o\- la reine Marguerite (Histor. de France, t. XX). 1 Vie de saint Louis, par Geùffroi de Beaulieu, ibid.

rjTAPITRE V

îble péril oriental. — Rôle nécessaire de l'empire latin de Constantin. , le soutient et y exerce une influence prépondérante. — L'empereur Baudouin r la sainte couronne d'épines. — Translation de cette insigne relique à Paris, et fondation de la Sainte-Chapelle.

La politique extérieure de saint Louis, disions-nous, présente deux faces, annonçant, comme celles de Janus, l'une la paix, l'autre la guerre : la première tournée vers la chrétienté, la seconde regardant les infidèles. Il nous reste à envisager celle-ci, et, sans sortir de l'étude du rôle personnel de notre grand monarque, à déterminer d'une manière précise son attitude vis-à-vis des puissances d'Orient.

Il ne s'agissait pas seulement de faire la guerre aux Sarrasins. La guerre, aux yeux du saint roi surtout, n'était qu'un moyen temporaire , qu'une ressource suprême pour arriver au but poursuivi depuis si longtemps par les papes et les princes de l'Europe : le rétablissement de la religion chrétienne et catholique dans les contrées qui en avaient été le berceau. Ce moyen n'était pas le seul ; il ne venait qu'en seconde ligne , après la prédication et la conversion des infidèles, dont l'Église a toujours fait son premier objectif. Enfin il n'était pas applicable à tous les États orientaux, puisqu'il existait à Constantinople un empire latin, autour de lui des principautés latines qui étaient autant d'alliés, et à côté d'eux un empire et des principautés grecs qui étaient chrétiens, mais schismatiques, neutres ou traîtres suivant les cas, et du nombre de ceux que les Occidentaux pouvaient appeler « nos amis les ennemis ».

La politique à suivre était donc complexe, et la question d'Orient se trouvait, par moments, aussi embrouillée que de nos jours.

Ce mot ne saurait étonner le lecteur. La question de la croisade était bien la question d'Orient, et la question d'Orient est aujourd'hui la queslion de la croisade transformée. Je m'explique. La chrétienté était menacée dans son existence même par deux torrents envahisseurs, qui de l'Asie débordaient périodiquement sur l'Europe, comme s'ils eussent voulu tout submerger. Les Sarrasins, plusieurs fois repoussés , avaient néanmoins réussi à prendre pied sur divers points du territoire européen : ils occupaient le sud de l'Espagne ; ils étaient en Sicile , on les avait vus en Provence , en Savoie, jusqu'au cœur de la France, et ils avaient laissé des colonies dans différentes contrées. Ils constituaient l'avant-garde de la grande invasion païenne, et c'était non seulement pour leur reprendre la terre sainte, mais surtout pour les faire passer de l'offensive à la défensive, de manière à les occuper chez eux et à les empêcher de songer à de nouvelles conquêtes , que l'Occident tout entier s'était précipité sur le centre de leurs possessions. Les croisades eurent un double but : un but pieux, qui était d'arracher le tombeau du Christ aux barbares qui le profanaient; un but politique et social, qui était de refouler les mahométans loin de l'Europe et de mettre celle-ci à l'abri de leurs attaques. Le premier de ces mobiles attirait des milliers de fidèles sous l'étendard de la croix ; l'autre dirigeait surtout les gouvernements, les rois, les papes, tous ceux qui réfléchissaient et qui se préoccupaient par devoir du salut de la société.

Mais derrière les Sarrasins un autre péril se dressait ; une autre source d'invasions désastreuses se cachait au milieu des montagnes inaccessibles de l'Asie centrale. Les hordes redoutées des Tartares avaient aussi promené le fer et le feu, à différentes reprises, sur la terre chrétienne, sur la Pologne, la Silésie, la Russie méridionale, la Moravie, la Hongrie. Elles parurent, en 1240, aux portes de l'Allemagne. La France elle-même se sentait menacée, et son roi, inquiet mais résolu, disait bravement et spirituellement à la reine mère, suivant Matthieu Paris : « Si leur nation vient sur nous, nous ferons rentrer ces Tartares dans leurs demeures tartaréennes (c'està-dire dans l'enfer), ou bien ils nous feront monter au ciel1. » Ces fils d'Attila et de Gengis-Khan étaient moins hostiles aux Sarrasins qu'aux chrétiens. Après avoir dévasté la Chine, l'Inde, l'Asie Mineure, ils avaient attaqué les Turcs de Syrie et leur disputaient la Palestine. Us cherchaient à s'allier tantôt aux Francs contre les musulmans, tantôt aux musulmans contre les Francs , dans l'intention évidente

1 Matthieu Paris , Hist., V, 1 46.

de se retourner ensuite contre leur auxiliaire et d'en faire leur dernière victime. Les Sarrasins, de leur côté, ne craignaient pas de mendier, aux jours de détresse et d'épouvante, le secours des princes chrétiens contre ce qu'ils appelaient l'adversaire commun : et ils avaient raison , car c'était bien là l'ennemi suprême , la dernière ve des armées de Gog et de Magog, gardée par Dieu pour servir périodiquement d'exécuteurs à ses vengeances sur les nations coupables. Les hordes tartares étaient alors le péril le plus éloigné ; mais il était déjà le plus grave et le plus redoutable.

Or, de nos jours, les choses ne sont changées qu'à la surface. La barbarie musulmane occupe toujours la terre sainte, et la barbarie tartare ou mongole, dominée par la Russie conquérante, peut redevenir dans ses mains, à un moment donné, le fléau de Dieu comme le font appréhender les dispositions belliqueuses de ces peuples et les chants de haine que l'on surprend actuellement dans leur bouche. La question d'Orient a son principe dans le besoin de faire face à ce double danger. Pour l'Europe occidentale, pour l'Europe latine et catholique, il s'agit, comme au temps des croisés, d'enlever aux envahisseurs la domination des contrées orientales, et de les refouler chez eux. Seulement la position des deux adversaires est intervertie ; l'elTondrement de la puissance des Turcs a relégué au second plan les inquiétudes pouvant venir de leur côté; la Russie, ayant derrière elle les héritiers des Tartares, apparaît au premier menaçante et forte. Mais toujours les Turcs implorent le secours des chrétiens d'Occident ; toujours leurs agresseurs cherchent à se ménager l'alliance de l'Europe, ou au moins à la réduire à l'impuissance, et ils sont d'autant plus à craindre, qu'ils réunissent en eux le troisième élément dont je parlais tout à l'heure, cet élément hybride et incertain, ni musulman ni catholique, mais pouvant devenir aussi bien l'un ou l'autre, en un mot, l'élément grec et schismatique. Toujours enfin l'intérêt de l'Église, comme l'intérêt de la civilisation, commande de ne répondre à aucune de ces avances , de ne soutenir aucun des deux antagonistes, mais de chercher à faire triompher en Orient le drapeau du catholicisme, qui peut seul, soit en attirant à lui les populations indigènes, soit en les maintenant en respect, et garder le tombeau du Sauveur avec la dignité qui convient, et repousser efficacement le double torrent des invasions asiatiques.

C'est ainsi que saint Louis comprit cette éternelle question d'Orient, qui parait insoluble à nos plus fins diplomates , parce qu'ils s'arrêtent à de mesquines considérations d'équilibre européen, d'intérêt commercial, de neutralisation des mers, etc. La vraie solution, la seule solution possible, s'imposa tout de suite à lui ; il entreprit premièrement d'empêcher les Grecs schismatiques de reprendre posses-

Si SAINT LOUIS

sion de Constautinople en secourant l'empereur Baudouin; secondement, de porter la guerre chez les Sarrasins d'Egypte, maîtres de Jérusalem, tout en essayant de répandre le foi parmi ces infidèles; et, en troisième lieu, d'attirer également au christianisme, s'il était possible , la nation des Tartares. Par là le flot dévastateur de la barbarie devait se trouver non seulement arrêté dans son cours, mais tari jusque dans sa source. C'était le plus beau plan qu'une politique humaine pût concevoir ; trop beau , hélas ! pour réussir. Examinons rapidement ce qu'il fit pour l'exécution des trois parties de ce programme.

Et d'abord, que fit-il à l'égard de Gonstantinople? La création de l'empire latin de Gonstantinople, substitué à l'empire grec par les croisés en 1204, était à elle seule une partie de la solution. Il fallait maintenir à tout prix cet État catholique, gouverné par une dynastie française , et qui était une barrière opposée aux héritiers de Photius comme aux enfants de Mahomet. Les empereurs byzantins étaient tombés au dernier degré de l'abaissement et de l'impuissance ; leurs successeurs , chargés de relever l'honneur de nom chrétien , placés comme des sentinelles avancées en face des possessions musulmanes, devaient être appuyés par toute la chrétienté. Jérusalem et Constantinople étaient les deux postes à occuper ; à défaut du premier, on avait le second, qui y menait, qui donnait la clef de l'Orient tout entier; fortifier cette position, conquise au prix de tant de sacrifices, était un intérêt du premier ordre. En effet, si on l'eût conservée, il est bien douteux que les Turcs, lorsqu'ils se présentèrent devant les murs de la ville deux cents ans plus tard , eussent pu s'en emparer. S'ils avaient trouvé là devant eux, en place des fils dégénérés des Grecs, dont la résistance, quoique désespérée, était forcément insuffisante, l'élite de la chevalerie de France, d'Angleterre, d'Allemagne; si ces nations, au lieu de s'entre -déchirer, se fussent unies pour secourir leurs alliés et leurs frères, que fùt-il advenu, je le demande? Gonstantinople n'eût pas été prise ; les Turcs ne posséderaient rien sur le sol de l'Europe; ce boulet fatal, qu'elle traîne depuis quatre siècles, et qui lui cause des déchirements périodiques, n'aurait pas été rivé à ses flancs ; on n'aurait pas vu des princes chrétiens soumis à la triste obligation de soutenir la puissance musulmane, sous peine d'en livrer le domaine à une puissance plus dangereuse et plus redoutée ; en un mot , la situation actuelle et surtout la situation à venir seraient modifiées de tout en tout. C'était donc une grande pensée , c'était un chef-d'œuvre d'intuition , que la formation de l'empire latin de Gonstantinople. Les papes le sentaient bien et ne cessèrent de travailler à son affermissement par l'assistance la plus active, par les sollicitations les plus pressantes auprès des souverains

d'Occident. Malheureusement, comme si une fatalité inéluctable eût été attachée à la possession de la ville de Constantin , les princes français qui en turent investis ne tardèrent pas eux-mêmes à s'amollir sous l'influence énervante de ce beau ciel, et à prendre quelque chose du caractère byzantin. Au temps de saint Louis, leur faible héritier, Baudouin II, attaqué à la fois par les Grecs, par les Bulgares, par les Sarrasins, en était réduit à parcourir l'Europe en mendiant des secours, à donner ou engager pour de l'argent ce qu'il avait de plus précieux, les saintes reliques de la passion de Jésus-Christ. En France, il trouva un accueil particulièrement sympathique. Le roi, occupé par sa lutte contre la coalition et contre les Anglais, ne pouvait en ce moment l'aider de sa personne. Mais, cédant aux instances de Grégoire IX et de Baudouin autant qu'à ses propres idées, il fournit au jeune empereur de l'argent, des chevaliers, des capitaines ; on organisa dans le royaume une véritable armée, à laquelle les comtes de Bretagne, de Bar, de Soissons, de Màcon, de Toulouse, le duc de Bourgogne et une quantité de nobles -es promirent de se joindre. Malgré la divergence de vues qui entraîna ensuite une partie de ces seigneurs vers la Palestine, Baudouin repartit pour sa capitale à la tète de soixante mille hommes, et ce puisssant renfort, joint à la croisade qui se préparait, devait rendre pour quelque temps la solidité à son trône. Saint Louis et sa mère exercèrent dès lors une légitime influence sur le gouvernemrul de l'empire latin. Cette influence, qu'on n'a peut- être pas assez remarquée, se trahit en particulier dans une lettre écrite par Baudouin à Blanche de Castille, en 1243, et conservée dans le trésor des chartes. L'empereur, par celte missive, assure à la reine mère qu'il ne fait rien par le conseil des Grecs ou des Byzantins, mais qu'il suit en toutes choses l'avis des seigneurs et des prud'hommes de France qui sont auprès de lui '. Ainsi le gouvernement de saint Louis étendait jusqu'à Constantinople son action bienfaisante ; le roi de France régnait presque dans la Borne de l'Orient.

Mais le généreux et politique appui prêté; à l'empire latin lui valut un avantage bien plus doux à son cœur qu'un surcroît de prépondérance. Une des plus vénérables reliques dont s'enorgueillisse aujourd'hui la cathédrale de Paris, la sainte couronne d'épines, vint en cette occasion en sa possession. Ce trésor, que les Byzantins regardaient comme le palladium de leur cité, avait été engagé à Venise par le malheureux Baudouin , au moment de sa grande détresse, contre une somme équivalant à environ 116,000 francs de notre monnaie. Durant son séjour en France, il la donna à saint Louis,

1 V. l'Inventaire des layettes du trésor des chartes, t. II, p. Ô18.

à la charge de la dégager, et en signe de gratitude pour ses bons offices. Deux frères prêcheurs reçurent la mission d'aller désintéresser les Vénitiens et de rapporter en France, au grand chagrin de ceux-ci, le débris sacré de l'œuvre de notre salut. C'était un grand événement pour des chrétiens du xme siècle, pour des chrétiens de toute pièce, que l'acquisition d'un objet pareil. Tout le pays tressaillait de joie et versait des larmes d'attendrissement à la pensée qu'il allait être sous la sauvegarde de cette insigne et fameuse relique. Il semble que Dieu, prévoyant dans sa prescience infinie le prochain renversement de l'empire latin, n'ait pas voulu la laisser retomber aux mains des schismatiques, ni l'exposer aux profanations des Turcs, qui devaient bientôt leur succéder. C'était la France qu'il choisissait pour dépositaire de son diadème sanglant , emblème de sa royauté sur les nations, comme si la France devait participer à cette souveraineté universelle. Un roi tel que saint Louis devait tenir le privilège qui lui était accordé pour le grand honneur de son règne. Voici, d'après la relation de l'archevêque de Sens, Gautier Cornut, témoin oculaire, comment se passa cette grande fête nationale, d'un genre bien oublié aujourd'hui, de la Susception ou Réception de la sainte couronne d'épines :

s L'an 1239, le lendemain de la fête de saint Laurent, martyr, le précieux trésor est apporté à Sens (de Villeneuve -l'Archevêque, où le roi avait été le chercher) au milieu du concoure de toutes les populations voisines. L'allégresse agite toute cette multitude , sans distinction d'âge ni de sexe. A la porte de la ville, le roi, nu-pieds, revêtu seulement de sa tunique, prend sur ses épaules le fardeau vénéré, avec son frère Robert, qui donne les mêmes signes d'humilité. Devant et derrière marchent les chevaliers , sans chaussures également. Les habitants en liesse accourent au-devant du cortège ; le clergé s'avance en procession ; les prêtres de la cathédrale, couverts d'ornements de soie, et les religieux des différents monastères portent avec eux les corps des saints et les autres reliques : on dirait que les saints se hâtent d'aller à la rencontre de leur Seigneur qui arrive. Dans toutes les bouches éclatent spontanément les louanges de Dieu; la ville, parée de tentures et de tapis, étale toutes ses richesses ; les cloches sonnent , les orgues retentissent , et le peuple transporté applaudit. Les places, les faubourgs sont illuminés par la lueur des cierges et des torches enflammées. La sainte couronne est déposée dans l'église de saint Etienne protomartyr ; on la découvre , et la foule se repait de la contemplation de l'objet de son bonheur.

« Le lendemain, le roi se remet en route vers Paris, portant toujours la châsse qui renferme la bienheureuse relique. Sur ses pas,

tout le monde le couvre d'acclamations : «s Béni soit celui qui vient « en l'honneur du Seigneur, et à qui le royaume de France doit le « suprême bonheur d'un pareil présent! t Le huitième jour, on arrive devant les murs de la capitale, près de l'abbaye de Saint-Antoine, où une tribune élevée se dresse au milieu de la plaine. Là, en présence d'une foule de prélats, du clergé de toutes les églises en habits de fête, des reliques des saints transférées et exhibées, et de tout Paris sorti de ses murs, la chasse est offerte aux regards du haut de

Sainte couronne d'épines,

la tribune: on prêche au peuple la grandeur de ce jour et la cause de son allégresse.

« Ensuite le roi et son frère , déchaussés comme auparavant et revêtus simplement de leur tunique, introduisent leur précieux fardeau dans la ville. Les prélats, les clercs, les religieux, les chevaliers le précèdent nu-pieds. Que de démonstrations de joie sur leur parcours! Que de signes de réjouissance! Personne ne saurait retracer un pareil spectacle. Le cortège se rend à l'église épiscopale de Notre-Dame, et, après avoir payé un tribut d'actions de grâces à Jésus-Christ et à sa bienheureuse mère, revient en grande pompe au palais du roi avec le dépôt sacré, et la couronne du Sauveur est placée solennellement dans la chapelle royale de Saint- Nicolas *. »

Ce sanctuaire n'était pas digne d'une si haute destination, au gré

1 Gautier Cornut, dans Duchesne, Franc, hist. script., t. V, p. 407.

du pieux roi. Tout le monde sait qu'il fit bâtir pour le remplacer la merveille de l'architecture chrétienne, la Sainte-Chapelle du palais; et désormais le trésor du royaume fut abrité sous un autre trésor. Un architecte éminent, Pierre de Montereau, qui venait d'achever le beau réfectoire de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, fut chargé de la construction de ce joyau de pierre, qui passe avec raison pour le résumé le plus parfait de l'art du moyen âge et mérite, à ce titre, de nous arrêter un instant.

L'édifice fut commencé en 1242; cinq ans après (délai bien court pour l'époque et pour une telle merveille), tout était terminé. la dédicace fut faite le 25 avril 1248 (jour anniversaire de la naissance du roi) par l'évêque de Tusculum, légat apostolique, pour la chapelle supérieure, consacrée en l'honneur de la sainte couronne et de la vraie croix, et par le bienheureux Philippe Berruyer, archevêque de Bourges, pour la chapelle basse, consacrée à la sainte Vierge. L'ensemble des travaux coûta, dit- on, au roi quarante mille livres, somme considérable, représentant à peu près la valeur de quatre millions aujourd'hui. Mais la châsse et l'ornementation des reliques lui coûtèrent deux ou trois fois autant, d'après Tillemont. Cette profusion, la seule que se permit jamais le pieux monarque, nous explique la somptuosité qui règne dans tout l'édifice. Le style rayonnant, ce perfectionnement si élégant de l'architecture française, improprement appelée l'architecture gothique, y brille dans tout l'éclat de sa nouveauté. Le constructeur n'avait pas à faire une église dans les dimensions et les formes ordinaires : il a fait simplement un reliquaire en pierre ; il a voulu surmonter les saintes reliques d'une seconde et plus vaste châsse, et cette châsse, il l'a posée sur une première chapelle ou sur un étage inférieur, à voûte basse, divisé, celui-là, en trois compartiments de hauteur égale, et formant comme le piédestal du vase précieux destiné à renfermer le palladium du royaume. Cette disposition a été imitée à Vincennes, à Bourges, à Bourbon-1'Archambauld, partout où se sont élevées des Saintes-Chapelles, c'està-dire des chapelles renfermant quelque insigne relique de la Passion. A l'extérieur, les arcs-boutants, ces béquilles nécessaires du vaisseau de l'église gothique, ont été remplacés par de longs contreforts à puissante saillie, munis à leur base d'un fort empâtement et présentant toute la somme de résistance voulue. Quant aux arcades de l'intérieur, absentes de la chapelle supérieure, elles ont été rappelées sur les murs latéraux par une arcature dessinée des plus riches, dont chaque travée se compose de deux arcs trilobés surmontés d'un quatre-feuilles ; et les espaces laissés vides par cette décoration ont été eux-mêmes couverts de bas- reliefs, de peintures, de verres colorés ou dorés, ou d'application de gaufrure. En em-

inte-Chapelle.

ployant pour l'architecture ce dernier procédé, usité d'ordinaire pour décorer les vêtements des statues, on est arrivé à produire l'effet le plus élégant qu'on puisse imaginer. C'est un luxe tout à fait particulier à la Sainte-Chapelle. Mais dans tout le reste du monument, dans les grandes verrières, dans la voûte, dans la chapelle hasse, et dans cette flèche aiguë, élevée au milieu de la croisée des arcs comme pour former un dais de dentelles et de dorures au-dessus des saintes reliques, on retrouve les caractères ordinaires de l'église rayonnante, et à un degré de perfection qui n'a été que bien rarement atteint. Cet édifice, dont les contemporains font un éloge enthousiaste, demeura comme le type de la mode nouvelle et exerça sur la marche de l'art une influence véritable. Comme l'a dit M. de Caumont, i il fait époque dans les annales de l'architecture française; de ce moment, le principe d'élévation et de légèreté fit de nouveaux et rapides progrès, et le style ogival revêtit les formes les plus gracieuses '. j>

Tel est le chef-d'œuvre artistique du règne de saint Louis. L'art du xmc siècle a enfanté bien des merveilles, et pour les décrire il faudrait de longues pages ; mais pour en avoir une idée sommaire , il suffit de connaitre et d'étudier la Sainte -Chapelle de Paris. C'est pourquoi je ne pouvais me dispenser de lui consacrer ces quelques lignes. Saint Louis voulut que les frais d'entretien du monument fussent pris sur sa cassette particulière. Il en fit faire le service par un maître chapelain et une douzaine d'autres clercs, installés près de là dans des corps de logis spéciaux. A la couronne d'épines il avait réuni un morceau considérable de la vraie croix, puis l'éponge et le fer de la sainte lance. Les plus précieuses reliques de la passion du Sauveur passèrent ainsi de l'Orient à l'Occident. Quand les Grecs reprirent plus tard possession de Constantinople, ils trouvèrent leurs églises dépouillées de la plus grande partie de ces trésors enviés ; les Latins se les étaient partagés avec avidité, et, il faut le dire, par des procédés moins honorables que ceux du roi de France ; dès lors c'en était fait de la gloire et de la grandeur de la vieille cité impériale.

Pour en revenir à notre sujet, ces mêmes Grecs, que saint Louis n'avait pu empêcher de renverser Baudouin par la trahison et la ruse, rendirent à leur tour hommage à sa justice et à sa puissance en invoquant sa médiation dans leur différend avec la cour de Rome. Michel Paléologue lui envoya des messagers pour lui demander de s'interposer entre eux comme arbitre. Mais le roi, quelque désir qu'il eût de travailler à la réunion des deux Églises, refusa de s'ériger en

• Abécédaire d'archéologie , p. 457.

juge dans une cause où la décision appartenait au saint-siège; il se contenta de promettre ses bons offices auprès des cardinaux. Cet acte de déférence et de soumission catholique est la dernière trace de ses rapports avec Constantinople ; il se dirigeait alors vers les rivages de Tunis, d'où il ne devait pas revenir.

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